Jean Marsia : « Construire une Europe fédérale pour redevenir maître de son destin »

Fort d’une expérience de 40 années de carrière militaire et de fonctions dans des cabinets ministériels, le colonel Jean Marsia a entrepris une thèse en sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles et en sciences sociales et militaires à l’École royale militaire à partir de 2009. Conseiller du Premier ministre belge Elio Di Rupo entre 2013 et 2014, il a fondé la Société européenne de défense (S€D) en 2015 avec l’ambition de construire une nouvelle Europe puissante et autonome.

Quelle est la genèse de l’AISBL S€D ?

J’ai acquis la conviction que les tentatives de construire l’Europe de la défense par des coopérations interarmées ou interétatiques ne sont pas pérennes, car la convergence des volontés qui les ont mises en place ne dure pas. La construction d’une Europe fédérale est la seule solution permettant de réaliser une unité de commandement politico-militaire européenne.

Après ma soutenance de thèse, certains auditeurs m’ont proposé de nous associer pour aboutir à l’unité de commandement souhaitable pour l’Europe. Ce contexte européen a conduit les 14 fondateurs vers le statut d’association internationale sans but lucratif de droit belge, propice à susciter un mouvement d’opinion poussant les responsables politiques, dans quelques petits États d’abord, à mettre enfin en place une Europe fédérale. Fin avril 2020, nous étions 120 membres, issus de 11 pays européens, lorsqu’une vingtaine de Français ont souhaité nous rejoindre et donner naissance à une section française, la S€D-France.

Quelle est la finalité de S€D AISBL ? Quel sens particulier prend-elle dans le contexte actuel ?

L’AISBL a pour but de relancer l’Europe politique et l’Europe de la défense, afin que les nouvelles générations puissent également bénéficier de la paix qui prévaut depuis 1945. La présence de dirigeants comme Trump, Poutine, Xi Jinping, Erdogan ou encore Modi rend le monde de plus en plus dangereux. L’Union européenne est incapable de faire face, faute de l’existence d’une défense européenne.

Faut-il aujourd’hui considérer que l’UE n’est pas en sécurité ?

Depuis 1949, l’OTAN assure la sécurité et la défense de l’Europe, mais cela devient de plus en plus douteux. Sans les moyens américains de renseignement, de télécommunications et de transport stratégique, l’Europe ne peut se protéger, ni projeter sa puissance dans le monde. La France l’a récemment constaté en Syrie, lorsque les Américains se sont retirés. Peu de Français savent que le porte-avion Charles de Gaulle n’est pas en mesure de catapulter et d’arrêter les avions lors de l’appontage sans le personnel américain spécialisé à bord. Sans les avions américains Hawkeye embarqués, le porte-avion n’a pas d’informations sur son environnement à longue distance.

Au Mali, sans les drones, les avions ravitailleurs et les avions de transport tactiques américains C-130-J achetés par la France, les forces de l’opération Barkhane seraient bien moins capables d’agir contre les terroristes islamiques. La crise du Covid-19 a par ailleurs montré notre dépendance en matière de médicaments, d’équipements de protection, de tests, de produits réactifs et de respirateurs chinois. Nous devons rendre à l’Europe sa sécurité, mais aussi sa fierté et sa dignité.

« La présence de dirigeants comme Trump, Poutine, Xi Jinping, Erdogan ou encore Modi rend le monde de plus en plus dangereux »

Comment regagner notre autonomie ?

C’est l’objet de mon nouveau livre Une constitution fédérale pour les États-Unis d’Europe : Pourquoi et Comment ?, qui décrit le fonctionnement déplorable de l’Europe et propose des solutions pour retrouver notre indépendance. Nous devons disposer d’une défense européenne crédible et respectée, pour notamment contrôler les frontières européennes, ce qui suppose une autorité politique fédérale avec à sa tête un président des États-Unis d’Europe, élu directement par le peuple, qui incarnerait l’unité de commandement politico-militaire, de manière légitime.

En quoi votre approche politique est-elle disruptive ?

Ce livre tourne tout d’abord la page des traités constitutionnels qui ont mélangé deux notions contradictoires. Une constitution est un acte de droit public interne à l’État, qui vise à établir les droits fondamentaux des citoyens et les principes sur lesquels repose la légitimité du pouvoir politique. Elle fixe l’architecture générale des institutions. Un traité se conclut entre États et n’est donc pas un contrat social, il ne peut aboutir au résultat souhaité – les États-Unis d’Europe -, ce qui explique les échecs successifs des traités de 1954, 1984 et 2005.

L’approche est particulièrement innovante dans le domaine de la science politique normative, en proposant une méthode de mise en place d’une structure parallèle aux institutions de l’Union européenne, comportant un Parlement et un Sénat, pleinement investis des pouvoirs d’un législateur, un pouvoir exécutif fort – ce que n’est pas la Commission européenne – et un pouvoir judiciaire plus étoffé que l’actuelle Cour de Luxembourg.

Comment mettre en place ces institutions ?

Une assemblée constituante, reflet de l’opinion populaire, rédigerait et adopterait le texte fondamental répondant aux attentes des citoyens européens : la constitution des États-Unis d’Europe.

Le « peuple » européen a-t-il réellement conscience de la nécessité de reprendre en main son destin ?

Oui, très clairement. Entre 75 % et 85 % de la population selon les pays est favorable à une défense européenne indépendante. Il ne faut plus tergiverser, chacun le constate. Nous devons à présent agir si nous voulons que l’Europe redevienne maître de son destin et n’ait plus à subir les décisions qu’on lui impose. Suivons l’exemple de la création de l’euro et de la Banque centrale européenne qui attestent de l’efficacité du système fédéral.

Y a-t-il un sens à tenter de réanimer l’UE ?

Ne gaspillons pas inutilement notre énergie à tenter de faire redémarrer l’Union européenne. Elle n’est pas démocratique, elle est très inefficace, particulièrement en temps de crise. Seule une structure fédérale appliquerait valablement le principe de subsidiarité, selon lequel chaque problème politique est réglé à l’échelon pertinent, l’autorité supérieure n’intervenant que si elle se révèle plus efficace, alors que l’Union européenne tend à se mêler de trop de détails.

Une défense européenne fédérale comblerait les lacunes capacitaires de ses États membres, et ne supprimerait pas leurs armées. Faute de moyens suffisants, la plupart des États membres de l’UE n’ont pu faire face à la crise migratoire de 2015 et à la pandémie du Covid-19. Seule une action coordonnée par une structure fédérale européenne aurait été efficace.

« Une défense européenne fédérale comblerait les lacunes capacitaires de ses États membres, et ne supprimerait pas leurs armées »

Quel modèle fédéraliste défendez-vous ?

En France, diverses formes de fédéralisme ont été proposées depuis 1789, notamment par les Girondins ou par la Commune de Paris. Aucune d’entre elles n’a abouti. Aux États-Unis d’Amérique, la constitution confédérale de 1776 était peu satisfaisante et requérait l’unanimité des États membres pour décider, un peu comme au Conseil européen. Hamilton, Jay et Madison ont rédigé les Federalist Papersen 1787, pour convaincre les Américains de la remplacer par une constitution fédérale, prévoyant le vote majoritaire. La S€D est fédéraliste au sens des Federalist Papers.

Qu’empruntez-vous aux fédéralismes suisse et allemand ?

La constitution que j’ai rédigée puise son inspiration dans trois constitutions fédérales : l’américaine de 1787, la suisse de 1848 et l’allemande de 1949. Je me suis également inspiré de la constitution de la Vème République car le Général de Gaulle a conçu une chaîne de commandement politico-militaire absolument exemplaire.

Parce qu’il est plus démocratique et respectueux de la souveraineté des cantons et du peuple, nous préférons le fédéralisme suisse coopératif. En Allemagne, la souveraineté des Länder a été transférée au Bunden 1949. Nous voulons respecter strictement le principe de subsidiarité et préciser ce qui doit être fait au niveau de l’Europe fédérale, ce qui doit l’être au niveau des États membres et des régions, tout en conservant l’autonomie des municipalités.

Comment constituer cette fédération ?

Nous proposons de montrer à quelques États de petite taille, membres de l’UE, de l’OTAN et de la zone euro, les bénéfices qu’ils pourraient tirer de forces de sécurité et de défense européennes. Une très large majorité des citoyens européens souhaite que leur famille et leur emploi soient mieux protégés qu’aujourd’hui, ainsi que notre mode de vie, nos valeurs et notre civilisation. Cela nécessite notamment qu’un ministre fédéral de la Défense oppose une défense européenne dissuasive aux menaces existantes.

Certains dénoncent le coût faramineux d’une hypothétique armée européenne. Que leur répondez-vous ?

Une armée fédérale européenne nécessite un budget de 1 % du produit intérieur brut européen, ce qui correspond aux 250 milliards d’euros qui ont été dépensés en 2019 par les États membres de l’Union européenne au titre de la défense. C’est le tiers du budget de la défense des États-Unis d’Amérique. Nous devrions donc générer 33 % des capacités militaires américaines, ce qui serait suffisant pour dissuader. L’absence d’unité de commandement en Europe cause un grand manque d’efficience : nous n’obtenons pour notre argent que 5 à 6 % de leurs capacités, et non 33 %. Contrairement à ce qu’impose l’OTAN, « nous ne devrions pas dépenser plus, mais dépenser mieux », comme disait M. Solana (ancien secrétaire général de l’OTAN et Haut-Représentant de l’UE — ndlr).

« Une armée fédérale européenne nécessite un budget de 1 % du produit intérieur brut européen »

Faut-il tendre vers une uniformisation des matériels de sécurité et de défense européens ?

Il est indispensable de réduire le nombre de systèmes d’armes concurrents grâce à l’unité de commandement politico-militaire. En 2019, l’Agence européenne de défense (AED) dénombrait 178 types de systèmes d’armes en Europe contre 30 aux États-Unis, dont 20 modèles d’avions de combat européens contre 6, 29 classes de frégates contre 4, 20 sortes de véhicules blindés d’infanterie contre 4 et 7 espèces de chars de combat contre 1… Cela multiplie les chaînes de production, augmente les coûts, rend nos industries moins compétitives et favorise l’achat de matériels étrangers.

Une défense européenne permettrait-elle de réindustrialiser l’Europe ?

Le droit américain, le Buy American Act (législation américaine favorisant la fabrication locale — ndlr), impose aux forces armées américaines de se fournir prioritairement sur le marché américain. Airbus a remporté deux fois l’appel d’offres pour le renouvellement des avions ravitailleurs en l’air de l’US Air Force, mais sous la pression du Congrès, c’est Boeing qui a eu la commande.

Alors que Madame Parly, ministre des Armées française, clame que l’Europe devrait faire de même, l’Europe n’a trop souvent pas d’autre choix que d’acheter américain. La base industrielle et technologique de défense européenne n’a en effet pas toujours la technologie ou la capacité industrielle pour fournir les matériels nécessaires.Trop morcelée, la base industrielle européenne est trop faible face aux complexes militaro-industriels américains, russes et chinois.

Nos entreprises disparaissent ou sont absorbées par nos concurrents étrangers. En ne maintenant qu’un seul donneur d’ordre, celui des États-Unis d’Europe, nous consoliderions la demande et l’offre européennes de systèmes d’armes. La fusion de producteurs d’armement dans des ensembles de taille suffisante est indispensable. Airbus l’a fait pour l’aérospatial, faisons-le pour les domaines terrestre et naval, et le cyberespace. En fortifiant la recherche scientifique et technologique de défense, nous favoriserons la réindustrialisation de l’Europe.

Les pouvoirs publics doivent réinvestir dans l’innovation et dans la recherche, mais aussi stimuler les investisseurs privés à faire de même. Le budget américain de R&D pour la défense s’élevait à 88,3 milliards de dollars en 2018, alors que celui des 27 pays membres de l’AED n’était que de 8,7 milliards de dollars. Dix fois moins, alors que l’Europe a un revenu national équivalent à celui des Américains ! Il est urgent d’agir.

Le patriotisme européen n’est-il pas une utopie ?

Non. À l’étranger, les citoyens européens se retrouvent, se reconnaissent et partagent des points communs, percevant mieux ce que l’on a de commun en Europe, qu’il s’agisse de la démocratie, de la liberté d’expression, de l’égalité des genres, du respect des droits humains, de la suppression de la peine de mort, de la sécurité sociale et du programme d’échange d’étudiants Erasmus. La réforme européenne des diplômes universitaires par le processus de Bologne-Sorbonne (« LMD » en France : licence, master, doctorat — ndlr), s’applique dans 46 pays au moins. Promouvoir une culture européenne contribuera à l’union sans cesse plus étroite entre les peuples d’Europe. D’après l’Eurobaromètre, depuis l’extension de l’UE vers l’Est, les cultures des peuples de l’Est et de l’Ouest convergent. Nous assistons à l’émergence d’une société européenne qui partage les mêmes valeurs, les mêmes indignations et les mêmes rêves.

« depuis l’extension de l’UE vers l’Est, les cultures des peuples de l’Est et de l’Ouest convergent »

Êtes-vous optimiste pour l’avenir ?

Oui. Mes conférences, mes écrits et ceux des autres membres actifs de la S€D font grandir un mouvement d’opinion, en expliquant la réalité et en apportant la solution. Le succès croissant de la S€D, en nombre de membres et en nombre de pays représentés, nous encourage à poursuivre nos efforts pour informer, convaincre et faire adhérer. Ces sujets sont essentiels pour notre sécurité et notre défense, pour notre place dans le monde, pour le rayonnement de nos valeurs, pour l’avenir de notre industrie, de nos emplois et de nos générations futures.

Quel regard portez-vous sur la gestion de la crise inédite déclenchée par la pandémie de Covid-19 au niveau européen ?

Jusqu’à présent, l’Europe a réagi de manière insatisfaisante à la pandémie de Covid-19. Les mesures de confinement prises pour endiguer le virus n’ont fait que freiner sa propagation, provoquant par ailleurs une récession économique et des tensions sociales d’une ampleur inédite. Comme l’historien et philosophe Marcel Gauchet, nous ne pouvons que constater que la crise sanitaire a révélé l’extrême vulnérabilité de notre société, même face aux menaces bien identifiées. Les nombreux avertissements, lancés depuis des années, notamment par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la Central Intelligence Agency ou M. Bill Gates, sur le risque de pandémie, n’ont pas fait réagir la plupart des gouvernants, qui ne se sont pas préparés à la gestion d’une telle crise. Ils n’ont pas renforcé les services de santé publique, mis à mal, comme la plupart des services publics, par des décennies d’austérité.

Ils n’ont pas interrompu le trafic aérien avec la Chine, début 2020, ce qui aurait pu prévenir ou ralentir l’arrivée du coronavirus. Les mesures qu’ils ont décidées ensuite, dans l’improvisation, ont souvent été modifiées sans explications vraiment convaincantes et appliquées sans grand discernement. La communication des politiques et des « experts » vis-à-vis des citoyens a été peu compréhensible. Les libertés ont été réduites sans justifications suffisantes. Tout ceci a creusé le fossé entre le peuple souverain et les politiciens traditionnels, à l’exception de pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède…

« L’Europe a réagi de manière insatisfaisante à la pandémie de Covid-19 »

Le laboratoire mobile belge de haute technologie contre Ebola peut-il être inspirant ?

Tout à fait. Le « Biological Light Fieldable laboratory for Emergencies » (B-LiFE) a été développé par, notamment, la Défense belge et le Centre des technologies moléculaires appliquées de l’Université catholique de Louvain. Il comprend, outre le laboratoire, un poste de commande, des équipements d’analyse des échantillons, un système d’information et de gestion pour collecter et enregistrer les résultats et des communications par satellites fiables et sécurisées. Le tout est installé dans des tentes. B-LiFE collecte et analyse des échantillons nasopharyngés afin d’identifier les personnes infectées par le coronavirus et effectue également le test sérologique qui permet de savoir si une personne infectée a développé une réponse immunitaire au virus. Ainsi, les personnes non infectées et celles qui sont immunisées peuvent retourner au travail afin de soutenir la reprise économique. Les communications par satellite rendent B-LiFE autonome pour le soutien logistique et permettent le transfert de données aux autorités de santé en temps réel, ainsi que la cartographie de la progression de l’épidémie. B-LiFE est intervenu, entre le 10 juin et le 20 juillet derniers, en soutien à la protection civile et aux services de santé de la Région du Piémont, dans leur lutte contre le virus SARS-CoV-2 à Turin et à Novara, grâce à l’aide du gouvernement luxembourgeois et de l’Agence spatiale européenne. Le laboratoire a effectué plus de 6 000 tests sérologiques et mis en place un protocole diagnostic tout à fait innovant. Il a surtout donné à sa mission un véritable esprit de solidarité européenne, esprit que ni l’Union européenne ni la Belgique n’ont pu faire rayonner dans leurs réponses à la crise sanitaire.

Propos recueillis par Isabelle Jouanneau

Une constitution fédérale pour les Etats-Unis d’Europe, Jean Marsia, Société Européenne de Défense

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