Suite au retrait de l’italien Fincantieri, les Chantiers de l’Atlantique se cherchent un repreneur. Pour l’heure, le projet de reprise le plus abouti est porté par le fondateur de Bricorama, Jean-Claude Bourrelier, qui propose de prendre 41 % du capital. Mais le profil de l’entrepreneur de 74 ans, qui n’est pas industriel, ne semble pas plaire à tout le monde. Entretien avec un autodidacte qui en a vu d’autres.

Suite au renoncement de Fincantieri, les élus locaux et les parlementaires ont entamé des discussions avec Bercy. Où en est-on aujourd’hui ?

Jean-Claude Bourrelier : L’intérêt de ma proposition réside dans le fait que la région et les élus locaux ont un plan B à présenter à Bercy, afin d’éviter que l’État ne fasse cavalier seul sur ce dossier.

Évoquant votre projet de reprise, la ministre déléguée à l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher, a affirmé que « le sujet n’était pas l’actionnariat mais le projet industriel »

Pour la ministre, je ne suis pas un industriel. J’aurais aimé lui poser la question suivante : quelles sont les personnes les plus importantes pour une entreprise ? Voici la réponse : ce sont les clients. Ce sont eux qui font vivre l’entreprise. Sans clients, il n’y a pas de salariés. Nos élus l’oublient trop souvent. C’est d’autant plus vrai dans le cas des Chantiers de l’Atlantique : ce n’est pas le militaire qui les fait vivre, mais les clients armateurs.

« Mon intérêt pour cette entreprise, qui date de juillet 2017, méritait un peu plus de considération… »

Que vous inspire sa réaction ?

Je ne me fâche pas car elle ne m’injurie pas. Moi qui suis commerçant, je considère que le cercle vertueux commence avec des clients satisfaits. Ce n’est qu’après qu’on peut recruter des salariés et rendre heureux les actionnaires.

A priori, pour certains, c’est la stratégie industrielle qui prime. On fabrique d’abord et on s’inquiète ensuite de trouver des clients… Ce n’est pas comme ça que je vois le fonctionnement d’une entreprise. On a un désaccord. En résumé, elle ne m’estime pas car je dis que les clients sont plus importants que la stratégie.

Que lui répondez-vous ?

Je trouve que sa réponse n’était pas bienveillante. Il me semble que mon intérêt pour cette entreprise, qui date de juillet 2017, méritait un peu plus de considération… Madame Pannier-Runacher semble considérer que mon profil, qui n’est pas celui d’un industriel, n’est pas adapté. Je suis bienveillant à leur égard, mais je ne trouve qu’ils le soient vis-à-vis de ma proposition. Pourtant, c’est une proposition militante. Je considère qu’il n’y a rien de plus important que l’entreprise, c’est le carburant de la société.

Vous avez été reçu à Bercy. Qu’est-il sorti de cette rencontre ?

Bercy veut se donner du temps pour bâtir une réflexion sur la stratégie industrielle. Cela fait trois ans et demi que le dossier est sur la table… Je suis donc stupéfait de constater qu’ils n’ont pas encore réfléchi à la solution. De mon côté, j’ai toujours su que l’autorité de la concurrence à Bruxelles n’autoriserait pas le rachat des Chantiers par Fincantieri (le projet de rachat des Chantiers de l’Atlantique par son concurrent italien Fincantieri a été abandonné fin janvier — ndlr).

Votre projet de reprise est-il désormais au point mort ?

Nous verrons. Ils sont en train de réfléchir pour se donner du temps pour « bâtir une réflexion ». Après avoir réfléchi, ils sauront peut-être dans quelle direction ils veulent aller.

« Une personne comme moi qui n’a que son certificat d’études… »

Allez-vous continuer à porter ce projet ?

Des échéances électorales importantes arrivent. La reprise des Chantiers de l’Atlantique est un sujet hautement sensible durant ces périodes… C’est aussi l’image de Saint-Nazaire qui est en jeu. Il faut se rendre compte de ce que les Chantiers représentent au niveau local, et pas seulement en matière d’emploi.

Avez-vous fixé une deadline ?

Quelques semaines. Pas plus de deux mois. Des décisions devront être prises. J’avais déjà dit que si je n’avais pas de feu vert avant fin décembre, je jetais l’éponge, mais les élus locaux sont venus me voir pour me demander de continuer. J’ai donc maintenu mon projet. J’avais moi-même demandé au maire de Saint-Nazaire de rester discret et de parler d’un plan B sans mentionner mon nom.

Allez-vous réajuster votre proposition ?

Pour le modifier, il faut être deux. Or, pour l’instant, personne ne m’a rien demandé. Mais nous pourrions, bien entendu, y apporter des améliorations.

Vous attendiez-vous à ce type de réaction ?

Oui. Une personne comme moi qui n’a que son certificat d’études… Il ne faut surtout pas que les apprentis s’avisent de prendre la place de ceux qui sortent des cabinets.

« Quand on me dit que la priorité est la stratégie industrielle, cela signifie que je ne suis pas capable de réfléchir ni d’avoir une stratégie »

Votre profil pose-t-il réellement problème ?

C’est un très gros handicap. Quand on me dit que la priorité est la stratégie industrielle, cela signifie que je ne suis pas capable de réfléchir ni d’avoir une stratégie. Pourtant, dans le cadre de la gestion de mon entreprise, j’ai été capable d’avoir de la stratégie, de racheter et de vendre au bon moment, de ne pas avoir déposé le bilan…

On vous reproche indirectement de ne pas venir du sérail et de ne pas avoir de diplômes ?

Exactement.

Avez-vous senti du mépris à votre égard ?

Non. Je ne peux pas être aussi catégorique. Et puis, on ne peut pas mettre tout le monde dans le même panier. Quand je suis en face-à-face avec certaines personnes à Bercy, tout se passe bien.

Votre projet comporte-t-il une dimension « patriotique » ?

Non. C’est un projet militant pour cette magnifique entreprise qui ne méritait pas d’être dépecée, sacrifiée et d’être une variable d’ajustement pour Fincantieri. D’autant que grâce au management actuel, une bonne stratégie et un énorme travail, les Chantiers se sont remis à flot.

« mon intérêt financier est secondaire dans ce projet. je pourrais gagner plus d’argent en faisant autre chose »

Pourquoi la mise en place d’un actionnariat familial vous semble adapté aux Chantiers de l’Atlantique ?

Avec un actionnariat familial stable, on ne décide pas de changer la direction de l’entreprise lorsqu’il y a un changement de gouvernement. Il n’y a rien de pire pour une entreprise que d’être soumise aux variations stratégiques. Une entreprise doit travailler dans la durée et la stabilité. Un actionnariat familial apporte presque toujours cela.

Vous avez déclaré que la reprise des Chantiers de l’Atlantique n’était pas une opération financière pour vous. Qu’avez-vous à y gagner ?

C’est une magnifique entreprise. Je serai donc heureux que ce projet aille à son terme. Dans le cas contraire, ce ne serait pas une catastrophe pour moi. Mon intérêt financier est secondaire dans ce projet, ce n’est pas un investissement destiné à avoir du rendement, je pourrais gagner plus d’argent en faisant autre chose. C’est simplement un geste militant, un acte de reconnaissance. J’ai toujours existé à travers l’entreprise. Je suis un entrepreneur, j’ai d’autres projets. Je n’ai pas envie de perdre mon temps. Si je ne vais pas au bout de ce projet, j’entreprendrais autre chose. J’ai des activités dans d’autres secteurs, notamment dans les énergies renouvelables.

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