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©Andjelko_Vasiljevic

Dans son dernier livre, Le continent perdu : Plaidoyer pour une Europe démocratique et souveraine (Editions des Syrtes), l’ancien directeur de la Tribune de Genève tire à boulets rouges sur la construction européenne. Pour le député suisse, le renouveau de l’Europe ne peut passer que par la construction d’un « Etat fédéral démocratique ».

Dans votre ouvrage, vous qualifiez l’Union européenne de « dictature économique et juridique ». L’UE a-t-elle tourné le dos aux principes démocratiques ?

Dès sa création dans les années 1950, les fondateurs de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) et du Marché commun ont choisi de mettre l’accent sur l’économie et d’écarter le politique en estimant que l’intégration politique suivrait l’intégration économique et qu’il serait plus efficace de confier la gestion de cette structure naissante à des experts plutôt qu’à des élus. Le problème de la représentation démocratique a donc été délibérément laissé de côté et rejaillit avec force aujourd’hui avec la montée en puissance de l’euroscepticisme et du mal-nommé populisme qui n’est que la réaction de peuples et de fractions de peuples frustrés d’avoir été tenus à l’écart des processus de décision européens.

La dérive oligarchique, elle, est générale. Mais elle frappe d’autant plus dans une Europe qui, au sortir de la guerre mondiale, avait construit l’Etat-providence et mis en place des structures de solidarité efficaces — sécurité sociale française et britannique, capitalisme rhénan allemand —, mais les a démantelées dans les années 1980 pour adopter le libéralisme reagano-thatchérien pur et dur. Cette dérive oligarchique provoquée par le libre-échange et l’austérité budgétaire d’inspiration néolibérale, sans garde-fou ni régulation, a naturellement été favorisée par la mise en congé du politique au niveau des instances supranationales européennes.

« L’Union européenne doit disparaître sous sa forme actuelle »

En tant que construction politique, l’Union européenne peut-elle disparaître à moyen terme ?

Oui, absolument. Je dirais même qu’elle doit disparaître sous sa forme actuelle. L’Europe a deux options. La première consiste à poursuivre dans la voie néolibérale et antidémocratique actuelle, et se voir condamnée à dépérir plus ou moins rapidement, suite à des exits (sortie d’un pays de l’UE — ndlr) successifs de ses membres et en raison de l’insuffisance de sa gouvernance politique, militaire, culturelle et sociale pour se contenter de l’économique et du monétaire.

La seconde consiste à constater les impasses actuelles et à proposer la seule solution d’avenir : la construction d’un Etat fédéral démocratique, respectueux des peuples et des nations qui la composent, et souverain et indépendant par rapport aux autres puissances mondiales.

L’euroscepticisme ne cesse de gagner du terrain. Comment associer les peuples au projet fédéraliste que vous appelez de vos voeux ?

Après les guerres napoléoniennes, la Suisse s’est trouvée confrontée exactement aux mêmes défis que l’Europe d’aujourd’hui. Les cantons suisses étaient devenus trop petits par rapport aux nouveaux Etats nationaux qui se constituaient sur les décombres de l’empire napoléonien et ressentaient le besoin de se doter d’un Etat fédéral efficace qui puisse garantir à la fois leur indépendance et leur particularités propres. Ils ont donc consenti à une délégation de leur souveraineté à un Etat supra-cantonal qui resterait sous leur contrôle.

Pour le réaliser, les élites de l’époque ont compris qu’il fallait faire alliance avec le peuple plutôt que de lutter contre lui. Elles ont donc accepté de perdre, ou plutôt de partager, une partie de leur pouvoir et de leur richesse avec les diverses couches de la société, paysans, ouvriers, artisans, petits industriels, etc. Ils l’on fait en sacrifiant une partie de leurs privilèges économiques et politiques, en instaurant par exemple les droits d’initiative populaire (droit de proposer une loi) et de référendum (droit de contester une loi). Ces élites ont ainsi su créer la confiance nécessaire pour créer un Etat fédéral efficace, indépendant et souverain.

« Le poids de l’Allemagne devient une source potentielle de menace »

Comment l’hégémonie allemande s’est-elle mise en place ?

Depuis la réunification en 1991, l’Allemagne est devenue le poids lourd de l’Europe, loin devant la France, la Grande-Bretagne ou l’Italie. Ses performances économiques depuis 2005 ont encore accru le fossé avec le reste de l’Europe. Avec son extension en Europe de l’Est, on peut même dire que l’Allemagne a réussi à obtenir ce qu’elle avait recherché au cours des deux guerres mondiales. Et cela de façon pacifique. C’est une prouesse du génie allemand moderne. Mais son poids même, en l’absence de contre-pouvoirs réels, devient une source potentielle de menace car elle tend à déséquilibrer la barque européenne. D’où la nécessité d’un Etat fédéral européen efficace qui donnerait un cadre à l’hypertrophie de la puissance allemande.

A quoi attribuez-vous la montée des populismes ?

Comme indiqué ci-dessus, le « populisme » est une réaction des peuples frustrés d’avoir été et de continuer à être tenus à l’écart des décisions politiques européennes qui les concernent : traités internationaux de type CETA ou TPP, grands principes constitutionnels et directives. Le Parlement européen censé les représenter n’a pas le droit d’initiative législative, ce qui est pourtant le propre d’un parlement dans une démocratie ! C’est la Commission et le Conseil européen qui proposent. A partir de là, les peuples se vengent et on ne peut leur donner tort.

Mettez-vous sur un même plan Salvini, Orban, Boris Johnson ou Marine Le Pen ? La distinction entre progressistes et populistes vous semble-t-elle pertinente pour appréhender la situation actuelle ?

La variété des populismes, de gauche au sud et de droite ailleurs, anti-immigrants ou pas, nationaux-conservateurs ou libre-échangistes, tient aux histoires aux contextes nationaux, ce qui explique d’ailleurs leur incapacité à travailler ensemble et à définir ce qu’ils entendent vraiment par « l’Europe des nations ». Quant au progressisme, c’est un mot qui ne veut plus rien dire. Hier, était progressiste celui ou celle qui défendait une société plus juste et plus équitable. Aujourd’hui, le clan progressiste se réclame de la défense des genres et des minorités sexuelles. C’est discutable et, dans tous les cas, ne résoudra en rien les défis de gouvernance de l’Europe et les immenses défis environnementaux qui nous attendent.

Vous décrivez la Suisse comme un modèle économique et démocratique. Mais sa prospérité économique et sa démocratie apaisée ne sont-elles pas des conséquences directes de son statut de paradis fiscal ?

La Suisse n’offre pas un modèle à imiter, mais une méthode de travail pour avancer de façon transparente et démocratique, comme on l’a évoqué. Historiquement, c’est cette méthode suisse qui a créé une société équilibrée et un Etat très stable et prévisible. Et c’est cette stabilité qui a attiré les capitaux étrangers et les facilités fiscales et non l’inverse. La Suisse n’a pas été créée par le capital mais par le travail.

« Depuis la création de l’OTAN en 1949, l’Europe a fait le choix de se soumettre militairement, et donc politiquement, aux Etats-Unis »

Faut-il considérer l’Europe comme un vassal des Etats-Unis ?

Oui. Depuis la création de l’OTAN en 1949, l’Europe a fait le choix de se soumettre militairement, et donc politiquement, aux Etats-Unis. La France, avec de Gaulle notamment, a fait de la résistance pendant longtemps. Mais depuis que Sarkozy a décidé de réintégrer le commandement militaire de l’OTAN, en 2009, c’en est fini de l’autonomie française. C’est un gros problème car cela empêche l’Europe de nouer des relations stables et constructives avec la Russie, qui est toujours vue comme un adversaire par les néoconservateurs au pouvoir aux Etats-Unis, et de jouer les arbitres sur la scène internationale face à la confrontation croissante entre la Chine et les Etats-Unis.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, les relations entre les Etats-Unis et l’Europe se sont dégradées. Le protectionnisme et l’isolationnisme de Trump ne sont-ils pas une opportunité pour les Européens de desserrer l’emprise américaine ?

En principe, les Européens auraient dû saisir cette occasion pour rallonger leur laisse et augmenter leur autonomie par rapport aux Etats-Unis. Les faits montrent qu’il n’en est rien. L’Europe applique les sanctions américaines contre la Russie sans broncher, elle ne fait rien pour aider l’Iran après la dénonciation du traité de 2015 dont elle était pourtant partie prenante, elle ne met pas en place de mécanisme alternatif au dollar et est incapable d’imposer correctement les GAFAM, ni de lutter contre l’extraterritorialité du droit américain. Elle semble avoir abdiqué toute souveraineté. C’est dommage car il est possible de redevenir souverain tout en entretenant de bonnes relations avec les Etats-Unis.

Convocations de journalistes par la DGSI, projet de « Conseil de l’ordre des journalistes », loi sur le secret des affaires, Emmanuel Macron affirmant que « la presse ne cherche plus la vérité »… La question de la liberté de la presse est revenue au coeur des débats en France. Que cela vous inspire-t-il ?

La liberté de la presse est partout en danger. Par la faute des médias eux-mêmes qui ne se sont pas donnés la peine de faire leur travail critique. Voir leur incapacité à anticiper le Brexit et l’élection de Donal Trump, aveuglés qu’ils étaient par leur parti pris pro-bruxellois et pro-Clinton. Ils ont la même attitude vis-à-vis des populismes, toujours dénoncés mais rarement expliqués. Idem vis-à-vis de la Chine, de la Russie, du Vénézuela et des autres cibles de l’unilatéralisme américain.

Les médias français ont reflété ces biais lors de la crise des Gilets jaunes, immédiatement suspectés de poujadisme, de fascisme ou d’antisémitisme mais rarement explicités. A partir de là, le président Macron a beau jeu de faire voter des lois dangereuses pour la liberté de la presse. La lutte contre les « fake news » sert trop souvent de masque aux intérêts des pouvoirs en place et trop rarement à l’établissement de la vérité.

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