Il n’arrêtera jamais. À 43 ans, l’ancien étudiant de Stanford et Normale Sup, cofondateur de Blablacar, le leader mondial du co-voiturage, est la figure emblématique de la French Tech. Désormais à la tête de France Digitale, association qui représente 1200 start-up et 100 investisseurs du numérique en Europe, Frédéric Mazzella veut aider les entrepreneurs européens à lutter à armes égales avec les Américains et les Chinois.

L’Europe a-t-elle les moyens de lutter face aux Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) et aux Batx (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) ?

Nous avons commencé à y travailler à travers la manière dont nous considérons les données. Nous devons conduire des actions de rattrapage en termes de géographie et de marché sur lesquels nous sommes positionnés en essayant d’unifier au maximum. Nous avons initié une démarche qui se traduit par quelques petites avancées.

A titre d’exemple, tous les frais de roaming (frais d’itinérance à travers les réseaux de téléphonie, NDLR) ont été supprimés en Europe : faire en sorte que ces frais d’itinérance ne soient plus onéreux dès que l’on dépasse nos frontières constituait un premier pas nécessaire. La RGPD (Règlement général européen sur la protection des données, NDLR), quant à elle, va dans le sens de la protection des données des citoyens européens.

Il faut continuer à uniformiser tout ce qui peut l’être, notamment en matière de fiscalité et de taxation, alors que la situation demeure extrêmement hétérogène sur ces thèmes. Encore aujourd’hui, l’impôt sur les sociétés n’est pas le même d’un pays à l’autre.

L’émergence de grands acteurs du digital européen est fortement conditionnée par la capacité à uniformiser. On se rend bien compte dans le digital que les grands acteurs qui percent émergent de très grands territoires où ils peuvent grandir très rapidement sur un territoire uniformisé.

La fragmentation du marché européen est donc un véritable handicap pour les start-up qui sont en concurrence avec des homologues américaines ou chinoises qui jouissent de marchés intérieurs très étendus.

La France est un formidable vivier de jeunes pousses, mais peine à produire des ETI : le problème est-il uniquement d’ordre financier, comme on l’entend souvent ?

La difficulté n’est pas uniquement financière, elle réside également dans la capacité à attirer des talents internationaux. Faire grandir une société et lui permettre de passer du statut de start-up à celui de scale-up suppose de passer à un mode d’expansion rapide et implique généralement une extension à l’international.

Nous devons donc recruter des personnes ayant une culture très internationale afin de ne pas avoir d’obstacles à faire grandir l’activité en dehors du pays d’origine. Nous devons être particulièrement attractifs afin de réussir à capter des profils mobiles et talentueux. Aujourd’hui, 35 nationalités sont représentées chez BlaBlaCar.

Les capitaux et les talents sont deux paradigmes importants, mais les capitaux sont plus facilement mobiles que les talents : vous pouvez être dans un pays et lever de l’argent dans un autre, comme nous l’avons fait aux Etats-Unis, dans les pays nordiques ou en Russie, mais il est plus compliqué de faire déplacer des personnes, et parfois des familles.

Quelles sont les problématiques des jeunes pousses à très forte croissance ?

Les start-up cherchent à trouver un service ou un produit et à montrer qu’il existe une certaine traction dessus, jusqu’à décrocher ses premiers clients. Il lui faut ensuite faire grandir très rapidement le concept avec une exécution plus rapide en utilisant parfois des méthodes déjà éprouvées.

A contrario, les scale-up sont des sociétés qui ont déjà passé cette phase. Alors que tout le monde s’accorde sur le fait que le service ou le produit présente une forte attractivité et fonctionne, il faut ensuite passer de 1 à 10. Une start-up passe de 0 à 1, alors qu’une scale-up passe de 1 à 10.

Les phases sont également différentes et ne requièrent pas nécessairement les mêmes ressources. Celui qui passe de 0 à 1 est quelqu’un de créatif, d’imaginatif, qui recherche la bonne manière de faire les choses ; celui qui passe de 1 à 10 est quelqu’un d’efficace sur le plan opérationnel et qui s’inscrit dans une dimension internationale.

Le passage en mode scale-up exige de recruter de nombreuses compétences dans les fonctions opérationnelles, marketing, des data analysts, des ingénieurs, etc.

Comment arriver à une harmonisation de l’écosystème start-up européen ?

Pour devenir des scale-up, nos start-up ont besoin d’un marché unique du digital en Europe, notamment sur le plan fiscal. Les start-up doivent évoluer dans un environnement qui ne les empêche pas de grandir, car à ses débuts, la structure est extrêmement fragile et vulnérable, elle n’a pas encore ses pieds bien ancrés dans l’histoire.

Des dispositifs de fiscalité non adaptés peuvent leur être fatal. La seconde thématique est celle de l’attractivité des talents dans notre écosystème.

La classe politique française a-t-elle conscience de ces enjeux ?

Oui, dans une certaine mesure, mais elle a tant d’autres sujets à traiter, elle est parfois sur des problématiques plus concrètes et plus immédiates, alors que nous sommes sur des cycles de 20 ans dans le digital. Il n’existe pas de grandes sociétés du numérique en Europe, à l’exception de SAP (éditeur de logiciels basé en Allemagne, NDLR).

Les politiques sont conscients des enjeux mais la grande difficulté consiste à mettre tout le monde d’accord sur ces sujets. Les problématiques du digital ne sont pas simples, d’autant que s’y ajoute la complexité de devoir se mettre d’accord à 27 ou 28 pays.

Nous devons conduire une réflexion au niveau européen et plus seulement au niveau national. Lorsque nous nous réunissons, nous avons l’impression de gagner d’un côté et de perdre de l’autre à court terme, même si à long terme, tout le monde est gagnant.

Pourquoi avoir accepté la co-présidence de France Digitale ?

France Digitale est la plus grande association de start-up (1 300 adhérents, NDLR) en Europe, bien qu’elle regroupe principalement des sociétés françaises – il existe des équivalents dans d’autres pays comme en Allemagne avec la Deutsch start-up qui regroupe 800 start-up.

Nous avions créé l’association en 2012 avec Marie Ekeland, cofondatrice du fonds d’investissement Daphni, Jean-David Chamboredon (président du fonds d’investissement ISAI, NDLR), et également plusieurs autres investisseurs et entrepreneurs avec pour projet de créer une France fertile pour la croissance des start-up et de faire émerger les champions numériques de demain.

Après deux années de mandat, j’ai cédé ma place faute de temps – l’hyper croissance de BlaBlaCar me mobilisait 7 jours sur 7, jour et nuit. Je suis revenu dans l’association fin 2018 en acceptant la coprésidence aux côtés de Jean-David Chamboredon avec pour projet de passer d’une logique de start-up nation à une ambition de scale-up continent. France Digitale est dirigée par un conseil de 20 personnes composé à part égale d’entrepreneurs et d’investisseurs et respectant le principe de parité hommes-femmes.

C’est la grande particularité de France Digitale par rapport aux autres associations de start-up (comme CroissancePlus), elle se veut très représentative de l’écosystème. Il est essentiel que nous soyons tous ensemble afin d’englober plus de thématiques et de réaliser une synthèse plus juste du milieu.

Cela nous confère également une plus grande légitimité lorsque nous discutons avec les autorités car nous représentons simultanément des acteurs qui sont capables de financer des start-up, mais aussi de les construire et de les faire grandir.

Peut-on être optimiste pour l’avenir ?

Je suis un entrepreneur : je suis donc optimiste par nature. Tant que nous avons des choses à faire, l’espoir est présent. J’aimerais que l’on réussisse à percevoir l’intérêt global commun avant l’intérêt immédiat particulier. C’est complexe car certains pays souhaitent une taxation immédiate et n’ont parfois pas la patience de taxer un peu plus tard, mais mieux et ensemble.