Franz-Olivier Giesbert : « C’est Tapie qui a donné l’envie d’entreprendre à Niel, Granjon et Simoncini »

Après avoir consacré plusieurs biographies à des présidents de la Vème République, Franz-Olivier Giesbert éclaire d’un jour nouveau la personnalité de Bernard Tapie, source d’inspiration pour les entrepreneurs d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Vous écrivez : « Il y a une foultitude de Tapie en lui ». Lequel de ces Tapie admirez-vous le plus ?

Franz-Olivier Giesbert : Il a eu mille vies en une, parce qu’il a beaucoup d’énergie, plus que la moyenne de l’humanité. Quand on regarde sa vie, c’est vrai que c’est un sorte de foisonnement incroyable. Il passe d’un truc à l’autre sans arrêt. Ce ne sont pas des choses qu’il est forcément allé chercher, c’est venu à lui, on lui a proposé. Un jour, c’est Bernard Hinault qui vient le voir en lui demandant de faire une équipe cycliste pour le Tour de France, après c’est Gaston Deferre qui lui demande de prendre l’OM, après c’est l’aventure Adidas, etc. C’est un tourbillon incroyable qui n’arrête jamais. C’est ça qui est fascinant. Le Tapie qui change sans arrêt de rôle, c’est celui-là qui m’intéresse, celui qui rebondit, qui renaît sans cesse.

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Cette sorte de résurrection permanente ; que ça marche ou que ça ne marche pas, il passe à autre chose, il change de registre. Donc au final, sur son CV, ça donne quelqu’un qui a été ministre, chanteur, coureur automobile, chef d’entreprises, patron d’équipe cycliste, président d’un club de foot, acteur, patron de presse… j’en passe et des meilleurs !

C’est aussi un pionnier, un défricheur ?

F-O.G. : En fait, il n’a jamais peur. Le principe avec lequel il a bâti sa fortune, c’est de racheter des entreprises pour ne pas qu’elles meurent. Car s’il ne les reprend pas, elles s’arrêtent. Et puis, il les transforme et pour la plupart il les ressuscite. C’est un professionnel de la survie permanente, de la résurrection, c’est son métier !

Sa rage de vivre et son combat contre la maladie. De quoi susciter l’admiration ?

F-O.G. : Cette capacité de survie, elle est là chez lui du matin au soir et dans tous les domaines. Dans l’entreprise bien sûr. Pour lui, elle n’est jamais morte, tant qu’elle est là, tant qu’il y a un nom, une marque, un savoir-faire, des équipes, ça peut marcher, il faut juste l’adapter, changer des choses. En fait, sa marque de fabrique, c’est de toujours tout reprendre à zéro, mais avec l’idée que rien n’est jamais perdu. Et c’est vrai pour lui aussi. Il a un cancer lourd, il se bat comme un lion, et il se dit : « Ça peut le faire, je peux gagner mon combat ». Pour Bernard Tapie, tout est une guerre et il doit gagner toutes ses guerres !

Vous écrivez « Quand on le connaît, comment ne pas l’aimer ? ».

F-O.G. : A l’opposé de la caricature que l’on fait souvent de lui, les raisons pour lesquelles on l’aime, c’est parce qu’il a des qualités qu’on ne voit pas de loin. De près, il est beaucoup plus complexe et il se révèle le contraire de ce qu’on croit qu’il est. Il donne le sentiment d’être égocentrique, mais c’est l’inverse, il a un mal fou à parler de lui. Vous lui parlez de ses parents, il va vous répondre sur le chômage des jeunes. Quand il a fait des choses bien dans sa vie, il ne va jamais vous le dire, il considère que ça ne regarde personne.

C’est son jardin privé, on n’a pas le droit d’entrer à l’intérieur. C’est aussi un homme qui s’intéresse aux autres et qui a besoin des autres, alors que ce n’est pas forcément évident quand on ne le connaît pas. Qu’est-ce qu’il avait besoin de faire des écoles de vendeurs ? Il voulait démontrer aux jeunes des quartiers plus difficiles qu’on peut bien vendre et réussir, en étant timide, sans formation et sans réseau.

Pensez-vous qu’il a participé à changer le monde de l’entrepreneuriat en France ?

F-O.G. : C’est quelqu’un qui a donné du rêve à beaucoup de gens, notamment dans les couches populaires. Il ne faut pas oublier qu’il vient d’un taudis de 20 m2 où ils vivaient à quatre et se lavaient dans la même bassine. Il passe sa vie à montrer aux gens que tout est possible.

Selon lui, les derniers de cordée peuvent devenir premiers de cordée. D’ailleurs ce n’est pas pour rien que trois patrons emblématiques actuels que sont Xavier Niel, Marc Simoncini et Pierre-Antoine Granjon racontent que c’est Bernard Tapie qui leur a donné envie d’entreprendre. Il a aussi rendu leur dignité à des milliers de petits patrons en rendant ce métier d’entrepreneur désirable, passionnant, voire marrant et en leur montrant qu’ils pouvaient tous devenir grands un jour.

Venons-en à l’actualité. Que doit-on retenir de cette crise sanitaire, économique et sociale selon vous ?

F-O.G. : Déjà, qu’il va bien falloir apprendre à vivre avec ce virus et ses variants. Je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu’on va passer au « monde d’après ». Il n’y aura pas forcément un changement de société, il faudra certainement qu’on apprenne à vivre différemment.

Je pense que la fin de la libre circulation qu’on a tous vécue avec les différents confinements empiète énormément sur nos libertés, bien plus que le système de tracing mis en place en Chine par exemple. Cette période a été insupportable. Qu’est-ce que ça va changer ? Il y aura plus de télétravail, même si dans une entreprise, c’est important aussi de se réunir de temps en temps, pour créer l’esprit collectif. Ce qu’a montré la crise sanitaire, c’est l’incroyable besoin des autres qu’on a, l’importance du lien, de la vie collective, de sortir, d’aller au restaurant, de prendre l’air.

Voyez-vous l’abstention comme une défiance de plus en plus grande vis-à- vis du monde politique ?

F-O.G. : Je ne suis pas certain que les Français se passionnent pour les élections régionales. On verra avec les prochaines présidentielles. Mais c’est certain qu’il y a une défiance de plus en plus forte depuis une vingtaine d’années vis-à-vis de la classe politique. Nous avons été pendant des années le pays le plus pessimiste du monde, devant des pays en guerre. Ce pessimisme va avec la défiance. Ce taux d’abstention est certes effrayant, mais j’espère que c’est juste un mauvais passage.

Une autre défiance existe vis-à-vis des médias et des journalistes en général. C’est également votre sentiment ?

F-O.G. : Oh, ça a toujours été le cas. Quand je m’occupais du Nouvel Observateur dans les années 80, on faisait des sondages sur la popularité des différents métiers. Et les journalistes, on arrivait toujours en bas du tableau avec les policiers et les prostituées ! C’est vrai que ça se dégrade, mais pour une raison très simple, c’est qu’il y a beaucoup moins de diversité dans la presse aujourd’hui. J’ai tendance à dire qu’il y a une tendance mainstream, pour ne pas dire doxa, où tout le monde dit la même chose.

Je pense que c’est très préjudiciable aux médias. Ce côté discours unique, les Français n’aiment pas ça. Il y a très peu de voix discordantes et en plus, on veut les faire taire. Ce n’est pas sain du tout. La presse soufre de ça, de ce qu’on peut appeler la tyrannie de la bien-pensance. Et ça explique une certaine lassitude des lecteurs, des auditeurs, des téléspectateurs, qui ne croient plus ce qu’on leur dit. Un peu plus de diversité et de débats ne nuirait pas !

Un jour lira-t-on une biographie de Macron sous votre plume ?

F-O.G. : Ah, non, non, non ! Je dis cela, mais ça n’a rien de méprisant. Quand on a fait Mitterrand, Chirac, de Gaulle, on est dans le romanesque et le littéraire en permanence. Avec Macron, je serais moins inspiré… même s’il ne faut jamais jurer de rien. Et puis j’ai tellement projets de romans, en plus de la préparation d’une « Histoire personnelle de la Ve République » en trois tomes, dont le premier va sortir à l’automne chez Gallimard, que je préfère m’y consacrer.

En dehors de Bernard Tapie, quel chef d’entreprise pourrait vous inspirer une biographie ?

F-O.G. : Il y en a beaucoup. Elon Musk, passionnant. Jeff Besos, mais ça ne serait pas forcément sympa. Et en France, Xavier Niel pour son ascension, Claude Perdriel, car c’est un beau personnage. Les histoires d’entreprises m’intéressent toujours, mais il faut un vrai personnage derrière.

Etes-vous optimiste pour nos chefs d’entreprises et l’avenir économique de notre pays ?

F-O.G. : Je ne suis pas très optimiste pour l’avenir macro-économique du pays quand on voit les chiffres et les indicateurs, mais très optimiste pour la micro-économie. Nos entreprises ont une formidable capacité de rebond. D’ailleurs, je pense qu’on ne peut pas être chef d’entreprise en étant pessimiste, sinon il faut se soigner ou changer de métier ! Tout entrepreneur a une ardente obligation d’optimisme, car il doit l’insuffler à ses collaborateurs. Un bon chef d’entreprise, c’est d’abord et avant tout quelqu’un qui sait animer et insuffler de l’optimisme, de l’énergie, de l’enthousiasme dans sa boîte !

Propos recueillis par Valérie Loctin

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