Diplômé de l’ENA, de l’Ecole polytechnique, et ancien haut fonctionnaire, Frank Supplisson est un entrepreneur, créateur de la Sarl Industry dédiée à la reprise et la transformation d’entreprises en difficulté.


La crise sanitaire du Covid-19 et ses conséquences économiques ont remis au cœur du débat public la question de la relocalisation des activités industrielles, à l’instar des secteurs pharmaceutiques et automobiles. La volonté de relancer des filières industrielles dans l’Hexagone a-t-elle de l’avenir ou sera-t-elle sans lendemain ?

Frank Supplisson : L’industrie est le moteur de l’économie. Elle représente 95% de nos exportations et 95% de notre R&D. Il n’y a pas d’avenir sans industrie. La crise du Covid 19 a mis en lumière cette vérité : l’abandon de certaines filières industrielles stratégiques dans le secteur pharmaceutique (production de curare, de morphine, de psychotropes…) mais aussi sanitaire (production de masques, de gants, de blouses…) a été payé au prix fort. Les initiatives du Gouvernement pour réindustrialiser la France sont indispensables.

La réindustrialisation de la France est-elle vraiment possible face à la concurrence que représentent les pays où le coût du travail est moins élevé qu’en France ?

Dans certaines filières stratégiques, l’intérêt national doit s’imposer face aux règles de la concurrence. C’est déjà le cas dans le domaine de l’industrie de défense. La forge de Tarbes, dernière forge survivant de l’ancien Giat Industries, vient d’être sauvée parce que l’Etat a décidé de lui confier une commande stratégique. De même il faudrait considérer que d’autres secteurs relèvent de la souveraineté, comme celui du médicament et du sanitaire: Peut-on faire la guerre dans curare, sans morphine, sans masques, sans gants… Notre code des marchés publics devrait élargir les dérogations à la mise en concurrence internationale pour ces domaines de souveraineté nationale.

L’automatisation et le numérique sont-ils la solution ? Comment rattraper le retard pris par la France en la matière, notamment vis-à-vis de ses voisins européens comme l’Allemagne ?

L’automatisation et le numérique permettent à l’industrie de gagner en compétitivité et de se développer. La France a d’importants progrès à faire dans ces domaines. La fiscalité pesant trop lourdement sur les investissements dans les outils de production est l’une des explications.

Quelles sont les conditions à réunir pour inciter le retour de certaines entreprises industrielles ayant fait le choix précédemment de délocaliser une partie ou la totalité de leur production ?

Il faut diminuer la fiscalité pesant sur l’outil de production, reconnaître certaines filières industrielles comme relevant de la souveraineté nationale et déroger ainsi aux règles des marchés publics européens et internationaux, mais aussi orienter notre soutien vers les secteurs en reconversion : de nombreux sites industriels majeurs ne répondent plus aux besoins du marché, et nécessitent des reconversions. Je pense notamment à la filière automobile mais aussi à la filière de l’exploration pétrolière et gazière offshore, dont les marchés européens ont quasiment disparu. S’acharner à soutenir sur fonds publics ces sites, au lieu de les aider à la diversification, c’est perdre de l’argent et du temps face à la compétition. Ce discours de vérité est dur à entendre mais le temps perdu rend la chute plus dure encore. Le plan de transformation des deux constructeurs automobiles français est un impératif de survie de cette filière industrielle stratégique. De même pour la filière aéronautique, dont les volumes d’activité ne retrouveront pas leur niveau d’avant crise avant plusieurs années. Le Gouvernement a parfaitement raison d’apporter son soutien à ces plans de transformation.

Comment s’assurer que les industries stratégiques soumises à une concurrence internationale croissante demeurent en France ? La relocalisation est-elle compatible avec le maintien au plus haut niveau de champions industriels tricolores ?

La France conserve un potentiel industriel majeur : dans le secteur de l’énergie, elle dispose de leaders mondiaux (EDF, TOTAL, ENGIE…). Dans la filière automobile aussi avec Renault et PSA. Dans la filière aéronautique aussi avec Airbus et Dassault. Dans la filière de l’armement avec Nexter. Dans la filière sidérurgique avec ArcelorMittal ou encore Eramet. Ce potentiel industriel extraordinaire, il faut accompagner ses transformations. Cet accompagnement peut passer par des relocalisations. La Forges de Tarbes, dernière héritière métallurgique de Giat Industries à Tarbes, est en cours de qualification pour la production des chambres des obus du Char Leclerc, qui étaient auparavant produites à l’étranger. En lui passant cette commande, l’Etat donne un signal fort en faveur de la relocalisation et de la souveraineté nationale.

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