Franck Fouqueray : « Les deux innovations de ce siècle seront l’intégration de la blockchain et la mutation du système financier »

Dans votre dernier ouvrage vous annoncez un basculement de la société. Comment le voyez-vous ?

Les mutations interviennent toujours par des chocs, des conflits ou des ruptures. Plusieurs paramètres sont actuellement en action et leur conjonction va entrainer un basculement prochain qui laissera place au nouveau modèle. Le premier facteur de changement c’est l’élément structurel. Nous constatons tous qu’il ne répond plus aux nécessités économiques et sociales modernes. La mutation prochaine des structures économico-sociales sera un facteur déterminant de survie de notre société. Ensuite, nous avons l’élément transmutation de l’humain qui conduit immanquablement vers ce point de rupture qui entraine la crise. J’ai nommé dans mon ouvrage cet humain du XXIe siècle par un néologisme : « l’Alkemien ». Il est le résultat d’une observation scientifique de plusieurs décennies.

Aux Etats-Unis, entre 1985 et 2000, le sociologue Paul H. Ray (université du Michigan) et la psychologue Sherry Ruth Anderson (université de Toronto) enquêtent auprès de plus de 100 000 personnes. Ils publient ensuite un livre intitulé « The Cultural Creatives: How 50 Million People Are Changing the World » (Harmony Books, Octobre 2000).

Selon les deux chercheurs, le profil qu’ils nomment « Cultural Creatives », ce qui pourrait se traduire en français par « créateurs de culture » est un sociotype qui regroupe les 4 critères suivants :

  • Respect des valeurs féminines,
  • Intégration des valeurs écologiques,
  • Implication sociétale,
  • Développement personnel.

Représentant moins de 4 % de la population nord-américaine avant les années 1960, ils rassemblaient 26 % des personnes en 1999 (50 millions d’adultes), et 34,9 % en 2008 (80 millions d’adultes)[1]. Combien sont-ils réellement aujourd’hui ?

Plus aucune étude n’a été effectuée. Pourtant, le courant s’intensifie de jour en jour. L’Association pour la biodiversité culturelle[2], avec le soutien du Club de Budapest[3] ont entrepris une étude sur le profil des Créatifs Culturels en France. Il apparait qu’ils sont 17 % à réunir les quatre qualités ci-dessus définies. Si on ajoute à cela les 21 % de français « Créatifs Individualistes » qui se caractérisent quant à eux par une absence d’intérêt spirituel, car ces derniers ont pour devise : « sans dieu ni maître », vous obtenez alors un total général de 38 % de personnes qui ne sont plus en phase avec la société de consommation. Cela fait tout de même 25 millions d’individus au sein de l’hexagone. La difficulté pour les identifier est qu’ils sont des deux sexes, de tous âges, de toutes les cultures, religions, tendances politiques, origines sociales…

En somme, il est impossible de dresser le « portrait-robot » de ce nouvel Être émergent. Un autre élément vient troubler la donne, le Créatif Culturel, ou le Créatif Individualiste qui répond à la même caractéristique, ne sait pas lui-même qu’il est membre de ce groupe. Il pense être en opposition avec la bien-pensance ou avec les modes. Il trouve cela presque exotique ou excentrique de pouvoir être quelque peu différent. Il n’a pas pleinement conscience de faire partie d’une tendance lourde en rupture totale avec notre société et ses valeurs.

Pour achever ce tableau, pour la première fois de l’histoire humaine, ce changement n’intervient pas par une influence transcendante mais bien par un principe immanent, d’où la difficulté d’identifier les membres du groupe. Ils sont comme des pop-corn qui éclosent de tous côtés, en silence, les uns après les autres. De nouveaux membres apparaissent chaque jour et viennent renforcer ce bataillon. On peut donc penser qu’à l’image du sablier qui, grain par grain, fait monter son tas, un grain dont personne n’a connaissance, ni conscience, va faire basculer l’énergie générale pour entrer dans le nouveau monde. La croissance incessante des Créatifs Culturels et des Créatifs Individualistes, lorsqu’ils atteindront la masse critique nécessaire au basculement, pourrait provoquer d’une manière ou d’une autre un bouleversement. Les deux formes de Créatifs dont il est question ci-dessus, ne sont pas des « Collapsologues[4] ». La majorité des Créatifs reste optimiste quant au futur, car elle souhaite avant tout un monde meilleur, elle ne s’inscrit pas dans la logique des millénaristes d’antan.

Pensez-vous que nous allons vivre une profonde crise ?

Pour comprendre comment certains basculements de l’histoire humaine s’opèrent à notre insu, j’aimerais prendre un exemple. Nous avons tous appris lors de notre scolarité que la révolte populaire de 1789 avait été causée par les excès de l’ancien régime. Très peu de livres d’histoire suggèrent l’idée d’une influence de la révolution française due à l’éruption du Laki, en 1783 au sud de l’Islande. Pourtant, durant six années un important bouleversement climatique transforma l’écosystème et influença fortement l’économie de nos contrées jusqu’à en modifier le lien social. Sans aller jusqu’à affirmer qu’il s’agit de la principale cause, on peut reconnaitre que le volcan joua un rôle important dans la révolte du peuple français[5]. Comme par hasard, nous venons nous aussi de vivre un choc brutal identique avec la COVID 19 qui a paralysé toute notre économie et a confiné 4,5 milliards d’êtres humains. Tout le tissu économique est affecté et la relance de l’économie ne pourra se faire qu’au prix d’une injection massive de crédits étatiques sur  toute la planète. Nos structures économiques étant déjà très fortement affectées, ce choc actuel pourrait être le point de bascule pour changer de dimension. Paul H. Ray et Sherry Ruth Anderson avaient limité leurs recherches autour de 4 critères. Pour ma part, j’ai trouvé plus juste et précis de l’étendre aux 10 points dont je parle dans le livre : « Consommation, Politique, Implication sociale, Respect de la vie, Développement personnel, Argent, Ecologie, Gouvernance, Technologie, Morale ».

Ces 10 thèmes sont des témoins observables de cette époque changeante. En les prenant un par un, on voit très bien qu’ils sont tous très fortement impactés. La question que chacun peu se poser est celle de l’œuf ou de la poule. Pourquoi notre époque est-elle aussi instable alors que nous avons tout pour être bien ? Faut-il mettre cela sur le compte du progrès technologique ou alors sur la nature même des humains ? Ces questions constituent le point de départ d’une saine réflexion que j’ai menée pour écrire ce livre.

Il en ressort que la conscience humaine subit un mouvement de plaques tectoniques qui ne permet plus à notre monde de fonctionner comme avant. Notre lien social n’est plus celui du 18ème siècle, la valeur que nous donnons à la vie n’est plus la même, notre besoin d’expression est lui aussi différent… sur de nombreux fronts, nous constatons que l’humain est en évolution. En revanche, d’autres postes sont en déficit par rapport au passé. Pour l’exemple, notre époque matérialiste nous éloigne de la conscience spirituelle. J’ai le sentiment que cela n’est que temporaire, mais chacun peut le constater, nous sommes dans l’immédiateté et le profit. C’est bien cela que nous nommons « Matérialisme ». En prenant un peu de recul par rapport à l’histoire, on peut présager que cette expérience finira par laisser place à une conscience accrue pour la valeur réelle de la vie. Nous devons pour cela nous libérer préalablement des contingences financières qui monopolisent l’intégralité de nos préoccupations. La sensation de manque d’argent entraine l’humain dans une logique de surcompensation. Toutes ces ressources sont concentrées sur ce sujet. Un tel sentiment de manque n’est pas naturel. La question que nous devrions nous poser est : « Ce phénomène est-il du à un manque naturel ou artificiel ? »   

Comment résoudre définitivement et durablement ce problème de manque d’argent ?

Nous touchons là au cœur du problème ! Les récentes découvertes scientifiques en matière d’épigénétique démontrent dans quelle mesure, l’argent influence notre cerveau dans sa construction et dans son fonctionnement. Des chercheurs ont réalisé une expérience avec des chimpanzés utilisant comme renforçateurs secondaires des jetons en plastique qu’ils obtiennent en travaillant. Pour arriver à ce résultat, les chercheurs ont montré à plusieurs reprises aux chimpanzés comment utiliser ces jetons dans un distributeur de nourriture. Une fois que les chimpanzés avaient compris le principe, les chercheurs ont pu les faire travailler pour obtenir des jetons. Ces jetons en plastique, qui ne représentent à priori rien ou presque pour les chimpanzés, une fois associés au renforçateur primaire (la nourriture), amènent les animaux à travailler dur pour en obtenir.

C’est donc par association répétée avec des renforçateurs primaires que ces vulgaires jetons en plastique ont acquis une valeur renforçante. Dans cette expérience, les jetons en plastique sont pour le singe une monnaie d’échange, comme l’argent. Mais l’argent est un renforçateur secondaire qui tient une place à part dans nos sociétés. Bien que l’on ne puisse pas tout acheter, l’argent donne en effet accès à une grande variété de renforçateurs primaires et secondaires. On dit que l’argent est un renforçateur généralisé. C’est même LE renforçateur généralisé par excellence.

Le problème est que l’économie est constituée de deux univers totalement distincts. Le premier est représenté par la sphère des échanges de biens et de services. Le second est représenté par la sphère des échanges financiers. Le premier univers est bien réel car tout le monde comprend assez bien ce qu’il achète ou ce qu’il vend. Le souci vient essentiellement de la sphère financière, qui est un mode totalement géré et contrôlé par un petit nombre qui fait la pluie et le beau temps. Il fut un temps ou cette sphère était constituée d’or et de matières précieuses, ce qui la rendait quasi sacrée. Aujourd’hui, elle est devenue totalement virtuelle, abstraite et illisible pour la totalité des acteurs du marché. En effet, qui serait en mesure de nous expliquer tout son fonctionnement ? Il s’agit donc d’une forme d’organe régulateur, sensé contrebalancer le plus précisément possible la sphère n° 1 des produits et services. En résumé, la numéro 2 devrait être au service de la numéro 1. Or chacun se rend bien compte que c’est désormais le contraire. Le compte-gouttes financier ne remplit plus son rôle. Imaginez un instant que pour téléphoner, vous deviez demander à une standardiste d’effectuer manuellement l’opération ! Il faudrait attendre que cela s’effectue manuellement, il faudrait préalablement s’assurer qu’une ligne est libre, que l’opératrice est disponible… tout cela réduirait considérablement les transactions. C’est précisément ce que vivent tous les acteurs économiques en 2020.

Ce système de rationnement financier doit être remplacé au plus tôt.

Pour bien comprendre d’où vient le mal, il suffit d’imaginer une pyramide avec une banque centrale au sommet connectée aux autres pyramides du même type. Au dessous des pyramidions, nous avons les distributeurs de crédit (banques, sociétés de financements…) et au dessous, tous les utilisateurs. Ce système fonctionne sur la confiance. D’ailleurs, le langage populaire nous le rappelle bien, fiduciaire vient du latin fiducia, qui signifie confiance. Tout cet alambique tient surtout debout car les utilisateurs alimentent et soutiennent le système avec leur épargne et en attendent protection, mais bien souvent rémunération. Le souci vient du fait de la rareté de la matière argent (sous forme de crédit bien entendu). Cette régulation au compte-gouttes résultant d’une instance suprême, cela rend tout ce système chaotique et nous voyons bien qu’il a atteint ses limites. Il faut un nouveau système libérateur.     

Vous êtes l’inventeur de la banque sans argent et vous affirmez en annexe II de votre ouvrage, qu’il s’agit du système de l’avenir. Expliquez-nous cela.

Aujourd’hui le crédit interentreprises représente le tiers du PIB de notre pays, soit 700 milliards d’euros chaque année. Mon système repose sur une gestion organisée et très intelligente de cette source inépuisable. Dans l’économie actuelle, l’argent vient soit de lignes de crédit virtuel des banques centrales, soit du travail passé sous forme d’épargne. Tout ce système est cruellement mortifère car il ne se nourrit que du passé et ne peut être que générateur de crises et de malheurs.

Le crédit fournisseur repose sur le travail futur, sur la contrepartie d’un service ou d’un produit. Prenons un exemple, A vend à B pour 1000 €. Dans le système ancien, il faut demander à un opérateur extérieur (banque) de fournir un crédit de ce montant. Dans le système futur, le compte de A est crédité d’une écriture comptable de 1000 € et le compte de B est aussitôt débité du même montant. Aucun argent, aucun banquier, aucun intervenant autre que la caisse centrale de compensation entre les participants. Il suffit maintenant d’imaginer un réseau de caisses comprenant une centaine de membre chacune toutes interconnectées avec un principe de vases communiquants compensant en temps réel toutes les opérations. Si tout cela est géré par la blockchain sur un système coopératif, bon nombre de maux et de crises disparaissent de facto. L’intégralité de notre économie peut s’appuyer sur ce système nouveau.

Tout d’abord, le crédit interentreprises est illimité car il dépend de la capacité de production de ses membres. A l’échelle d’un pays on nomme cela le PIB. La caisse n’a aucunement besoin de trouver des capitaux extérieurs pour opérer car elle se suffit à elle-même. Au sein de la caisse, à chaque crédit s’inscrit en contrepartie le même débit, on peut ainsi multiplier à l’infini les participants ou les opérations et le solde sera toujours équilibré et égal à zéro. Il suffit de prélever un micro pourcentage pour assurer les frais de fonctionnement et les risques en cas de défaillance de certains membres et tout est parfait. J’ai testé avec plusieurs centaines d’entreprises durant quelques années en effectuant plusieurs dizaines de milliers de transactions et ce système se révèle être la solution anti crise. Nos technologies modernes nous permettent à moindre frais, de gérer en temps réel, toutes les opérations en toute sécurité.

Pour tout vous dire, tout le système est prêt à redémarrer et lorsqu’il sera l’heure ; nous allons le relancer. Tout cela est expliqué dans le Syndrome du Pachyderme, il suffit de lire entre les lignes pour comprendre qu’il s’agit d’une alternative sérieuse à la crise économique structurelle que nous vivons.

Vous semblez optimiste en l’avenir, y a-t-il des raisons valables à cela ?

Prenez une simple feuille de papier et inscrivez le signe + en haut gauche et le signe – sur la colonne de droite. Notez à gauche tout ce qui va bien aujourd’hui. Nous verrons ainsi que l’humain n’a jamais été autant en sécurité sur cette terre[6]. Nos outils technologiques, bien utilisés, nous libèrent considérablement. Les progrès de la science actuels et futurs sont prometteurs. Selon les dernières statistiques, 85% des métiers de 2030 n’existent pas encore[7]. Parmi tous les futurs nouveaux métiers de la moitié du XXIème siècle, les enfants de la génération Z[8] seront : « Imprimeur 3D, Créateur d’environnement virtuel, m-commerçants, Rudologue, Juriste vert, Consultant RSE, Socio-coiffeurs, Nano- et biotechnologies, Consultant en risques psychosociaux, Professeur de Zumba, Chasseur de têtes amoureuses, Pilote de drone, Digital death manager,… [9]». Tout cela est source d’optimisme.

Sur la colonne de droite, il y a quelques sources d’inquiétudes. L’avenir de notre terre en est une sérieuse. Nous pouvons aussi nous préparer pour le challenge qui nous attend. En effet, chaque période de transition est difficile à vivre, car bon nombre d’êtres humains est conservateur et passerait bien son temps assis à regarder le monde évoluer. Nous allons tous devoir nous adapter ou souffrir.

Comme le rappelle le spécialiste français de l’innovation Marc Giget, lorsque le premier pont en pierres fut construit, il s’écroula en tuant 17 personnes. Le souci était que les ponts en bois étaient devenus insuffisants en termes de résistance, et les ponts en pierres n’étaient pas encore au point techniquement. Il en est de même pour toute transition technique. Il faut une phase d’apprentissage. Le retour en arrière est impossible, aller plus vite en avant serait imprudent. Nous sommes actuellement dans une situation où nos technologies et nos modes d’adaptation sociale ne sont pas encore en phase. Il nous faut être patient, car la technologie sans l’humain ne présente aucun intérêt. N’oublions pas que chaque année, les chercheurs du monde entier déposent 3,5 millions de brevets d’inventions. Le monde est devenu une fourmilière technologique. Il nous faut digérer et intégrer cela au quotidien.

Les deux innovations de ce siècle seront l’intégration de la blockchain dans nos processus informatiques pour la première. Quant à la seconde, je pense que le choc sera plus brutal, car il s’agit de la mutation du système financier dont je parlais à l’instant. Pour ces deux chocs, il ne s’agit pas de choix mais bien d’évolution incontournable. Quand le vêtement est devenu trop petit, il est temps d’en changer. Soyons confiants, faisons comme le pachyderme qui abandonne sa corde pour trouver la liberté. 


[1] Créatifs Culturels sur Wikipedia – http://tinyurl.com/cc-refwiki

[2] http://www.yvesmichel.org/abc-et-les-creatifs-culturels/

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Club_de_Budapest

[4] Néologisme récent qui désigne l’effondrement de la civilisation industrielle résultant du manque des ressources naturelles et des besoins de base.

[5] Le Point « Les mystères de l’histoire – Le volcan de la Révolution » 9/07/2013 http://tinyurl.com/PLG-volcanlaki

[6] Source Slate – https://tinyurl.com/lemondeestplussur – « Non, le monde n’est pas en train de sombrer dans le chaos »

[7] Source France Culture : https://tinyurl.com/metiers2030

[8] Génération Z représente ceux qui sont nés à partir de 2000

[9] Source La Tribune : https://preview.tinyurl.com/metiersfuturs-tribune

LAISSER UN COMMENTAIRE

Tapez votre commentaire
Entrez votre nom ici

deux × 1 =