Maxime Guillaud, fondateur d’Inskip et expert en stratégie d’innovation, décrypte le plan de financement « France 2030 », dévoilé par Emmanuel Macron, qui prévoit des investissements de 30 à 50 milliards d’euros à destination des filiales industrielles.

Que peut apporter ce plan ?

Maxime Guillaud : Il faut tout d’abord se féliciter d’un tel plan, même si pour l’heure ses contours restent relativement flous. Outre le montant de l’investissement et les filières concernées (nucléaire, énergies renouvelables, transport, santé), on saisit mal comment Emmanuel Macron se propose de « retrouver un cycle vertueux : innover, produire, exporter », ou comme il le dit de « réconcilier startups et industrie ». On devine que l’essentiel tient dans l’invention de produits innovants (mini-réacteurs nucléaires, bio-médicaments, avions bas-carbones, etc), mais de là à savoir comment ils émergeront, c’est toute la question. Est-ce seulement une question de moyens ? J’en doute.

L’objectif de ce plan pour le Président est d’abord de faire de l’innovation un moteur pour l’économie nationale et un levier pour renforcer notre souveraineté sur des sujets comme l’énergie ou la santé. Son pari est de soutenir des secteurs (nucléaire, santé), qui par le passé ont brillé à l’export et tiré la croissance française, mais qui aujourd’hui se trouvent dans une position plus fragile, voire sont clairement en retard.

Investissements dans la recherche industrielle, développement des start-up ou encore création de nouvelles filières : que va changer « France 2030 » pour les entrepreneurs ?

Les entrepreneurs sont les bénéficiaires de ce plan, mais n’ont pour autant pas été associés à sa définition. C’est un triste paradoxe qui révèle la manière dont l’innovation est traitée par le gouvernement actuel : de tout en haut, par à-coup, en fonction des crises et des échéances électorales qui jalonnent le calendrier. L’innovation mérite une approche pro-active, sur le long terme. Elle est ces dernières années traitée de façon réactive, tout au plus sur le moyen-terme.

Dans ce contexte, les entrepreneurs vont probablement s’organiser et être force de proposition, en formant des alliances d’un nouveau type entre start-up et industriels, pour gagner en agilité. 2030, c’est dans 8 ans (les montants ne commenceront à être débloqués qu’en 2022), ce qui est relativement court pour les secteurs de l’aviation, de la santé ou encore du nucléaire. Pour réussir, les entreprises auront besoin de moyens mais aussi et surtout faire preuve de créativité dans leur manière de travailler et de collaborer.

Prenons l’exemple de Sanofi qui avait investi 80 millions d’euros dans Biontech en janvier 2019, et qui aujourd’hui n’a pas été en mesure de sortir un vaccin : demain les politiques d’investissement et de R&D seront plus étroitement couplées, les acteurs industriels devront faire preuve d’une grande pro-activité dans leurs choix stratégiques, non plus simplement pour se positionner sur des technologies émergentes, mais s’afficher comme des pionniers sur des marchés qui vont toujours plus vite.

Comment se porte l’entrepreneuriat en France ?

Au vu des récentes levées (Sorare, Contentsquare, Mirakl), extraordinairement bien. Mais il ne faut pas se fier seulement à cela. Le montant des levées récentes est directement lié à la conjoncture, très favorable.

L’entrepreneuriat dispose de structures de financement et d’accompagnement bien développées. Deux axes toutefois gagneraient à être renforcés : les liens avec la recherche, avec des SAT qui aujourd’hui travaillent encore parfois en vase clos et qui doivent s’ouvrir aux réseaux et aux marchés ; et les liens avec les grands groupes avec la mise en place plus large et systématique de structures d’investissement et d’accompagnement au sein des acteurs industriels.

Les collectivités par ailleurs ont clairement un rôle à jouer, dans certains secteurs. Elles ne sont pas évoquées dans cette annonce. Pourtant elles ont brillé par leur capacité à innover durant la crise sanitaire, et elles jouent aussi un rôle dans le financement de l’innovation.

Le gouvernement soutient-il réellement l’innovation ?

On se souvient du plan Intelligence Artificielle communiqué dans le cadre du plan de relance. Ce plan rappelle une chose : c’est que ce que l’on appelle le numérique n’est plus et ne doit plus être traité comme un champ à part : les logiciels, depuis deux décennies déjà, dévorent peu à peu le monde. Ils déterminent et informent la grande majorité des innovations de demain. C’est vrai pour l’IA, mais aussi pour d’autres sujets extrêmement structurants liés à la blockchain qui impactent de nombreux domaines comme la finance, le droit ou encore l’industrie.

La France, sur l’IA comme la blockchain, brille par ses talents mais aussi son incapacité à faire émerger des leaders internationaux. Il faut prendre conscience de cela, et prendre acte du fait que la solution réside dans la combinaison de moyens supplémentaires, d’une politique favorable aux innovations de ruptures (dans le cas de la blockchain notamment) et la mise en place de partenariats structurant entre startups et grands groupes.

A quoi ressemblera l’écosystème industriel français dans 5 ans ?

J’ignore à quoi l’écosystème d’innovation dans le milieu industriel ressemblera dans 5 ans. Néanmoins, j’observe une tendance de fond depuis les 5 dernières années qui va dans le sens de plus de porosité entre start-up et industriels, par le biais de structures d’investissements dédiées, de partenariats R&D et de programmes d’accompagnements. Cette porosité ira en s’accentuant.

Peut-on combiner l’ESS et l’innovation ?

C’est une combinaison nécessaire, car l’innovation se doit désormais d’avoir des externalités positives sur la société et l’environnement. Inversement nos sociétés ont besoin d’innovations pour s’envisager de façon plus durable.

On parle beaucoup de l’innovation à impact, mais toute innovation aujourd’hui se doit de prendre en compte ses incidences d’un point de vue sociétal et environnemental. Les investisseurs commencent à le prendre en compte, les collectivités également. Reste peut-être à inciter les acteurs de l’ESS en les aidant à valoriser les externalités positives qu’ils produisent.

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