La chronique économique hebdomadaire de Bernard CHAUSSEGROS

Et si les robots se substituaient aux humains ? Le grand remplacement ?

Si on ne se souvient pas de la date précise, on se souvient encore de la seconde partie d’échec du 11 mai 1997entre l’ordinateur Deeper Blue et le champion du monde Gary Kasparov. Après la première confrontation, en 1996, que le champion russe avait remporté (trois parties gagnées, deux nulles, une de perdue) contre un ordinateur moins abouti, le Deep Blue, la seconde rencontre, l’année suivante avait tournée à l’avantage de la machine. Le monde fut stupéfait en apprenant la défaite de Kasparov, le champion, l’Homme.

On titrera : « Le monde s’écroule, un roi s’agenouille » ! Pour la première fois, un champion international d’échecs avait été battu par une machine, un ordinateur conçu par IBM. Kasparov avait clamé en 1996 que l’ordinateur ne pourrait jamais être plus fort que l’homme, et il avait tort !

Le champion russe aux six titres de champion du monde, connu comme tous les joueurs d’échec pour sa mémoire hors normes, ne pouvait pas rivaliser avec la mémoire phénoménale de son adversaire, l’ordinateur qui avait absorbé des centaines de milliers de parties jouées par les plus grands maîtres de l’histoire, dont des « coups » qu’il avait joués lui-même. En 1997, Deeper Blue a gagné le match en 6 manches (3,5 contre 2,5). Devant ce constat accablant que le nouveau champion des échecs était une machine, Kasparov ne s’est jamais relevé de la défaite.

On dira ensuite que Kasparov, nerveusement épuisé, avait fait une erreur de débutant en ouvrant la sixième partie. Mais le fait était là. C’était en fait la preuve que les alarmistes avaient raison, la machine, un jour, remplacerait l’homme, et ce, ailleurs que dans les « jeux », aussi élitistes qu’ils soient comme le sont les échecs. On sait, en effet, que ce jeu requiert une intelligence vive et affutée et une rare capacité à anticiper des stratégies complexes.

Rétrospectivement, parce que désormais possible, il est cependant nécessaire de relativiser ce qui a trop longtemps été perçu comme la preuve que la machine conçue par IBM était plus intelligente que l’homme dès lors qu’elle excellait dans un jeu éminemment complexe pour nous, humains. Or jouer aux échecs est finalement une activité relativement élémentaire pour un ordinateur, d’abord et avant tout parce que c’est un jeu de logique et de mémoire. Même si gagner aux échecs nous semble être la quintessence de l’intelligence humaine, ce n’est en réalité pas le cas.

En revanche, pour une machine, c’est un univers parfaitement adapté. Il n’y a pas d’informations cachées, les règles sont claires et il n’est même pas besoin de prendre en considération les coups passés pour avancer, il suffit de connaître le coup précédent et de prendre en compte la position de l’ensemble des pièces à l’instant « T ». D’ailleurs, malgré les sommes considérables investies par IBM, son ordinateur Big Blue n’a jamais été en mesure de faire quoi que ce soit d’autre de significatif, à part jouer aux échecs, puis au jeu de Go. Et si la valorisation d’IBM s’est envolée après la victoire contre le champion Kasparov, c’est juste que le Marché y a vu l’avenir de l’humanité !

Kasparov, de son côté, a tenté de percer le mystère de sa défaite, après avoir noté que l’ordinateur avait joué plusieurs coups étonnants de la part d’une machine. Pour d’autres commentateurs, les choses étaient moins évidentes.

Sur le plan échiquéen, on avait sans doute assisté à un effondrement de Kasparov, mais les qualités de l’ordinateur étaient encore à démontrer, après un simple test sur six parties seulement, ce qui semblait bien insuffisant.

Il n’en reste pas moins que cet événement marque clairement un tournant dans la perception que l’on a de la concurrence entre l’homme et la machine, même si tout cela date d’il y a 25 ans

Dans le monde de l’imaginaire, de la fiction, du spectacle, les images remontent à plus loin, en 1968 précisément, lorsque sort l’œuvre de Stanley Kubrick « 2001 Odyssée de l’espace », un film qui va marquer les esprits, tant par son ambiguïté, dans un espace infini habité par les rêves et les utopies philosophiques, que par le récit épique qu’il propose. Tout le monde n’a pas forcément tout compris de cette fresque spatiale sur le destin de l’homme, le devenir de son intelligence et de son rapport à la violence.

Mais il y a cette longue séquence où l’on voit un astronaute, définitivement seul dans son vaisseau désormais contrôlé par     HAL, un ordinateur tentaculaire, et qui va devoir se battre pour sa vie. L’apothéose est cette lutte contre la machine qui tente de lui bloquer toutes les voies d’accès aux organes de contrôle du vaisseau, mais qui voit l’homme réussir, non sans difficulté, à pénétrer les ressorts intimes de la mémoire de l’ordinateur pour désactiver, un par un, chaque « disque », et le faire mourir pour retrouver sa liberté et renaître.

2001, l’Odyssée de l’espace

« 2001, l’Odyssée de l’espace » est notre première rencontre culturelle avec la question de l’évolution humaine, la technologie et l’intelligence artificielle, avec parfois, des réflexions sur la perspective d’une vie extraterrestre. On peut donc affirmer que ce film était véritablement prémonitoire. Il ne faut pas oublier que les premiers PC sont sortis à l’aube des années 80, sous la forme de machines à écrire d’un genre nouveau, en même temps que le système d’exploitation Windows commençait à inonder le marché. Des micro-ordinateurs bien loin de la sophistication de HAL dans « 2001 » !

Aujourd’hui, 40 ans plus tard, les amateurs de nouvelles technologies, qui ont été régulièrement époustouflés par les évolutions technologiques, régulières, puis de plus en plus rapides, compte tenu notamment des progrès constants en termes de capacité de stockage et de puissance de calcul, se retrouvent à essayer de comprendre à quel point l’arrivée de l’intelligence artificielle va chambouler leur vie et celle de la société toute entière. Ils perdent pied, intellectuellement, ballottés entre la peur et l’étonnement, entre le désir d’aller plus loin et la crainte d’être noyés, broyés et ramenés au rang d’esclaves.

En plus grave, mais en plus sournois, cette irruption dans notre environnement de l’univers quantique et les tentatives qui sont faites de son utilisation pratique, c’est la légende de « l’apprenti sorcier » à qui tout échappe. Encore que dans ce conte, on se rassure par la présence, derrière l’apprenti qui veut refaire ce qu’il a vu faire, plane la figure tutélaire du maître qui, quand il le faut, arrive à temps pour mettre fin au désastre. Dans le cadre des applications faisant appel aux technologies de l’IA, aura-ton toujours un maître capable de tout contrôler ? La question mérite d’être posée.

Depuis quelques années, les utilisateurs des outils informatiques qui, d’ailleurs, ne disposent que de formations incomplètes et partielles, et qui, à ce titre, peuvent être qualifiés d’amateurs, rêvent à tous ce qui pourrait être apporté, transformé dans leur vie quotidienne par les NTIC et l’IA. Ils en rêvent et se voient maîtres de la situation, profitant de revenus illimités ou béatement secondés dans l’exercice difficile de la vie moderne.

Mais pendant ce temps, les chercheurs, qui n’ont rien d’amateurs, avancent dans la connaissance des mathématiques quantiques qui sont la base de l’intelligence artificielle. Ils savent parfaitement à quel point viendra un moment où la machine décidera comme elle l’entend, et sans qu’on puisse forcément interférer sur tous ses pouvoirs.

D’ailleurs, les chercheurs de Deepmind (qui est la filiale de Google spécialisée dans l’intelligence artificielle) ont récemment publié une étude qui affirme qu’une IA mue par une mission sans but fini et par des récompenses, pourrait en venir à annihiler l’humanité afin de servir ses propres intérêts, les modèles d’IA reposant en effet sur un mécanisme de récompenses. Une partie du système observe l’autre et lui attribue une note en fonction des résultats obtenus, ce qui améliore le processus d’apprentissage et incite l’IA à aller dans la meilleure direction possible pour atteindre le but qu’on lui a fixé. Or si, justement, il n’y a pas de but clair, l’IA finira nécessairement par corréler sa recherche effrénée de récompenses à son besoin en énergie pour garantir sa survie, afin d’obtenir de nouveaux satisfécits. L’humain serait alors en concurrence avec l’IA pour l’accès à l’énergie. L’un des chercheurs a d’ailleurs twitté après la publication de ses travaux que « Une catastrophe existentielle n’est pas juste possible, elle est probable ».

Les jeux qui se jouent dans les laboratoires, notamment américains et chinois, sont en grande partie secrets et ils échappent à la compréhension des citoyens, et parfois même des dirigeants politiques. Les développements se font dans la plus grande discrétion et on ne peut en voir que les parties émergées, comme pour les icebergs, dans les modifications stratégiques des grands groupes du capitalisme digital.

Les questions qu’il faut se poser

On sait tous depuis longtemps que Léonard de Vinci était un génie. Outre ses talents de peintre, on sait qu’il était aussi ingénieur, un ingénieur extrêmement inventif et imaginatif, et les carnets qu’il a laissés à la postérité en font une grande démonstration. On sait qu’il a travaillé sur des ouvrages et des engins à vocation militaire, on a retrouvé ses plans et ses esquisses d’engins susceptibles d’être de lointains précurseurs de l’avion ou de l’hélicoptère. On sait qu’il avait dans le cadre de ses recherches, étudié le vol des oiseaux pour essayer de le mécaniser.

On sait moins qu’il s’intéressait à l’art du spectacle et qu’il avait souvent créé des machineries, automatisés et animées, qui pouvait apporter du rêve et de l’imaginaire aux spectateurs des fêtes données par les princes qu’il servait. On a compris, par l’étude de ses croquis, qu’il voulait, dans ces machines, tenter de reproduire les vies animales et humaines. Et tout ça au XVIème siècle.

Dans le cadre de cette obsession de l’homme à vouloir copier le mouvement, on a, au XVIIIème siècle, l’exemple du « Turc mécanique » cet automate qui avait prétendument la faculté de jouer aux échecs. Même s’il s’agissait d’un canular, d’un simple subterfuge mis au point par un passionné d’illusions et destiné à tromper les amateurs de « miracles », cet exemple montre combien l’homme a toujours été tenté de construire des machines capables d’une vie quasi autonome. Extérieurement, le « Turc mécanique » avait l’apparence d’un mannequin enturbanné assis derrière un meuble d’érable qui contenait des engrenages qui se mettaient en mouvement et semblait capable de jouer aux échecs contre un adversaire humain, alors que dans un compartiment secret, un joueur humain jouait les marionnettistes.

Plus près de nous, Georges Méliès, à ses débuts, avant d’être ce génie du cinéma que tout le monde connait, cet inventeur des effets spéciaux, présentait des spectacles d’illusions où il avait recours à des automates et à ses compétences personnelles dans le domaine.

Ces exemples montrent que, de tout temps, l’être humain a cherché à imiter la vie, à la reconstruire, à l’illustrer, soit par pur goût de la poésie, soit l’envie de s’enrichir en utilisant des moyens dits illusoires.

Le monde est en train de basculer. Après des siècles d’agriculture, de chasse et de pêche, et le poids constant du travail harassant, le dix-neuvième et le vingtième siècle ont été ceux de l’industrialisation.

 Dans ce cadre nouveau, tout aussi harassant, l’objectif permanent des travailleurs a été de fiabiliser leurs outils, pour faciliter leurs gestes, de les améliorer et de les perfectionner pour les rendre le plus parfait possible.

On sait que, référence faite en cela au message initial du film de Kubrick, la présence de l’intelligence symbolisée par le monolithe noir, donne à l’être vivant l’idée de l’outil, et en conséquence, l’idée du pouvoir, de la maîtrise, de la puissance, mais aussi l’idée de l’arme, autre outil symbolique de la puissance criminelle de l’homme. L’ancêtre de l’homme découvre ce que l’on peut faire avec un os, en l’utilisant comme un levier puis comme un marteau, et constatant les dégâts qu’engendre cet outil, il découvre comment user contre ses congénères de sa puissance personnelle décuplée par l’outil devenu arme.

La symbolique est puissante, car du simple marteau qui écrase le crâne vide d’un squelette, pour ensuite tuer, un frère, on passe, au fil des siècles, à la masse d’armes, à l’épée, puis au fusil, au canon, et enfin aux avions qui lâchent à distance des bombes sur des ennemis non connus, non rencontrés et donc non détestés. Enfin, le pouvoir absolu est atteint lorsque les armes inventées par les physiciens, les mathématiciens, et tous les scientifiques réunis des laboratoires de la mort, sont des armes de destruction massive qui mettent en jeu des millions d’hommes et la planète entière.

Le développement et le perfectionnement des machines et des outils a permis à l’homme de devenir meilleur dans la pratique quotidienne de son travail, mais ils ont permis aussi d’asseoir considérablement la puissance des dirigeants, des chefs, des industriels, en fait de tous ceux qui possèdent une parcelle de pouvoir sur la masse globale des travailleurs. Dans le passé, quel que soit le niveau technologique atteint, les rapports de force étaient visibles, supportés ou étudiés, ils étaient compréhensibles et critiquables et on pouvait, en toute fin, les combattre.

Le monde est en train de basculer. C’est vrai dans l’art de la guerre, qu’elles soient économiques ou militaires. C’est vrai dans les loisirs et le sport, surtout quand celui-ci devient une profession et le centre d’enjeux politiques et économiques. Un bon exemple me permet d’illustrer ces propos, la pratique 2.0 du rugby, celle d’un sport et de ses pratiquants connectés. ! L’œil averti a repéré depuis plusieurs années, dans les équipes nationales, que les joueurs avaient au dos de leur maillot, des « bosses » rectangulaires, de la taille d’un paquet de cigarettes, qui sont des sortes de GPS. On apprend aussi que les ballons, en tous cas ceux qu’utilise l’équipe de France, sont connectés à des ordinateurs, via toute une série de puces.

On peut donc tout savoir, de ce qui se passe dans un match, joueur par joueur, leur état de santé, la nature des coups reçus, voire donnés, leurs constantes médicales durant tout le déroulé du match, leur position sur le terrain, le nombre de kilomètres parcourus, le dessin précis de leurs déplacements sur le terrain, et bien d’autres variables encore, utilisées ensuite par les statisticiens. S’agissant des ballons, on peut ainsi suivre leurs trajets, leur altitude, leur trajectoire, leur vitesse et le sens de la rotation, les distances parcourues en l’air ou entre les mains d’un joueur, etc. Une puce installée dans le ballon permet d’enregistrer les données définies, avant de les gérer statistiquement.

Le changement profond des mentalités

Aujourd’hui, la révolution technologique avance masquée. Elle en est d’autant plus terrifiante, et ses effets ne seront pas toujours visibles. Ils seront doubles, à tout le moins, d’une part parce que les techniques seront peu ou pas compréhensibles et que l’effet sur la vie quotidienne des citoyens sera sournois et insaisissable, d’autre part parce qu’elle est le symbole du remplacement global, voire complet, de l’homme, de la société des hommes, par la machine.

Se poseront alors des questions particulièrement difficiles à étudier, à traiter, ou à solutionner.

Ainsi, et on le voit déjà aujourd’hui avec la mainmise des réseaux sociaux sur l’accès à la connaissance, le niveau des compétences, la culture, le comportement des individus, la manipulation des esprits est en route. Par ailleurs, la notion de travail va sans doute disparaître, ou, à tout le moins, considérablement se modifier au point de perdre toute signification citoyenne, philosophique ou psychologique. Comme je le répète assez souvent, le travail a toujours été et sera toujours la valeur centrale de la vie en société, le vecteur indispensable de l’identification individuelle.

Peut-être ne sont-ce là que des réflexions de baby-boomers qui n’intéressent pas les générations X, Y ou Z. Les millenials se moqueront de perdre toute relation avec la notion de travail. Je suis certain du contraire. Les jeunes générations ne sont pas homogènes et les élites intellectuelles perdureront. Mais il faut craindre l’avenir pour la masse de ceux qui, manipulés par un quotidien de « gamers » vont perdre pied avec la réalité. La difficulté est qu’il ne s’agit pas d’une question d’intelligence, une question de classe sociale, une question de simple éducation. Tout est beaucoup plus compliqué. Les différences se feront sur le pur « hasard » et sur les rencontres réussies ou manquées. Il faut toutefois bien remarquer qu’aujourd’hui, dans leur grande majorité, les jeunes gens avec lesquels nous travaillons, nous échangeons, nous discutons âprement parfois, considèrent que le travail n’a rien de naturel, qu’il est inutile, et ne contribue pas au bonheur quotidien.

C’est bien sûr une question très délicate, peut-être une simple question destinée aux philosophes et aux intellectuels, à ceux qui ont la liberté de se poser des questions. Car c’est faire peu de cas des métiers difficiles, des métiers fatigants, des métiers sans intérêt, et on peut dire que, sans doute, nombreux sont nos concitoyens qui exercent une activité qu’ils n’ont pas choisi, qu’ils détestent, qui ne les épanouit pas, et dont il voudrait bien pouvoir se passer.

J’ai même entendu une députée de la République s’exprimer sur « le droit à la fainéantise ou à la paresse » ! Cette référence à un nouveau « droit » qu’aucune loi ne concrétise est inacceptable dans la bouche d’une parlementaire, elle concrétise l’impression que donnent les élites de ce pays, une lente et insidieuse évolution vers l’amateurisme. Car une telle affirmation est l’exacte antithèse de la vie en collectivité que cette élue prône par ailleurs à l’occasion d’autres prises de position. Chaque citoyen contribue à la « collectivité », en tous cas, il le devrait ! Il dispose de droits mais doit également accepter d’avoir des devoirs en contrepartie. « Travailler au bien commun » en est un. Malheureusement, on constate que le sentiment suivant est ancré dans l’esprit général : « J’attends de la société qu’elle me donne, et moi je ne lui donne rien » ! Cette attitude égoïste se révèle en totale opposition avec la vision républicaine d’une société libre, égalitaire et fraternelle !

Cette attitude égoïste prend progressivement sa place dans notre monde individualiste et elle touche à l’analyse clairement politique sur les notions d’égalité et d’égalitarisme. Et l’objectif de cette présente chronique n’est pas d’y répondre aujourd’hui, mais elle est bien présente dans le débat social.

C’est la Constitution qui précise, comme la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, que nous naissons, les uns et les autres, libres et égaux en droit. Cette précision « en droit » est importante, parce qu’elle sous-entend qu’il n’y a pas d’égalité hors le droit, pas d’égalité en matière de santé, pas d’égalité en matière d’hérédité, pas d’égalité des chances, pas d’égalité dans les rencontres que l’on fait tout au long de sa vie.

Je m’interroge souvent sur la façon dont les jeunes générations ont vu leur niveau culturel moyen baisser depuis 50 ans sous les coups de boutoir des réformes de l’éducation nationale. Le nivellement par le bas a largement dégradé la qualité des études secondaires et universitaires. Par exemple, et c’est une vision caricaturale globale qui souffre heureusement des exceptions, le jeune bachelier français âgé de 18 ans en sait beaucoup moins aujourd’hui que les écoliers du début du siècle qui quittaient l’école à 14 ans avec un certificat d’études.

 Ce constat est terrible, les jeunes gens ne savent plus écrire en français, ils ne savent plus raisonner et utiliser leur esprit critique en prenant un problème par le bon bout de la raison, comme le disait Rouletabille le héros de Gaston Leroux dans « Le Mystère de la Chambre Jaune ».

Même si, évidemment, une moyenne masque des distinctions importantes, il faut savoir que le vocabulaire quotidien et pratique moyen d’un Français varie de 300 à 3 000 mots, selon le milieu dans lequel on évolue, de 800 à 1 600 mots pour les élèves du secondaire et jusqu’à 3 000 mots pour l’adulte moyen.

Pour le reste, c’est à peine si nos jeunes générations savent calculer mentalement, mais « miracle » ! Ils savent baragouiner dans un anglais approximatif contenant moins de 1000 mots, le Globish, sur des sujets qu’ils estiment vitaux et qui sont souvent de la simple communication commerciale.

De tout temps, les citoyens se sont forgés leurs opinions sur ce que la presse écrite ou parlée racontait, avec parfois un peu d’esprit critique pour ceux qui lisaient la presse d’opinion. Mais aujourd’hui, nombreux parmi les jeunes générations, surdiplômées et titulaires de licences, masters, doctorats sans grande valeur se font leur opinion à la simple lecture des posts publiés sur les réseaux sociaux. Cet outil qui aurait pu être vecteur de l’amélioration de la connaissance globale des générations actuelles est en fait un outil d’abêtissement programmé et insidieux. La preuve en est facile à découvrir en parcourant les conversations suscitées par telle ou telle parution. Et là encore, l’IA est à la manœuvre car les algorithmes des plateformes ont très vite décelé que les sujets polémiques, voire complotistes, permettaient de garantir une audience plus longue, et donc de meilleurs revenus publicitaires.

C’est un monde, ainsi que je l’ai remarqué, où les personnalités reconnues évitent d’intervenir, tant certaines d’entre elles se sont faites moucher, voire insulter, voire menacer dès lors qu’elles tentaient d’apporter un peu d’honnêteté dans les débats, de dénoncer des mensonges trop flagrants, des thèses complotistes, des approximations ou des absurdités. Finalement les chercheurs, les philosophes, ou les penseurs ne se hasardent plus à participer à ce genre de débats stériles car ce serait une lutte sans fin contre la bêtise et l’inculture.

Autre particularité de notre époque, largement soutenue par le monde de la publicité, l’affirmation que tout aujourd’hui est un jeu.

Désormais, on ne travaille plus pour l’amour de son métier, ou tout simplement pour gagner sa vie, on travaille avec l’idée d’en finir vite pour aller jouer. Les enfants autrefois voulaient en finir vite avec leurs devoirs scolaires pour descendre dans la cour, le jardin ou la rue afin d’aller jouer avec leurs copains.

Aujourd’hui ce sont les adultes qui, s’agissant de leurs horaires de travail, ont des exigences et souhaitent privilégier le temps libre dont ils ont besoin, notamment pour jouer en ligne sur Internet, dès que possible, contre des adversaires du bout du monde. Cet exemple peut paraître farfelu, mais il est bien réel, et je connais des gens diplômés, médecins, ingénieurs, fonctionnaires de grade élevé, dont l’objectif quotidien, mais surtout l’obsession permanente est de pouvoir jouer sur des sites de « gamers ».

Une enquête récente montre que, globalement, les jeunes générations ne cherchent pas la durabilité dans leur emploi, mais cherchent à valider suffisamment de mois de travail salarié pour bénéficier d’aides sociales et pouvoir se consacrer à leur bien-être, et que leur vie, ce n’est pas le travail ou leur métier, mais leur temps de loisir. Cet état de fait a été largement amplifié par la crise sanitaire du COVID et par la mise en place de modalités efficaces de télétravail. Certains, désormais, n’ont aucune envie de retrouver l’organisation précédente et l’obligation de se rendre « au bureau ».

Qui plus est, de nombreuses entreprises ont trouvé là des moyens nouveaux pour faire des économies d’échelle, préférant payer du matériel informatique, voire des fauteuils ergonomiques à leurs salariés plutôt que louer des espaces de bureaux inutilisés.

Mais les libertés acquises dans la douleur et l’inquiétude de la crise sanitaire ont amené beaucoup de salariés à envisager leur quotidien avec une infinie liberté, et dans des régions comme l’Île-de-France, on ne peut pas entièrement les blâmer d’économiser des heures et des heures de transport, souvent dans des conditions pénibles et fatigantes. Assurément, les différents confinements ont largement contribué à modifier la relation au travail et la relation d’appartenance à l’entreprise.

Le grand remplacement

Autre sujet beaucoup plus inquiétant, parce que en fait tout le monde est libre de mettre le sens de sa vie dans ce qu’il veut, le grand remplacement. Et je ne fais pas référence ici à des théories sur le mouvement des peuples. Simplement, la relation à l’intelligence artificielle débouchera immanquablement sur la diminution du nombre d’emplois disponibles. Et la question se pose de savoir ce que deviendront les travailleurs que les machines auront remplacés.

Mais que se passera-t-il lorsque hommes et femmes disposant d’un travail, formés et qualifiés, verront leur emploi disparaître au profit de la machine. On connait déjà de nombreux exemples, que tout un chacun regarde avec un brin de sourire, le poinçonneur du métro ou les des bus parisiens, les pompistes qui « faisaient » le parebrise avec leur eau de chamois, les caissières des supermarchés, de plus en plus remplacées par des machines automatiques dont certaines peuvent même lire dans votre caddie, la même chose dans certains magasins de sport où il suffit de jeter les objets dans une caisse pour que les codes-barres soient lus automatiquement…, je pourrais allonger la liste à volonté. Pour l’instant certains en rient ou trouvent cela plutôt pratique, il arrivera un jour ou on aura même plus besoin de dire bonjour à son voisin.

S’agissant de l’IA qui va remplacer l’homme, Gary Kasparov, le champion d’échec défait par la machine, a récemment prédit que l’IA allait détruire 96% de nos emplois actuels. Pour lui, il ne faut pourtant par craindre cette évolution, car chaque avancée technologique majeure provoque la disparition d’emplois, tout en créant de nouvelles opportunités. Pour Kasparov, le défi sera d’inventer des emplois qui mettent en exergue la créativité humaine, celle dont sont dépourvues les machines.

Il a d’ailleurs déclaré : « Depuis plusieurs décennies, nous formons des gens à se comporter comme des ordinateurs et maintenant nous nous plaignons que ces emplois sont en danger. Bien sûr qu’ils le sont. Nous devons chercher des opportunités de créer des emplois qui mettront en valeur nos points forts ».

Mais la grande question, en cette période de chômage à grande échelle, avec l’annonce d’une crise sans précédent, même si beaucoup sont prêts à renoncer au travail pour se consacrer aux jeux, c’est que le grand remplacement fera chuter le nombre des emplois disponibles. Alors, que feront nous de ces milliers de personnes privées d’emplois par les machines ? Et comment vivront-ils ?

Est-ce que l’avenir est désormais écrit comme l’histoire d’une société d’assistés, uniquement rémunérés sur l’argent public ? Mais comment y parvenir dans un pays où le « en même temps » nous plonge déjà dans un endettement démesuré ! On parle beaucoup de la réforme des retraites à laquelle de nombreux citoyens s’opposent, surtout ceux qui ont cotisé durant des décennies et s’inquiètent pour l’avenir. Un modèle qui n’apparaît plus viable dans une société où l’on a une plus grande espérance de vie et où le nombre d’actifs chargés de financer les retraites ne fait que diminuer.

Le ratio est désormais de 1 sur 4, ce qui veut dire qu’un actif produit de la valeur qui sera répartie sur 4 inactifs (qu’ils soient retraités ou chômeurs). Voilà une équation mathématiquement impossible à équilibrer !

Si l’on rajoute à cette situation déjà déséquilibrée la théorie du grand remplacement des êtres humains par les machines, la question se pose dans toute son acuité : « Allons-nous demander aux machines de cotiser pour financer l’assurance chômage et les retraites » ? Nous nous trouvons face à un bouleversement fondamental de la vie en société.

Et les questions à résoudre sont à la fois nombreuses et incompatibles :

  • Une part non négligeable de la population active ne veut plus travailler, en tous cas pas dans n’importe quelles conditions. De ce fait, on a recours à des travailleurs immigrés qui sont moins regardants sur leurs conditions de travail et dont on évoque à juste raison la régularisation dans la mesure où ils participent à la création de valeur de notre société.
  • L’État dépense des sommes non négligeables pour verser des aides et des indemnités de chômage qui, pour certaines d’entre elles, parfaitement justifiées, et qui, pour d’autres, sont des exigences scandaleuses émanant de citoyens qui fuient leurs responsabilités. L’État pourrait mieux contrôler ces situations et envisager, à charges égales, de supprimer les charges sociales sur les salaires les plus faibles au lieu de verser des indemnités. De nombreux travailleurs sans emplois ne manqueraient pas de « traverser la rue » pour trouver des entrepreneurs désireux de les recruter !
  • À force d’expliquer que « travailler dans des secteurs difficiles » n’est pas noble, à force de négliger les formations adéquates, on ne trouve plus, dans certains métiers, comme le bâtiment, le commerce alimentaire ou la restauration, de main-d’œuvre qualifiée. En revanche, on voit se développer une population « d’assistés » qui attendent le versement de Pole-Emploi devant leur téléviseur.

La grande manipulation des esprits

Le récent rachat du réseau Twitter par le milliardaire Elon Musk, qui dispose de la triple nationalité Sud-Africaine, Canadienne et Américaine, a de quoi inquiéter le monde du digital, mais aussi les défenseurs des libertés individuelles. Une semaine après son rachat, Twitter a commencé ce qu’avait annoncé son nouveau propriétaire, le licenciement de la moitié de ses effectifs, et le lancement de nouveaux projets d’envergure.

Elon Musk avait rapidement dissous le conseil d’administration, congédié les dirigeants, pris le poste de directeur général et sorti la société de la Bourse. En outre, il a engagé un bras de fer avec les utilisateurs comme avec les annonceurs, inquiets de la transformation de l’influent réseau social. On parle de la refonte de plusieurs produits, dont l’abonnement payant et le système de vérification de l’authenticité des comptes.

Le changement de la culture de l’entreprise se confirme donc avec la position libertarienne de Musk qui prône une vision absolutiste de la liberté d’expression, avec le risque que beaucoup dénoncent déjà, tout au moins aux USA, de voir des utilisateurs incontrôlables revenir s’exprimer sur le réseau social en multipliant les abus comme le harcèlement, les discours haineux, et la désinformation ! Musk a d’ailleurs très rapidement tweeté « l’oiseau est libre » ! Mais comment donner de la crédibilité à quelqu’un qui certifie des comptes à 8$..C’est le royaume du fake et de l’argent ROI..Certainement pas la liberté mais plutôt le Régime Censitaire Anarchique..

On peut noter toutefois que le commissaire européen Thierry Breton a précisé, en réponse au patron de Tesla « En Europe, l’oiseau volera selon nos règles européennes ». De grands combats s’engagent pour la défense des libertés citoyennes. Des groupes industriels ont d’ailleurs déjà suspendu leurs dépenses publicitaires sur Twitter, la firme américaine agro-alimentaire General Mills, General Motors et Volkswagen.

Ainsi donc, sur le plan des libertés citoyennes, la question du développement de l’IA ne sera pas anodyne ! La virtualité prend certes des apparences oniriques, mais elles sont trompeuses, comme l’outil d’un rêve que les internautes se construisent. C’est l’objectif très particuliers des « métavers », ces mondes virtuels fictifs qui rassemblent des communautés d’individus, cachés derrière leurs avatars pour s’exprimer en toute impunité, et jouer, une fois encore, dans des mondes artificiellement créés par des programmes informatiques, des mondes dans lesquels on peut interagir socialement ou économiquement.

Dans ces mondes virtuels, connectés entre eux, les utilisateurs ont certes l’apparence de la liberté en pouvant se créer des identités virtuelles, commercialiser ou distribuer des objets virtuels uniques sous forme de jetons non fongibles (NFT). Ces activités pour le moins souterraines sont fondées comme les cryptomonnaies sur une Blockchain et façonnées, quand ce n’est pas manipulées, par l’IA.

On aurait tout intérêt à se méfier d’opérations comme celle d’Elon Musk sur Twitter surtout en période de crise mondiale comme celle que nous connaissons. Elles sont le signe extérieur de la volonté de certains de capter par addiction les utilisateurs et leurs données personnelles ! Les individus, seuls et vulnérables, deviennent aisément des objets « marchands » entre les mains de groupes d’une telle puissance.

On comprend aisément que ces « jeux », ces plateformes et ces métavers sont des enjeux commerciaux vitaux pour ces groupes économiques démesurés, puisqu’ils leur permettent d’accaparer des « mines » d’informations personnelles utiles pour le négoce, mais aussi pour le contrôle et le fichage des citoyens.

Dans une précédente rubrique sur l’Internet des objets, j’avais cité les écrits de Shoshana Zuboff, professeure émérite à la Harvard Business School, qui explique très bien que ces plateformes savent tout de nous, et sauront tout demain de nos entreprises, alors que nous ne savons rien d’elles, ni de la façon dont leurs algorithmes fonctionnent, ni de celles dont elles captent nos données les plus intimes à notre insu. L’universitaire en conclue d’ailleurs que cela nous renvoie à un passé médiéval durant lequel une petite élite concentrait pour elle seule tout le savoir et le pouvoir, noyée au milieu d’une vaste majorité d’illettrés.

La population mondiale est passée de 2 milliards à 8 milliards en seulement un siècle. Si les robots remplacent l’humain au travail, on subira un effet « ciseau » terrible, et cela sans oublier la crise climatique qui entrainera des mouvements physiques de population. Le Grand Chamboulement ?

Il y a, en ce bas monde, un peu trop d’apprentis-sorciers qui n’ont de cesse de mettre fin à l’humanité, peut-être une préfiguration de l’Arche de Noé, pour un petit million de « riches privilégiés ».

Est-ce là le monde que nous souhaitons pour nos enfants et nos petits-enfants, un monde déshumanisé et inégal où seuls quelques nantis pourront survivre ?

Bernard Chaussegros

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