« L’alcool est la substance psychoactive la plus ancienne, la plus universelle et la plus massivement utilisée par l’homme », écrit  dans son ouvrage de référence, « Addictologie en 47 leçons », le psychiatreJean-Michel Delile, et ce « compagnonnage humain/alcool » a pu jouerun rôle important dans l’invention de l’agriculture par l’homo sapiens, et l’essor de la civilisation. Rien d’étonnant donc à ce qu’on considère que le consommation d’alcool est un indicateur significatif des bouleversements d’une société, et que, tout particulièrement pendant le confinement strict du printemps dernier, elle ait analysée avec une grande précision.

Drunken monkey : le singe ivre

Le docteur Robert Dudley,  de l’université de Californie,  fait l’hypothèse que nous aurions hérité de nos ancêtres primates une attirance  prononcée pour les fruits mûrs forts en goût, contenant de  l’éthanol, dont ils auraient fait une partie importante de leur alimentation. C’est même ce qui aurait poussé les premiers hominiens à descendre des arbres pour les ramasser sur le sol où ils étaient plus abondants ;  et puis, leurs besoins de consommation ne faisant que croître, ils ont cherché à en maîtriser l’approvisionnement, pour ne pas avoir à se passer d’une nourriture qui faisait leurs délices. Ainsi, si les hommes du néolithique ont développé des techniques de culture, ce serait plus pour fabriquer de la bière que du pain !

Comme l’alcool, riche en sucre, est énergisant et que, de plus, il a des propriété médicinales, il peut tout aussi bien  nourrir que  guérir. Ceux qui, le reconnaissant à son odeur très particulière, savaient où le trouver, ont ainsi eu un net avantage sur les autres dans la course à la sélection naturelle. Consommer de l’alcool est alors apparu comme le privilège des individus dominants, ceux qui avaient le pouvoir d’échapper au monde trivial du commun des mortels et et de parler avec les dieux. Ce rôle sacré de l’alcool est très présent dans l’Antiquité autour de grandes cérémonies religieuses, comme les fêtes de Bacchus, dieu du vin,  à Rome, mais qui tournèrent à la débauche totale et finirent par être interdites. C’est ainsi que l’alcool perdit son statut mystique de « nectar des dieux » pour devenir  l’objet d’une réprobation morale et religieuse.

Du magique au pathologique

C’est le médecin suédois Magnus Huss qui, au milieu du XIXème siècle, va parler de l’alcoolisme comme d’une maladie, et non plus comme d’une tare. Mais, à cette époque, l’accent est mis sur le produit lui-même, qui est diabolisé, et ceux qui le consomment sont culpabilisés. A l’heure actuelle, ce n’est plus l’alcool lui-même qui est au centre des préoccupations cliniques, mais plutôt l’usage qui en est fait, en essayant d’évaluer s’il y a ou non « trouble de l’usage », selon un modèle « biopsychosocial » qui intègre les facteurs, non seulement de quantité ingérée et de fréquence, mais aussi de difficultés familiales et professionnelles et de déni des risques encourus.

Dans la mesure où, selon Jean-Pierre Couteron, spécialiste des conduites addictives, le recours à l’alcool, au-delà de la recherche de sensations qu’il implique, est un comportement à dimension sociale dont la fonction est de nous adapter à notre environnement, il aurait été assez logique que la consommation d’alcool des Français ait nettement augmenté pendant le confinement, période où les bases notre vie quotidienne ont été modifiées du tout au tout. Selon ce clinicien, on aurait pu penser que la promiscuité provoquerait « une sorte de surchauffe mentale »,et que « les interactions familiales portées à incandescence  auraient pu déclencher une alcoolisation comme stratégie d’évitement, voire d’oubli, ou de prise de distance avec la réalité ».

Mais ce n’est pas ce que disent les statistiques résultant de l’étude très approfondie menée par l’Observatoire Français des drogues et des toxicomanies, et publié dans sa revue « Tendances » de septembre 2020.

L’heure de l’apéro

De fait, la consommation d’alcool n’a augmenté que de 11% pendant le confinement, et, majoritairement, pour 65% des sujets de l’étude, elle est restée stable ; la seule différence peut s’expliquer en partie par l’absence de frontière entre vie privée et vie professionnelle générée par le télétravail. Ainsi,  ceux qui n’ont pas consommé plus l’ont fait différemment, ils ont commencé plus tôt dans l’après-midi, fixant l’heure de l’apéro non à dix-huit heures, mais à… seize heures !

On peut y voir aussi une donnée socioculturelle : au cinéma comme  à la télévision, seuls les patrons d’entreprise et les hommes politiques ont un meuble bar dans leur bureau, car ils sont les seuls à avoir le droit de travailler  un verre à la main ou posé à côté d’eux. Les imiter c’était peut-être réaliser un fantasme de toute-puissance, en se donnant l’illusion qu’on était un « guerrier » et qu’on allait gagner !

Par ailleurs, les observations faites sur le terrain montrent que près d’un quart des sondés ont limité leur consommation pendant le confinement, comme s’ils avaient voulu faire de ce temps de pause obligatoire un temps de purification. Il faut toutefois tenir compte d’un possible déplacement de l’alcool vers les benzodiazépines et les anxiolytiques, auxquels les Français ont fait largement appel, en en prenant   presque deux fois plus que d’habitude.

Boire de l’alcool et socialiser étant en effet intimement liés, la fermeture des bars et des restaurants a surtout affecté les jeunes et les consommateurs « festifs », qui avaient l’habitude de s’y rencontrer surtout le week-end. Ils ont alors dû s’adapter, créant la mode des « apéros Zoom », et autres apéros virtuels ! Selon un sondage réalisé par l’Ifop du 12 au15 juin 2020, un Français sur trois a participé à un ou plusieurs de ces apéros pendant le confinement et parmi eux, un tiers a l’intention de poursuivre cette pratique. Il y a fort à parier que cette coutume restera comme la grande innovation du printemps du coronavirus !

« Dry January » : janvier, mois de la  sobriété

“Dry January” est une campagne de santé publique née en 2013 au Royaume-Uni à l’initiative de l’association « Alcohol Change UK», dont le but est de compenser les excès du Nouvel An par un mois complet de sobriété, où chacun pourra réfléchir à sa consommation, et, éventuellement, la réguler. Les résultats en sont prometteurs ; les trois-quarts des participants ont renoncé durablement aux usages nocifs de l’alcool. 

En 2020, une campagne similaire est lancée en France par la Fédération addiction, et, pour sa Déléguée générale, Nathalie Latour,  les résultats sont d’ores et déjà là, notamment à travers le succès de l’application « Try Dry », téléchargée plus de cent mille fois. Elle  permet à chacun d’évaluer son éventuelle dépendance à l’alcool, ce que 68% des Français, selon un sondage publié par l’Institut YouGov France ce 29 janvier, trouvent être « une bonne chose ».

De plus, cette application donne de nombreux conseils pour retrouver la forme, améliorer son sommeil et perdre du poids, ce que souhaitent aussi ses utilisateurs. Souvent, ils vont préférer relever le « défi de janvier » entre amis, optimisant ainsi leurs chances de le réussir, tout en continuant à éprouver le plaisir de partager, non une « bonne bouteille », mais de « bons moments » !

Dr Catherine Muller
Membre du comité scientifique de SOS Addictions
Docteur en psychologie
Member of the World Council of Psychotherapy
Member of the American Psychological Association

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