Commandé en 1932 par la Commission internationale de coopération intellectuelle de la Société des Nations, « Pourquoi la guerre? » est un échange de correspondance entre deux célébrissimes savants, le physicien Albert Einstein et le psychanalyste Sigmund Freud, à qui on a demandé de réfléchir aux phénomènes qui sont à l’origine des guerres sur la planète, et aux moyens de les empêcher.

Ce manifeste, composé de deux chapitres, l’un écrit par Albert Einstein le 30 juillet 1932 à Potsdam, près de Berlin,  et l’autre rédigé en réponse par Sigmund Freud en septembre 1932 à Vienne, sera publié en février 1933, deux semaines après qu’Hitler ait accédé au poste de Chancelier, et immédiatement interdit en Allemagne !

Au début était la violence…

« Existe-t-il un moyen d’affranchir les hommes de la menace de la guerre ? », c’est la question que se sont posée ces deux brillantes intelligences, et elle est plus que jamais d’actualité ! Ce qui arrive aujourd’hui en Ukraine se trouve déjà décrit alors par Einstein, qui pointe les origines d’une guerre comme liées  à un petit nombre d’individus qui forment « ce groupe que l’on trouve au sein de chaque peuple et qui, peu nombreux mais décidé, peu soucieux des expériences et des facteurs sociaux, se compose d’individus pour qui la guerre, la fabrication et le trafic des armes ne représentent rien d’autre qu’une occasion de retirer des avantages particuliers et d’élargir le champ de leur pouvoir personnel » , et on pourrait encore l’écrire aujourd’hui, et l’appliquer, mot pour mot, au comportement des oligarques russes ou ukrainiens qui forment le cercle rapproché de Poutine et de Zelensky !

Et d’autres comparaisons entre leur siècle et le nôtre sont toutes aussi pertinentes. Freud, qui s’est, lui,  penché sur « le problème de la sauvegarde de la Paix à la lumière de l’examen psychologique », constate, de son côté,  « qu’à l’origine, c’est la supériorité de la force musculaire qui décidait ce qui devait appartenir à l’un, et quel était celui dont la volonté devait être appliquée ». Mais l’invention et la fabrication d’instruments et d’outils a changé la donne, et, conséquence de l’évolution de la technologie, « la victoire revient à qui possède les meilleures armes ou en use avec le plus d’adresse », la « suprématie intellectuelle » commençant alors à prendre la place de la force physique.

Et c’est bien au nom de ce principe que les USA, l’Australie et le Canada ne se limitent pas à livrer des canons à l’armée ukrainienne, ils assurent surtout la formation  des futurs instructeurs de ses soldats. Mais que les militaires se conduisent  en hommes de Cromagnon ou qu’ils raisonnent en homo Sapiens Sapiens, « le but dernier de la lutte reste le même,  l’une des parties doit être contrainte, par l’étranglement de ses forces, à abandonner ses revendications ou son opposition » précise encore Freud.

C’est cette configuration qu’il a qualifié « d’état originel »,  analyse qu’il partage avec Einstein, pour qui « droit et force sont intimement liés, dans la mesure même où une communauté peut réunir les forces nécessaires pour faire respecter son idéal de justice », en appliquant à la lettre une maxime universelle, déjà présente dans l’Antiquité, chez Homère, et qui proclame que « l’union fait la force » ! Et cela ne pourra se faire que si les membres de cette communauté ont les uns pour les autres  des « attaches d’ordre sentimental », se reconnaissent les mêmes racines et se projettent dans un même avenir.

Si Freud et Einstein émettent, chacun de leur côté, la même hypothèse, la nécessité de créer « une instance supérieure » pour résoudre les conflits par la négociation, ils n’en déduisent pas les mêmes conclusions. Pour l’inventeur de la théorie de la relativité,  cette structure doit être « dotée de la force appropriée », sinon elle ne pourrait avoir quelque utilité,  et, quant au père de la psychanalyse, il souhaite que « la puissance matérielle soit remplacée par la puissance des idées », tout en reconnaissant qu’une telle tentative « se trouve pour le moment encore vouée à l’échec » . Et ce qui était vrai en 1933 l’est aussi et encore en 2022!

L’état des lieux amène au même constat, celui d’une situation internationale si tendue qu’un conflit majeur peut éclater à chaque instant, et, autrefois comme aujourd’hui,  l’urgence est là et bien là! Et, si dès le début de l’année 1933, on aurait pu  observer les signes avant-coureurs d’une guerre imminente qui vont se succéder d’un pas cadencé déjà très martial, on peut détecter dans l’actualité des dernières semaines que la situation est aussi « extrêmement grave » et si inquiétante qu’elle a nécessité, jeudi dernier, une réunion en urgence du Conseil de sécurité de l’ONU.

Au siècle dernier, le coup d’envoi des hostilités avait été lancé dans la nuit du 27 au 28 février 1933 par l’incendie, à Berlin, du Reichstag , suivi en 1934, par  la nuit des Longs Couteaux où Hitler avait massacrer les opposants politiques de son propre camp; puis, en  1935, ce fut la promulgation des lois de Nuremberg, sur dont la protection du sang et de l’honneur allemand, matrice de toutes les lois antisémites à venir. Et les événements ne firent que s’accélérer; en 1936, au mépris des traités internationaux, Hitler va déclarer la remilitarisation de la Rhénanie, et y faire entrer ses troupes,  prélude à 1938 et à l’Anschluss, l’annexion de cette Autriche chère à Freud, puis en 1939, à l’invasion de la Pologne, qui déclenche la Deuxième Guerre Mondiale. Cette accumulation de faits dramatiques ne peut que nous alerter sur notre situation actuelle, ou le monde s’embrase, et où les conflits se multiplient, que ce soit entre la Russie et l’Ukraine, entre la Chine et Taïwan ou dans la bande de Gaza, frappant déjà trois de  ces cinq continents de notre planète que sont l’Europe, l’Asie et l’Afrique. 

 Les moulins de la guerre

« On ne se plaît guère à imaginer des moulins qui moudraient si lentement qu’on aurait le temps de mourir de faim avant d’obtenir la farine », commente Freud avec ce goût très prononcé qu’il avait pour les expressions imagées! Et c’est vrai qu’entre les interminables échanges diplomatiques d’Emmanuel Macron et de ses pairs, et les multiplications de réunions plénières de Conseils de sécurité ou autres instances internationales,  les moulins ne semblent pas tourner à la bonne vitesse! Or, lorsque le temps nous est compté, nous retrouvons des pulsions primitives, et dans un tel contexte, « on ferait œuvre inutile à prétendre supprimer les penchants destructeurs des hommes ». Et c’est ainsi sans illusions que Freud écrit dans son journal, à la date du 22 mars 1933, « Ma discussion avec Einstein a été entièrement corrigée et est déjà prête à  être publiée en Février.  Cela n’en sauvera pas l’ humanité pour autant ! »

Catherine Muller

 

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