À Pékin, dans une rue très touristique près du lac de Houhai, à l’ombre des tours du Tambour et de la Cloche, au nord de la Cité interdite, Zheng trace, avec un long pinceau trempé dans de l’eau, des caractères chinois à même le trottoir.

Un petit groupe s’est formé autour de lui. Quelques touristes étrangers mais surtout de nombreux chinois qui apprécient la délicatesse de la calligraphie de Zheng, et comprennent les petits poèmes qu’il écrit. Quelques-uns, reconnaissant le travail de l’artiste, lui laissent quelques yuans (ou renminbi, la monnaie chinoise). Pas en billet, ni même en pièces. Mais avec leur téléphone portable. A ses pieds, Zheng a posé les dalles du trottoir deux petits codes QR reconnaissables de tous en Chine. L’un sur fond vert, la bannière de WeChatPay, du groupe Tencent, et l’autre sur fond bleu, pour AliPay, les deux géants de l’e-commerce. Il suffit de les scanner avec son smartphone pour transférer de l’argent, instantanément.

Le paiement par mobile est partout présent en Chine, jusqu’au plus petit niveau des échanges commerciaux. Les chiffres sont éloquents : en 2012 encore, les paiements en cash représentaient 92% des transactions. Ils atteignent aujourd’hui difficilement les 15%. Et encore, on manque d’indicateurs plus récents qui prouveraient que ce taux n’est plus qu’à un seul chiffre. L’an passé, les transactions par mobiles se sont élevées à 62.880 milliards de yuans (9.150 milliards de dollars), une hausse de 60% par rapport à l’année précédente.

A tel point que la Banque populaire de Chine, la banque centrale du pays, a dû prendre des mesures pour garantir à chacun la possibilité de pouvoir régler ses achats comme il le désirait. Face à la facilité du paiement dématérialisé, la tentation est grande pour les marchands de refuser, ou en tout cas de faire la fine bouche face aux paiements en espèces. Et plus encore face aux cartes de crédit qui ont quasiment disparu de la circulation, sauf dans les établissements accueillants de nombreux touristes encore adeptes de ce mode de paiement pratiquement considéré comme « old school » ici.

Le hors-jeu sifflé par la Banque populaire de Chine à l’été 2018 ne servira sans doute pas à grand-chose. Le dernier bilan établi en juin 2019 par le Centre de l’Information du réseau d’Internet de Chine (CIRIC) indique que près de 621 millions de personnes ont utilisé le paiement mobile en Chine, soit 37,88 millions de plus qu’en 2018 ! En parallèle au paiement mobile, le chiffre des paiements en ligne a lui aussi connu la même tendance : 633 millions ont effectué des paiements en ligne, soit 32,65 millions de plus qu’en décembre 2018. L’année 2019 a débuté alors que, en Chine et dans le monde entier, on comptait chaque mois 1,098 milliard d’utilisateurs actifs des

versions nationale et étrangère de WeChat, 900 millions pour Alipay. En Chine, toutes les générations sont concernées. Quand un phénomène de société prend, sa population lui donne un retentissement énorme : mesurée à l’occasion des congés de la fête du 1er mai, l’utilisation du paiement par WeChat par les personnes âgées de plus de 60 ans a augmenté de 154% d’une année sur l’autre.

Les chiffres donnent le tournis et rien ne semble être en mesure de freiner cette progression qui a bouleversé le modèle économique chinois et qui, peu à peu, s’étend au monde. La Russie, le Cambodge, les Philippines font partie des pays dans lesquels WeChat se fait une place de plus en plus grande. En juin dernier, la banque kényane Equity Bank, et Red Dot, compagnie de paiement en ligne basée à Singapour, ont signé un protocole d’accord qui permet à Alipay et à WeChat Pay de faire leurs premiers pas dans l’est-africain, un des marchés les plus prometteurs. En France, très à la traîne sur le sujet, les Galeries Lafayette, le BHV, permettent déjà aux touristes chinois de régler leurs achats avec Alipay ou Wechat Pay.

La technologie offre, il est vrai, bien des attraits par sa facilité. En Chine tout peut se payer avec son téléphone, et instantanément : son électricité, sa facture d’eau ou d’Internet. Son téléphone bien sûr, mais aussi l’emprunt des millions de vélos partagés qui fleurissent dans les villes. Le métro voit disparaître les cartes aux profits des smartphones ou des montres connectées. Les taxis en circulation dans les rues sont quasiment tous réservés et payés par mobiles, laissant les touristes technologiquement dépassés décontenancés. Les restaurants ont évidemment emboîté le pas puisque, déjà, assis à leur table, les clients pouvaient passer commande sur leur smartphones.

En début d’année, le ministère chinois des Transports a annoncé qu’il mettra en place le paiement mobile sur l’ensemble de ses péages d’autoroute à paiement manuel d’ici la fin de l’année. En outre, en 2019, environ 421 millions de personnes ont commandé des repas en ligne, en hausse de 15,16 millions par rapport à fin 2018. Et 417 millions d’entre eux l’ont fait depuis leur téléphone mobile, soit une hausse de 20,37 millions. Même les échanges d’argent entre particuliers se sont dématérialisés.

Les fameuses « enveloppes rouges », ces enveloppes contenant de l’argent qui sont offertes en cadeaux dans les familles ou entre amis notamment au moment du nouvel an chinois, ont trouvé leurs places sur les applications de paiement en ligne. Leurs échanges ont explosé ces dernières années. En juin 2019, le nombre d’internautes en Chine s’élevait à 854 millions en juin 2019, et le taux de disponibilité d’Internet atteignait 61,2%. Tout concourt à faire d’ici peu de la Chine le premier pays sans cash. Dans les faits, elle est déjà sur le podium.

Éric de Rochechouart

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