Paru aux éditions Michel Lafon, « Nos très chers émirs » jette un pavé dans la mare. Dans cette enquête approfondie, les grands reporters Christian Chesnot et Georges Malbrunot dénoncent « le miroir aux alouettes des grands contrats » qui nous lient aux monarchies du Golfe.

«Vendre à tout prix aux émirs, propulsés au rang de « partenaires stratégiques », semble être devenu l’alpha et l’oméga de notre diplomatie au Moyen-Orient. Mais ne sommes-nous pas allés trop loin ?», s’interrogent les auteurs en préambule. Sans jamais céder au manichéisme, leur ouvrage nous plonge au sein d’une réalité complexe, dans les arcanes d’une « diplomatie économique » finalement assez peu rentable pour la France. C’est dans les locaux du Figaro que nous avons rencontré notre confrère Georges Malbrunot. Un homme qui, incontestablement, a de la densité, de celle qu’on n’acquiert pas dans les bureaux ou les salons, mais sur des théâtres infiniment plus menaçants.

Nombre de nos compatriotes semblent aujourd’hui convaincus que le Qatar et l’Arabie Saoudite sont en train de racheter la France. Les choses sont-elles aussi limpides ?

Georges Malbrunot :

Non. Cela fait partie des mythes qui sont colportés, en grande partie par la presse, il faut le dire, à propos de ces deux pays. On donne d’ailleurs dans notre livre les chiffres officiels de leurs investissements en France. Le Qatar a investi 1,7 milliards d’euros en 2014, soit moitié moins que les Emirats arabes unis. L’Arabie saoudite, quant à elle, investit très peu, probablement parce qu’elle considère que la France, avec tout son carcan administratif, n’est pas le pays qui offre les meilleures opportunités. On aimerait qu’elle investisse plus, justement, mais les Saoudiens, semble-t-il, préfèrent la souplesse et le libéralisme.

Avec votre collègue Christian Chesnot, vous levez un autre lièvre : celui de la corruption d’une certaine classe politique. Vous citez nommément plusieurs responsables français dont quelques uns, après la parution de votre ouvrage, vous ont menacés de poursuites. Avez-vous reçu de leurs nouvelles, depuis ?

En effet, Jean-Marie Le Guen a engagé une procédure judiciaire, mais avec constitution de partie civile : ce sera donc très long. La sénatrice Nathalie Goulet, de son côté, a choisi de porter plainte en citation directe, c’est à dire qu’au bout de six mois, le verdict tombera. On se demande pourquoi Jean-Marie Le Guen, s’il était sûr que nos affirmations sont infondées, n’a pas porté plainte de la même manière. Il a choisi une procédure longue pour obtenir notre mise en examen, une procédure formelle dans ce type d’action, avant les prochaines élections législatives. Ce qui lui permettra d’afficher cela devant ses électeurs. Mais après la mise en examen formelle, la procédure est renvoyée devant une autre juridiction, et le jugement prendra encore des années. D’ici-là, d’autres éléments de preuve, étayant nos accusations, pourraient apparaître. Bref sur la demi-douzaine de politiques qui ont affirmé vouloir porter plainte à la sortie de notre livre le 20 octobre, très peu l’ont fait, parce que nos témoignages sont de première main.

Les révélations contenues dans votre livre ont-elles eu des conséquences politiques ?

Très légères. On peut regretter une espèce d’omerta. Une question d’actualité a quand même été posée au Parlement par Georges Fenech à Jean-Marie Le Guen, mais celui-ci a botté en touche. Il n’y a pas eu de constitution de commission d’enquête parlementaire, la justice ne s’est pas saisie d’elle-même. Les choses se seraient sans doute passées différemment dans des pays comme la Suède ou les Etats-Unis. Par ailleurs, nos accusations touchent aussi bien la gauche que la droite et même l’extrême-droite, avec Marine Le Pen, dont on affirme qu’elle a été approchée par les Emirats arabes unis pour financer sa campagne. Tout le monde a intérêt, finalement, à ce que ces choses-là ne sortent pas trop.

A vous lire, ce sont moins les émirs qui s’activeraient à corrompre notre classe dirigeante que les politiciens français eux-mêmes, certains d’entre eux du moins, qui insistent pour profiter de la manne.

Il existe dans les pays du Golfe ce qu’on appelle « l’obole bédouine », c’est à dire qu’ils distribuent de l’argent aux tribus, c’est une manière de gouverner. Mais ils pratiquent aussi le clientélisme à l’égard des occidentaux. Ces monarchies sont très riches et nous connaissent mieux que nous ne les connaissons. Ils savent que la France est un pays qui s’est paupérisé. On est facilement achetables,  donc le rapport de force est en leur faveur. Il y a eu des dérives entre 2007 et 2012 à l’ambassade du Qatar à Paris, car l’ambassadeur Mohammed al-Kuwari arrosait copieusement des diplomates, des  politiques, etc. Cela correspondait à une époque où nos relations étaient extrêmement intenses et chaleureuses avec le Qatar. Nicolas Sarkozy en avait fait son partenaire privilégié. Un certain nombre de personnalités ont été habituées à recevoir des cadeaux, des invitations. Mais en 2012-2013, lorsque les Qatariens ont subi cette campagne hostile dans la presse et l’édition, le « Qatar bashing », ils l’ont très mal vécu. Parce qu’ils avaient justement investi en France, fait du bien à l’économie française. Ils sont francophiles, parfois même francophones, comme le nouvel émir Tamim. En réponse, ils essuyaient cette rafale d’accusations, parfois fondées, mais pas toujours. Le nouvel émir a décidé de tout arrêter, parce qu’on ne peut pas d’un côté accuser le Qatar de financer le terrorisme, les banlieues, l’Islam de France, et de l’autre venir quémander de l’argent. Donc à partir de 2013, le nouvel ambassadeur est arrivé à Paris avec une mission de Doha : fermer le distributeur de billets de 500 euros. Mais certains politiques français n’ont pas compris cela et ont continué de réclamer, d’où l’exaspération des autorités qatariennes.

Où en est le Qatar aujourd’hui dans son soutien aux Frères Musulmans ?

Il y a toujours une certaine complaisance à leur égard, même s’ils se sont quand même beaucoup calmés depuis 2013, avec le nouvel émir Tamim. Cela étant, le Qatar continue de payer des rançons qui permettent de libérer des otages détenus par la branche syrienne d’Al Qaïda. Cela pose un problème puisqu’à travers ce biais, c’est un financement détourné d’une organisation qui est classée comme terroriste. Il y a en outre l’activisme de sa diplomatie, caritative notamment, en Afrique.

Et en ce qui concerne l’Arabie saoudite ?

L’Arabie saoudite a fait beaucoup d’efforts pour lutter contre le financement du terrorisme, surtout depuis les attentats du 11 Septembre 2001, et aussi parce que les dirigeants saoudiens sont une cible des terroristes de DAECH et d’Al Qaïda. Mais, il demeure un problème de prosélytisme, de propagation du wahhabisme. Un peu chez nous – moins qu’on ne le dit – mais surtout en Afrique. Les militaires français le voient, ils ne sont pas contents, les agents du renseignement non plus. Il nous faudrait, là-dessus, être plus vigilant. Or ce n’est pas le cas, nous sommes dans une posture de quasi-sujétion, pour obtenir des contrats dans le cadre de notre « diplomatie économique », qui était le mantra de Laurent Fabius. Le roi Salman avait promis d’investir 50 milliards de dollars en France. Nous en sommes aujourd’hui à trois ou quatre, pas plus. La déception grande. 

Vous citez Manuel Valls qui dénonce une « salafisation des esprits » dans les quartiers populaires. On reproche à juste titre aux wahhabites et aux salafistes leur prosélytisme, mais les autorités françaises n’ont-elles pas aussi une part de responsabilité dans la situation qui est la nôtre ?

C’est là où est l’incohérence dans le discours de nos politiques, en particulier à gauche. On ne peut pas dénoncer la « salafisation des esprits », on ne peut pas déclarer comme Bernard Cazeneuve qu’ « il n’y a pas de salafisme anodin » et d’un autre côté, chercher à séduire leurs dirigeants là-bas. C’est ce qu’ont dénoncé à droite Fillon et Bruno Lemaire, notamment. On doit sortir de cette ambiguïté, les Français se rendent compte qu’il faut hiérarchiser nos ennemis, et avoir un discours cohérent. Il ne s’agit pas de se brouiller avec l’Arabie saoudite ou le Qatar, mais de  marquer des bornes à leur action, y compris en France.

Que se passerait-il, à votre avis, si jamais la nouvelle administration américaine décidait d’inscrire les Frères Musulmans sur la liste des organisations terroristes ?

Ce serait un choix qui serait radical, mais qui n’est pas à exclure. Ça risquerait de tendre un peu les relations avec ces pays-là, qui ont des arguments, parce qu’ils ont beaucoup d’investissements aux Etats-Unis. Mais comme on le voit, l’Egypte le fait, les Emirats arabes unis le font (l’UOIF, par exemple, est sur leur black-list). La Russie veut le faire, Fillon a dit qu’il le souhaitait également. Il va y avoir une redéfinition des politiques, des objectifs, des alliances, qui va être intéressante à suivre.

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