Les discussions du Brexit auront duré plus de 4 ans et permis aux 27 pays de travailler de façon coordonnée. Le mérite en revient au négociateur, Michel Barnier, mais aussi aux chefs d’État, notamment à Ursula von der Leyen qui a su donner, au moment où il le fallait, le coup de pouce final. Il faut saluer tout ce travail, preuve que l’Europe, quand elle travaille en mode projet, peut fonctionner efficacement.

Il faut évidemment se demander pourquoi on en est arrivé là ? Après la période du démarrage, puis celle de la construction du marché unique avec la réconciliation franco-allemande, la bureaucratie s’est installée. Elle a fait partir les Anglais, elle indispose un nombre croissant de concitoyens et fait progressivement oublier, qu’au départ, il y avait une grande perspective.

L’heure est venue de redonner un nouvel élan. Rappelons, à ce propos les conseils du Général de Gaulle : « Faire ensemble de grandes choses hors d’Europe ».

L’un des projets les plus visibles et les plus réussis a été l’aventure Airbus, fantastique rattrapage des Américains mariant la créativité française et la rigueur des Allemands. Airbus était, avant le covid, en train de dépasser Boeing. Jolie preuve que l’Europe peut et doit avoir confiance en elle et en ses talents.

Autre exemple de travail en équipe, spontané celui là, la découverte de la physique quantique au début du siècle dernier. Les plus grands savants allemands, danois, anglais, italiens, suisses, français, autrichiens, hongrois, sous l’égide du groupe belge Solvay ont posé en 25 ans les bases conceptuelles de la physique quantique sans laquelle tous les développements de l’ordinateur et d’Internet auraient été impossibles.

N’oublions pas que c’est en Europe que se sont forgées les idées des Lumières qui ont permis à la science d’éclore et au marché de prendre son élan. Les ferments de cette révolution furent l’humour et la verve de Voltaire du côté français, les pensées austères mais rigoureuses de Kant et Spinoza des côtés allemand et hollandais.

L’influence de l’Europe sur la géopolitique ? C’est d’Europe que sont partis les colons qui ont créé outre atlantique une déclinaison du génie européen. Plus récemment c’est la copie de ses valeurs qui a permis à l’Asie et en particulier à la Chine de rentrer dans le concert économique mondial.

Nous entrons dans une nouvelle ère, de nouveaux concurrents émergent et les enjeux montent clairement d’un cran. La Chine, après un XIX siècle ou elle s’était détruite dans l’opium, a fait un retour fulgurant lui permettant de tirer un trait sur cette triste période. La tendance autoritaire actuelle peut tuer sa créativité naissante mais rien n’est moins sûr car les Chinois sont dopés à la perspective de doubler l’Amérique. Clairement défiée, celle-ci n’a pas dit son dernier mot et l’Inde qui, pour les Chinois (quand on les connaît bien) est, à terme, le concurrent le plus dangereux, finira par prendre sa place, comme l’Afrique élargie dont l’heure viendra aussi. Dans ce contexte, l’Europe est le seul projet valable à pousser si les différents pays européens veulent exister face à ces titans.

Il faut voir grand et loin. Les terrains ne manquent pas : dans le domaine de l’énergie en boostant la part européenne dans le projet Iter ; dans le domaine agricole en profitant des progrès de la biologie pour passer à l’économie circulaire et capter massivement de CO2 ; dans le domaine des matières premières en allant rechercher les nodules polymétalliques au fond des océans que nous contrôlons. L’Europe n’a pas brillé dans la bataille des data même si bien des postes clés des GAFA sont tenus par des Européens, mais dans celle de l’AI qui s’ouvre en ce moment elle a toujours ses chances. N’oublions pas enfin que les nouvelles approches conceptuelles, qui ont permis de mettre au point les vaccins qui vont nous sortir de l’épisode covid, sont nées dans des cerveaux européens.

Il est aussi pour temps pour l’Europe de reprendre son autonomie militaire et stratégique en spécialisant les armées de chacun de ses membres sur les matériels (terre, mer et air) du futur et en leur apprenant à travailler en équipe sur les terrains d’opération.

Les arbres montent d’autant plus haut dans le ciel que leurs racines sont profondes, c’est en revenant aux fondamentaux de l’Europe que l’on se positionnera. L’idée n’est pas de les imposer mais d’affirmer sereinement que, sur le sol européen, chaque personne a l’opportunité de se construire en prenant ses responsabilités mais qu’en Europe on sait aussi être solidaire. Il s’agira pour les politiques, les entreprises et leurs syndicats de bien doser le poids relatif des droits et de devoirs de chacun. C’est la condition pour installer le climat de confiance qui produira la cohésion et l’efficacité nécessaires pour que l’Europe tienne sa place dans le monde.

La mondialisation est incontournable et dans un monde concurrentiel il faut être compétitif. Elle n’a pas que des défauts, elle est facteur de paix, elle a permis à des centaines de millions d’êtres humains de sortir de la pauvreté. Tout n’est pas parfait mais elle a montré que l’échange, qui se nourrit des différences, est bénéfique et stimulant. En réaffirmant ses valeurs et en choisissant les bonnes priorités l’Europe est capable de tenir son rang et contribuer, en 2021, à l’harmonie de la planète.

Xavier Fontanet a dirigé de 1991 à 2010 le groupe Essilor, qui connaît sous sa direction une croissance sans précédent. Depuis 2012, il est professeur associé de stratégie à HEC Paris et auteur de plusieurs essais où il partage son expérience et sa passion de l’entreprise.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Tapez votre commentaire
Entrez votre nom ici

16 + vingt =