Bernard Tapie se raconte (épisode 3/3)

Démission et réintégration

Bernard Tapie n’hésite pas, malgré l’opinion de François Mitterrand qui est contre, mais avec l’accord de Pierre Bérégovoy, qui se sent soulagé d’une pression médiatique invraisemblable, à démissionner de son poste de ministre de la Ville, car il estime incompatibles sa situation de mis en examen et sa responsabilité ministérielle :

« Pierre Bérégovoy préconisait ma démission, sans toutefois l’exiger, alors que François Mitterrand me conseillait le contraire en insistant : « Ne donnez jamais raison à vos adversaires… C’était probablement lui qui voyait juste, j’avais cependant démissionné. C’était une première, à cette époque pourtant marquée par un nombre sans cesse grandissant d’élus mêlés à des affaires de corruption très graves mettant en jeu des fonds publics. »

« La lettre, car toutes les démissions, même celle d’un ministre, se font par lettre, j’ai eu un mal fou à la rédiger. Je l’ai réécrite une quinzaine de fois. Impossible de la signer. J’avais été tellement fier, tellement heureux. Devoir interrompre cette mission à cause de cette affaire détestable, à cause de ce sinistre personnage, cela me rendit fou. »

« Pendant 48 heures, une déprime incroyable m’a littéralement anéanti. Depuis des jours et des jours, on décrivait ma chute inévitable. Je me suis senti tel le gibier traqué. Je pensais que ma démission allait leur offrir ce qu’ils attendaient de moi : mon abandon, ma capitulation. Mais c’était mal les connaître. Cela ne devait pas leur suffire. »

‘Le lendemain matin, en effet, je découvre ma photo sur toute la page d’un journal et le titre, « La mort de Tapie », ne laisse aucun doute sur le fait qu’ils ne vont pas en rester là. Alors, sans que je puisse expliquer pourquoi, je remonte chez moi, totalement épuisé, sans envie de réagir. Je vais jusqu’à la table de nuit de ma chambre, décidé à en finir. »

« Dieu merci, ma femme, très attentive, avait enlevé l’arme qui pouvait mettre fin à toute ma détresse. Deux minutes à peine s’étaient écoulées que, déjà, cette morbide et inexplicable envie avait disparu. Et je trouvais, dans les bras de Dominique, le réconfort et l’apaisement qui, à quelques reprises, m’ont évité d’en venir à l’irréparable. »

« Quelques mois plus tard, après avoir payé à Tranchant ce qui ne lui était pas dû et bénéficié d’un non-lieu, je réintégrais le gouvernement, de fin décembre 1992 à fin mars 1993. Cependant, le mal était fait. La confiance du Président et du Premier ministre restait intacte. Mais, dans l’opinion, la droite la plus réactionnaire, celle du conservatisme social et de l’ordre moral, avait commencé, grâce à Tranchant, à accréditer sa propre idée : je serais un homme louche qui ne mériterait pas d’exercer des responsabilités politiques. D’autres, à gauche, ne tarderont pas à enfourcher le mauvais cheval de bataille qu’on leur propose. Je suis prêt à me battre mais j’ai compris, lors de cet épisode, que mes adversaires ne reculeront devant rien. »

« C’était bien plus que ces mondes de pouvoirs enchevêtrés ne pouvaient admettre. Le vrai motif de leur coalition était bien mon insupportable singularité. Isolé, j’étais amusant. Engagé, j’étais déjà très inquiétant. Populaire, je devenais carrément dangereux. »

Les Radicaux de Gauche

En février 1993, Bernard Tapie adhère au Mouvement des Radicaux de Gauche, la vieille maison radicale qui vivote à l’ombre du parti socialiste. A défaut d’une organisation puissante et d’une foule de militants, il y trouve, alors, une philosophie politique, celle de la gauche de l’individu qui lui convient bien. C’est aussi une grande tradition de défense des libertés, des amitiés solides et quelques puissantes inimitiés :

« En effet, les anciens dirigeants de mon nouveau parti s’accommodaient assez bien de leur dépendance vis-à-vis du parti socialiste qui étouffait peu à peu l’existence de leur formation, tout en garantissant leur réélection. Bref, je ne pouvais que déranger leur système de survie sans projets. Devenu président du parti en 1992, Jean-François Hory n’a pas tardé à mesurer qu’il était confronté à une véritable urgence. »

« Lui, l’intello froid et renfermé, passionnant d’organisation et moi, le médiatique extraverti, à l’aise au milieu de la foule et dans l’action, avons sympathisé. Accord de raison ? Non, plus que cela. Certes, j’ai besoin d’une légitimité politique, il a besoin d’un haut-parleur. Mais je découvre, chez lui, un personnage dont les analyses politiques et la réelle épaisseur dissimulent mal, au fond, une très grande sensibilité et une culture rare dans ce milieu. Un homme de grande valeur. Mais chacun est décidé à ne pas se cantonner dans le rôle que l’autre lui a assigné. »

A l’intuition et à l’instinct, Bernard Tapie sent que tout va un peu trop bien : législative gagnée, radicalisme requinqué, Coupe d’Europe remportée avec l’OM, désengagement économique en passe de réussir… L’affaire du match Valenciennes/OM débute alors, laquelle va rapidement retentir sur ses activités politiques :

« Le feuilleton OM/VA continue et s’amplifie pendant tout l’été 1993. S’y ajoutent d’autres querelles judiciaires : Testut, le Phocea, les comptes de l’OM et mes affaires qui, aux dires de certains, sont au bord de la faillite, ma survie étant proprement miraculeuse. Je chois de réagir dans le champ politique. Puisque ma tête est mise à prix, je décide de faire un tour de la France pour m’entretenir directement avec les gens et pour démontrer qu’on peut faire de la politique autrement, même sans les médias. »

« De novembre 1993 à mars 1994, c’est le Tour de France des radicaux : une cinquantaine d’étapes, des foules énormes, des salles combles jusque dans les sous-préfectures les plus reculées, une immense chaleur populaire et, dans les cités lyonnaises comme chez les agriculteurs normands, un dialogue politique de qualité avec des citoyens responsables et lucides. »

« Comme toujours, le contact des gens me requinque malgré les attaques dont je continue d’être la cible. En décembre 1993, l’Assemblée nationale décide, dans une atmosphère de haine indescriptible, de lever mon immunité parlementaire à propos d’éventuels abus de biens sociaux chez Testut. La majorité de droite veut s’associer à la justice, à la réprobation, à la répression. Nul, dans l’hémicycle n’écoutera mes explications. Les députés sont venus au spectacle, à la curée… »

« Je les ai mis en garde contre le mal de cette fin de siècle : si la justice est rendue dans la rue, si l’on est préjugé par la rumeur publique, si les droits d’un justiciable dépendent de ses appuis ou de ses engagement partisans, que deviendra, demain, notre démocratie ? »

« Ma mise à mort était déclarée… En ce début d’année 1994, ce Tour de France est souvent perturbé par mes rendez-vous judiciaires. Certains radicaux sont troublés par ce déferlement d’affaires, personne n’est dupe des motifs de ces acharnements, il s’agit d’une chasse à l’homme orchestrée pour des raisons électorales. »

La majorité aux pro-européens

En mars 1994, Bernard tapie est élu, à Marseille, dans un canton tenu, de toute éternité, par les communistes. Il doit calmer les radicaux locaux qui veulent en découdre avec la gauche et la droite, les sondages annonçant une large victoire de leurs listes aux prochaines municipales, en juin 1995. En juin 1994, ce sont les élections européennes :

« Chaque jour, une nouvelle indiscrétion s’étale dans la presse par une volonté manifestement coordonnée d’enrayer cette progression : perquisition policière au siège de BTF, perquisition chez mon comptable, annonce de redressement fiscal, menaces de saisie, convocation à Valenciennes, à Béthune, nouvelles perquisitions, pronostic de dépôt de bilan pour l’OM, etc. Pourtant, chaque soir, lors de nos réunions de campagne électorale, l’accueil des citoyens est le même, intéressé et chaleureux. »

« Sur le fond, les électeurs s’intéressent à nos idées sur l’Europe fédérale, sur le mal des banlieues, sur la lutte contre le racisme, sur le projet d’un grand parti de gauche indépendant et populaire, laïque et républicain.  Sur les affaires, mes supporters, puisqu’il faut bien les appeler ainsi, se demandent comment on peut leur annoncer, d’une part, que j’ai volé ma banque, mes associés et le fisc, d’autre part, que je suis totalement ruiné. »

« Ils sont de moins en moins dupes… A cette époque, je prends conscience que cette guerre n’est pas une bataille classique comme en connaît le milieu des entreprises, ni même un simple affrontement politique. Il s’agit d’une guerre à mort. Je le devine à l’acharnement de mes adversaires qui dépasse toute raison, tout comportement logique. J’en suis abattu. Je suis prêt à sombrer. »

« Chaque succès politique apportera des violences nouvelles et j’ai envie d’abandonner cet affrontement terrible. Une infinie lassitude m’envahit. A quoi bon ? Et si je m’arrêtais ? J’ai besoin de calme, d’un bonheur familial tranquille, d’une existence apaisée. Je suis exténué. J’ai envie d’abandonner, de ne plus me réveiller, chaque matin, dans l’attente inquiète d’un nouveau mauvais coup. Je veux me reposer. »

« Assis dans ma voiture, j’ai l’impression d’être au bord d’un trou noir qui me tente, qui m’aspire. Des instants de vertige intense. Ce serait si facile de se laisser aller. S’arrêter. La paix, enfin. Et puis, je repense aux mots de François Mitterrand : « Ne jamais donner raison à ses adversaires. » Seuls, ces mots et l’amitié de radicaux fidèles me permettent de refaire surface. »

« Après cette campagne terriblement violente et incroyablement passionnante, le résultat résonne comme un coup de tonnerre dans le ciel de la politique française. Ma liste, créditée par la Sofres, dans les sondages confidentiels de la veille, aux alentours de 5%, finit avec 12,5% des voix, plus de 2,5 millions de suffrages et 13 députés. Elle donne la majorité aux pro-européens contre tous les démagogues. »

« Pour la deuxième fois après les régionales de 1992, je fais reculer Le Pen qui plafonne à 10%. Promesse tenue. Mais surtout, Michel Rocard associé pourtant à tout ce qui se fait de mieux au PS de l’époque, ne rassemble que 13,5% des électeurs, ce qui constitue, pour le parti socialiste et pour lui, une défaite historique. Les présidentielles se déroulent dans moins d’un an. Les radicaux sont heureux et fiers : hélas, on ne nous laissera pas le temps de faire la fête. »

Homme dangereux à abattre

Le 29 juin 1004, deux semaines après l’élection européenne, des policiers font irruption chez Bernard tapie, à 6 heures du matin. Ils viennent l’arrêter :

« Je suis complètement ahuri et je leur dis ma façon de penser, de manière un peu brutale, j’en conviens aujourd’hui. Bref, je les envoie au diable. Forts du mandat qu’ils ont reçu, les policiers me passent les menottes et me contraignent à monter dans un fourgon à destination du palais de justice. »

« Qu’on s’arrête un instant. Je suis innocent. Même pour ceux qui ne le pensent pas, je ne suis, au jour de cette arrestation, condamné à rien. Je suis donc présumé innocent, telle est la loi. Je suis, en outre, député national, député européen et ancien ministre, même si je ne demande pas d’autre protection que celle due à n’importe quel citoyen. »

« Croit-on que la presse française va tempêter, protester, au moins critiquer ? Pas du tout. La presse opine, rit du bon tour : Tapie le trop malin s’est fait arrêter et embarquer, voilà tout. Le juge d’instruction, chargé d’instruire la plainte pour fraude fiscale déposée par le ministère du Budget, avait demandé la levée de mon immunité parlementaire. Il l’a obtenue, ce 28 juin, au terme d’une séance de l’Assemblée nationale encore plus grotesque et haineuse que celle de décembre 1993. »

« Mon score aux européennes avait confirmé l’idée simple de la plupart des responsables politiques, vrais adversaires et pseudo-alliés : homme dangereux, à abattre. Les députés, de ce parti socialiste auquel ma liste venait de tailler de belles croupières, avaient été, comme souvent, particulièrement courageux : en refusant de prendre part au vote, ils avaient abandonné à la droite ultra-majoritaire, le soin de me condamner sans appel et sans surprise. »

« Deux heures après mon arrestation mouvementée, le juge d’instruction me reçois pour me signifier ma mise en examen pour fraude fiscale dans la gestion du Phocéa. A-t-on déjà vu un pouvoir manipuler avec aussi peu de vergogne les moyens de la puissance publique pour arrêter, humilier et, si possible, faire taire un adversaire politique ? »

« Au fil de mon récit, on peut voir que, depuis mon entrée au gouvernement, rien ne m’a été épargné : Tranchant, Testut, OM/VA, Phocéa, Crédit Lyonnais, comptes de l’OM, etc. Tous les moyens administratifs, fiscaux, policiers et judiciaires ont été mobilisés. Chacun peut apprécier la disproportion entre ces moyens et les fautes qui m’étaient reprochées, quand bien même elles auraient été avérées. »

Et chacun peut se demander, comme je me le demande souvent, combien d’hommes politiques réputés intègres et, surtout, convenables, seraient restés debout si on avait mis, à leurs trousses, autant d’enquêteurs, déclenché contre eux autant de procédures, déchaîné à leur encontre autant de haine. J’affirme qu’aucun n’en serait sorti intact. »

« Toutefois, à l’été 1994, mes ennemis politiques ont acquis une conviction : les différentes procédures pénales enclenchées ne constituent pas l’arme fatale. Il faut, à tout prix, m’empêcher de participer aux deux prochaines échéances électorales, les municipales de Marseille et l’élection présidentielle, où l’on croit que je peux également jouer un rôle. »

« Les actions pénales intentées contre moi doivent permettre de faire prononcer mon inéligibilité et de m’éliminer de ces deux élections. L’une et l’autre se dérouleront au printemps 1995. En décembre 1994, en quatre jours, ma mise à mort politique a été étudiée, décidée, organisée et exécutée. Le tribunal de commerce prononce ma faillite personnelle. Je deviens automatiquement inéligible. »

Des affaires entre la politique et l’économie

Pour Bernard Tapie, on s’est servi de la justice pour l’empêcher de faire de la politique :

« Vous pouvez vérifier chaque jour que, pour d’autres, on se sert de la politique afin d’empêcher de rendre la justice. Ceux-ci ne contestent pas le système. Même leurs délits, leurs indélicatesses sont encore une manière indirecte et perverse de rendre hommage à un ordre social qu’ils jugent excellent, puisque fait sur mesure par eux et pour eux. »

« La presse est encombrée d’affaires, de faits divers judiciaires enracinés sur la frontière qui devrait séparer le monde de la politique de celui de l’économie. Grenoble, Lyon, Angoulême, Nice, Cannes, Toulon, la liste est longue des collectivités locales volées par leurs élus, pour ne rien dire de l’incroyable coupe réglée que subissaient la Ville de Paris, la région Ile-de-France, leurs offices HLM et leurs sociétés d’économie mixte. »

« Dans tous ces dossiers apparaissent des intermédiaires véreux, mais également les plus grandes entreprises françaises, montrant ainsi qu’il n’y avait pas de moyen plus efficace que la corruption pour obtenir des marchés publics. Ensuite, les protagonistes des « affaires » politico-judiciaires se sont presque tous fait prendre pour une raison simple et bête, ils étaient pauvres avant leur élection. Voilà encore un reproche qu’on ne me fera pas. Certains condamnés ou non, s’enrichissent par la politique. Pour ma part, la politique m’a ruiné. C’est une différence notable. »

Faire front la tête haute

Tout a été prévu par Bernard Tapie. Il a écrit au procureur général pour lui dire que la procédure est irrégulière mais qu’il s’y soumettra. Il a écrit, aussi, au président du Parlement européen pour lui confirmer l’engagement, si son pourvoi était rejeté (et il le sera), de démissionner pour ne gêner ni ses collèges, ni le Parlement. Afin d’éviter la meute des 200 journalistes et photographes qui le guettent à la sortie de son domicile, rue des Saints-Pères, à Paris, il avertit les autorités pénitentiaires qu’il se rendra lui-même au Palais de Justice de Paris pour se mettre à leur disposition. C’est une épreuve qui l’a marqué, au plus profond de lui-même. Il se souvient de ce lundi 3 février 1997 :

« C’est une méchante fin d’après-midi hivernale, froide et grise. Le ciel est bas comme s’il n’y avait pas d’horizon. Le temps et la lumière de ce lundi s’accordent à mon humeur : après des années de combat contre l’acharnement judiciaire, médiatique et politique, c’est aujourd’hui que je dois entrer en prison. »

« La Cour de cassation jugera demain le pourvoi que j’ai présenté contre ma condamnation à huit mois d’emprisonnement dans l’affaire que tous appellent « OM/VA ». J’ai décidé de me constituer prisonnier comme c’est la règle : les pourvois en cassation ne sont examinés que si l’on est préalablement incarcéré. La règle en question ne m’est pourtant pas applicable puisque je suis député européen et que mon immunité parlementaire européenne n’a jamais été levée. Je pouvais m’abriter derrière mon statut. »

« Beaucoup, y compris dans mon entourage proche, sont persuadés que je ne vais pas me gêner pour user de mes droits parlementaires. ²De procédures en procédures, de péripéties en péripéties, ils sont nombreux à croire  et à espérer que je vais de nouveau éviter ce que beaucoup, depuis longtemps, leur ont annoncé comme inévitable mon incarcération. »

« Il ne se rappellent probablement pas mon attitude, en 1992, lorsque j’ai été mis en examen pour une banale affaire commerciale, dans laquelle j’avais finalement bénéficié d’un non-lieu. J’avais alors estimé normal de démissionner du gouvernement. Ces journées risquent d’être particulièrement dures. Pour ma part, j’ai tout prévu, je peux faire front, j’en suis sûr, la tête haute. Tout prévu… ou presque tout. »

Un vide désespéré

Dès l’arrivée au palais de Justice de Paris, c’est la fouille la plus intime, la prise d’empreinte, la photo de face et de profil (avec le fameux matricule posé sous le menton). Puis il est embarqué dans un fourgon cellulaire composé de minuscules cellules, dans l’obscurité totale. Son fils, Stéphane, est toujours là, debout, dans la cour, planté à côté de sa voiture, le cherchant du regard. Il est immobile, hébété, et il se met à pleurer :

« Devant cette épaisseur d’obscurité et de silence, qui ressemble si fort à la mort, lui que je n’ai jamais cessé d’appeler « mon bébé » craque comme un enfant. Lui habituellement si gai, si fort et si solide, sanglote sans plus se retenir et j’enrage de ne pouvoir le soutenir, le consoler. Mes gestes et mes appels deviennent inutiles : il ne me voit pas, il ne m’entend pas, il est seul. J’étais sûr d’avoir tout prévu, mais je n’avais pas imaginé la douleur et la souffrance qui me submergent à cet instant précis. »

« J’étais fier, j’étais fort, je faisais front. Et, tout à coup, plus rien. Je m’écroule sous l’emprise de ces images insoutenables. Je m’étais promis de subir l’épreuve avec dignité puisqu’elle m’était injustement imposée. Mais devant le chagrin de mon fils, je m’effondre, comme lui. Je ne sais plus si je verse des larmes ou si je pousse des cris. Sans doute, des larmes et des cris. »

« J’ai mal, une douleur venue du plus profond de moi, et même de bien plus loin sue moi, une peine du fond des âges, une douleur animale comme je n’en ai jamais ressenti. Tout en moi se révolte contre cette séparation, contre cette première porte refermée. Je suis comme une bête prise au piège, coupée de son petit. »

« Toute mon énergie vitale, toute la force de la vie, hurlent en moi contre cette coupure insupportable. En même temps, ma conscience m’assène l’étendue de ma défaite. Elle est là, dans le regard de mon fils, je la prends en pleine gueule, je la touche dans mon propre désarroi. Le flot des larmes qui n’envahissent reste impuissant à tarir celles de Stéphane. »

« Un vide désespéré s’installe en moi. Les motards, les sirènes, les gyrophares… le convoi démarre. Je réunis toutes mes forces pour essayer d’apercevoir encore mon fils, je le devine, je le sens, mais je ne peux plus le voir. Le chagrin, jusque-là mal contenu par la colère et la rébellion de mon esprit, se donne désormais libre cours. Je suis littéralement submergé par les larmes. Je n’ai plus envie de lutter. Je suis exclu, reclus, retranché de ma propre vie. Avant même d’être en prison, je sais, et j’en ai eu la confirmation dans les yeux de Stéphane, que la prison ne va pas me punir elle va nous détruire. »

Ce bruit qui fait mourir avant la mort

C’est ensuite la prison de la Santé, à Paris, où il ne se rappelle de rien, si ce n’est son entrée dans sa cellule :

« C’est une boîte. Une toute petite boîte, très étroite et même pas longue. Comme un morceau de couloir muré. Comme un cercueil où on aurait encore le droit de respirer. Un peu, pas trop. »

Puis, en haut du mur, c’est la petite fenêtre, les barreaux, le grillage, une grille et, derrière… peut-être, le ciel, mais c’est déjà la nuit et un bruit terrible qui résonne :

« Un bruit inoubliable, un bruit qui est une douleur physique. On vient de refermer la porte et, après le bruit des lourdes clefs qui tournent dans les serrures, j’entends le fer qui claque deux fois. Deux grands verrous que l’on pousse avec violence, volontairement sans doute, pour signifier l’enfermement. C’est un bruit métallique, aigu, bref, définitif et irrévocable. Le fer du verrou s’enfonce en moi. Je suis le papillon épinglé par le travers du corps. Cloué. »

« Je n’oubliera jamais ce bruit qui referme la vie derrière moi, qui répète et amplifie toutes les condamnations que j’ai ou que je vais subir, ce bruit de couperet, d’épée, de tranchoir, ce bruit qui fait mourir avant la mort. Même lorsqu’on l’ôtera, ce fer-là restera fiché en moi. L’écho lancinant du verrou vrille encore mes tempes et ma raison. »

« On vous signifie votre fin quand on vous enferme dans un monde fini : la cellule minuscule et, avec le régime de l’isolement, « pour mon bien », que M. Toubon, en personne, m’a réservé, la courette plus minuscule encore, qu’on appelle le « camembert », entourée de hauts murs et recouverte de grilles, où j’aurais le droit de faire, une heure par jour, les cent pas… s’il était possible d’y marcher cent pas. Pas d’espace. Un confinement oppressant, l’enfermement physique sans aucune autre échappée que mentale. »

Sa mise en détention

Ses nuits ne lui appartiennent plus, un surveillant vient, toutes les demi-heures, ouvrir l’œilleton de la porte en fer pour vérifier qu’il est bien vivant. Il doit le rassurer, chaque fois, en levant son bras. Il paraît que c’est « pour son bien ». Ces réveils systématiques l’épuisent littéralement. Il est condamné à huit mois, son casier judiciaire est vierge, il a un domicile fixe et un métier… D’autres, comme Samir Traboulsi ou Alain Boublil, condamnés à un an ferme, avaient effectué deux mois à la Santé, puis quatre autres mois en semi-liberté, avant d’être libérés au sixième mois :

« Alors huit mois, six mois, quatre mois ou deux mois. Dans tous les cas, je trouve que c’est beaucoup trop pour un match de foot, mais je n’ai pas le choix. »

Les surveillants sont, pour la plupart, polis, sans agressivité avec, chez beaucoup, un air un peu surpris de le voir enfermé ici. Cela rend la mécanique de la prison encore plus abstraite, plus froide et plus implacable encore :

« C’est le système qui est terrible, pas les hommes. »

Placé sous le régime de l’isolement par la Chancellerie, Bernard Tapie résiste… Il se nourrira, comme les autres, pas question de « cantiner », pour améliorer son ordinaire. Il ne prendra aucun somnifère, ni tranquillisant, ni antidépresseur, pendant toute son incarcération. Chaque jour, il organiser son évasion :

« Si je ne peux déplacer mon corps, au moins, puis-je transporter mon esprit. Chaque soir, à l’heure où la prison s’apaise un peu, lorsque commence l’interminable traversée d’une nuit rythmée par les seules vérifications des surveillants, quand la solitude et l’enfermement s’imposent sans aucun dérivatif, à ce moment précis, je fausse compagnie à la prison, à mes juges, à la société campée sur sa réprobation. Je m’évade… Je m’évade, par la pensée. Je trouve refuge auprès de ma famille, de mes enfants. »

« Tous les jours, à 22 heures, nous aurons, ma femme et moi, un rendez-vous. Quel moment étrange que ce rendez-vous virtuel auquel on devient très fidèle et très assidu, davantage même que s’il était réel. Comme pour donner davantage de vie à cet instant béni, je vais tenir un cahier qui sera la mémoire de ces moments inoubliables, et Dominique fera de même. »

« J’ai le sentiment étrange et difficile à transcrire par des mots, de m’élever, de disparaître par la fenêtre caricaturalement étroite et de me retrouver parmi les miens, au chaud et au calme, dans un cocon inaltérable, dans un cercle infranchissable, dans une illusion délicieuse que seul le sommeil pourra dissiper. Ma volonté se concentre sur cet ailleurs. On peut bien me surveiller, peine perdue, je ne suis plus là. »

Au bord de la rupture

Quelques semaines après sa mise en détention, Bernard Tapie demande à être transféré à Marseille, là où vit son père, qui vient d’être victime d’un infarctus. Sa présence à la prison des Baumettes, à Marseille, n’étant pas souhaitable, il est transféré, via Lyon (mis au hasard dans la cellule qu’avait occupé Klaus Barbie…) à Luynes, la maison d’arrêt d’Aix-en-Provence, toujours en « isolement strict pour son bien », dans une aile de la prison réservée à une dizaine de criminels considérés comme dangereux et violents. Totalement isolés des 750 autres prisonniers, interdits de tout contact, de toute activité physique, intellectuelle et de divertissement. Une situation pire encore que les conditions insupportables vécues à la prison de la Santé, à Paris :

« Les ordres étaient donc bien donnés, avec les objectifs machiavéliques que j’imagine finalement. Je ne pourrai effacer de mon existence ces premières heures passées à plat ventre, le nez collé sur le sol, contre la porte de la cellule, la bouche grande ouverte, afin d’y aspirer le peu d’air qui filtrait. « 

« Le samedi de cette terrible semaine, Dominique, mon épouse, a obtenu l’autorisation de me voir. Elle me trouve à demi détruit par ce régime impitoyable. Elle me connaît bien. Nous n’avons pas besoin de nous parler, elle sent que je suis au bord de la rupture. Je lui demande de me pardonner d’avance… je veux qu’elle comprenne que je n’en peux plus, qu’il faut que cela cesse. Je parle par bribes car je sanglote dans ses bras. Je me reprends quelques instants, c’est la première fois qu’elle me voit dans cet état-là, j’ai honte. »

« Le parloir sera court, d’ailleurs je n’ai même pas la force de le faire durer tout le temps autorisé. Elle a compris… Elle me donna rendez-vous pour le lundi suivant mais, au fond de moi, je n’y crois pas. Cela sera le seul moment de mon, incarcération où l’envie d’en finir m’aura envahi, obsédé. »

Un rapport obsur et intime avec la mort

« Je suis emprisonné depuis trois semaines et, pendant tout ce temps, j’ai tourné et retourné, dans ma tête, l’idée, d’abord imprécise et confuse, mais, ce jour-là, évidente, aveuglante, que la prison avait un rapport obscur et intime avec la mort. Je suis un homme et, comme tous les hommes, je suis la proie d’une lutte permanente entre ma conscience et mon inconscient. L’inconscient qui ne supporte pas l’enfermement me suggère la mort à chaque instant. Et c’est ma conscience qui me dicte la lutte, la résistance, coûte que coûte, qui m’impose le devoir de vivre, pour moi, mais surtout, pour les miens. Cela existe chez tous les détenus. »

« Quand la conscience et l’instinct vital sont trop forts, l’individu se cabre, se rebelle, pense à s’évader ou transforme ses pulsions de vie en agressivité, en rancœur. Dominique sent que je suis cependant prêt à sombrer. Elle sent que le temps lui est compté. Dès sa sortie de la maison d’arrêt, elle tente de joindre un responsable du ministère de la Justice. Et là, elle donne toute sa mesure. Elle crie. Elle est révoltée. Elle vide son cœur. Elle supplie et exige qu’il soit mis fin au régime disciplinaire, sorte de quartier de haute sécurité, qui m’est imposé alors que la loi française l’interdit. Elle menace. Elle hurle, elle accuse tour à tour. Elle dit sa colère, sa peur, sa détresse. »

« Quoiqu’elle ait dit, elle a dû être convaincante car le lundi, tout en me maintenant au régime de l’isolement total (pas de contacts avec les autres détenus, pas d’activités, pas de sport), l’administration me transfère dans une cellule normale. Car j’ai compris ce qui était recherché. On veut que je disparaisse physiquement, il faut que je disparaisse au moins symboliquement. Il ne s’agit plus seulement de me priver d’espace, de temps, de silence ou même de volonté. Il s’agit de m’anéantir. Il faut que le mal, que j’incarne tellement bien, soit vaincu. »

« La prison n’est rien d’autre que ce choix d’une destruction qui n’ose pas dire son nom. Vous trouverez toujours des juristes, des magistrats, des bonnes consciences pour vous expliquer que, par la prison, la société se protège contre la violence du condamné, que, par l’exemplarité de la peine, elle se prémunit contre les délinquants en puissance, et que, par l’épreuve imposée, elle prépare la réinsertion du détenu. Foutaises ! »

« Dans les prisons françaises, plus de la moitié des détenus sont en préventive, ils n’ont été ni jugés, ni condamnés. Après six mois, un an, deux ans ou plus, nombre d’entre eux sont relaxés. Ils n’auraient jamais dû être incarcérés. Et pour un plus grand nombre encore, des magistrats complaisants légitiment la détention en prononçant des condamnations assez faibles qu’on dit « couvertes par la détention ». En réalité, c’est la détention préventive qui est couverte par la condamnation, comme si la justice avait pour devoir d’assumer les abus de la répression. »

« La prison est l’école de la délinquance, du crime et de la récidive. Pour celui qui est allé en prison, l’emploi, le logement, la formation, deviennent interdits. La prison ne prépare aucune réinsertion, elle veille méticuleusement à l’interdire. Il n’y a pas de système répressif collectif parfait, mais je sais qu’on a choisi le plus mauvais, que la prison ne répond à aucun de ses objectifs affichés, et que, dans sa pratique quotidienne, elle est une véritable honte pour le pays des droits de l’homme. »

« Je pressentais, je devinais une partie de cette réalité : la prison n’est pas faite pour protéger la société de certains individus en les privant de liberté, elle est faite pour les détruire, les anéantir, les supprimer, avec le consentement, plus ou moins avoué, d’une très grande majorité de la population. Dans la peine qui m’a été infligée, c’était bien ma mort politique, médiatique et sociale qui était recherchée. Eh bien, c’est perdu ! Tant pis. Je vis. »

La force de croire en la vie

Pendant sa détention, à l’occasion d’une permission de sortie, accordée par un juge qui ne mène pas contre lui, de croisade particulière, en raison de l’état de santé de son père, Bernard Tapie décrit ainsi ce qu’il ressent par rapport à ses proches :

« Même chichement comptées, mêmes assombries par la maladie de mon père, ces quelques heures passées au milieu de ma famille me font un bien immense. Comme dans toutes les difficultés que nous avons traversées, le clan se resserre. Mes parents, ma femme, mes enfants, mon frère, tout le monde est là pour faire front ensemble. »

« Rien n’est plus précieux que cette solidarité qui se passe d’explications, de justifications. Si l’un des nôtres souffre ou s’il est attaqué, il n’a rien à dire, rien à demander, les autres arrivent aussitôt, naturellement. C’est là encore, une richesse bien plus grande que toutes les richesses, et celle-là, personne ne pourra nous la retirer. Au moment de quitter les miens, j’aurai en moi, la force qu’ils m’auront insufflée, la force d’espérer, la force de croire en la vie. Je les aime. Merci à eux. »

Une grâce impossible à décrire

Bernard Tapie se souvient de ce jour de juillet 1997 :

« Je suis libre, j’ai été libéré. Je respire, je bouge, je vois, je parle. Libre. Même conditionnelle, même suspendue à d’autres épisodes judiciaires, ma liberté a un goût âcre et enivrant. Je n’aurais jamais imaginé que j’éprouverais de telles sensations. J’ai l’impression de boire l’air que je respire. A grandes goulées. Autour de moi, toutes les couleurs, toutes les saveurs ont l’air d’être nouvelles. Je suis débarrassé du gris »

« La Provence m’a fait hier l’amitié de se mettre à l’unisson : il faisait beau sur ma vie. On me disait ruiné, je suis riche, immensément riche, Puisque je suis libre. Au sortir de la prison de Luynes, près d’Aix-en-Provence, je ne me suis retourné qu’une seconde pour contempler le béton grisâtre et les barbelés électrifiés. »

« A cet instant, je me suis demandé comment j’avais pu tenir pendant tout ce temps. Puisqu’on a voulu, il y a quelques années, me faire représenter, malgré moi, le bonheur, le plaisir, la jouissance, peut-être suis-je capable de donner, aujourd’hui, un autre exemple. J’ai envie de dire à tous ceux qui sont tentés de se laisser aller par les difficultés, qui s’abandonnent à la défaite : « Reprenez-vous. Courage, ce ne sont que des épreuves à dépasser. Votre destin peut changer. »

« A la fin, l’aide des autres est précieuse, elle vous aide à trouver en vous la force de résister. Car cette force existe en chacun et, pendant ces trop longs mois, j’ai pu la découvrir en moi. Surtout s’agripper, ne pas suivre le flot. A chaque instant, la gymnastique du corps et celle de l’esprit. Rester digne. Multiplier les gestes simples qui accrochent à la vie. Penser aux autres plutôt que de se complaire dans la mélancolie. »

« Et ne jamais se résigner à son sort comme une fatalité. Demeurer insurgé, rebelle sans violence, réfractaire au plus profond de soi-même. Ne pas accepter. Il faut beaucoup de volonté et une sorte de pouvoir qui n’est pas d’essence humaine et qui vous imprègne. J’ai ressenti cette espèce de grâce difficile à définir, impossible à décrire. »

Conserver la foi

« Je vais faire hurler quelques amis radicaux, libres penseurs et bouffeurs de curés : j’ai tenu parce que j’avais la foi. Pas ola foi des rituels catholique, orthodoxe ou protestant. Pas la foi qu’on m’a naïvement inoculée par le baptême comme on vaccine par le BCG. Pas la même foi qui s’en remet, faute de mieux, à une espèce d’au-delà quand on a plus la force d’affronter la vie d’ici-bas. »

« Ma foi est autre. Je l’ai appelé « hasard majuscule », j’aurais pu dire « mystère ». jamais je ne mpe suis senti aussi sûr de mes croyances. Pendant ces longs mois, j’ai pensé, j’i prié, j’ai écrit, avec un temps que je n’avais jamais pris. Je sors de prison, je suis libre. Tout simplement. Cette épreuve va-t-elle se renouveler ? J’aurai la patience, je conserverai la foi. »

« Avec la même sérénité, le même recul et le même calme intérieur qui permettent de relativiser toute chose et de se protéger de la rancoeur et du ressentiment. Seules la souffrance physique, la maladie ou la mort des êtres que l’on aime, restent irrémédiables. Je n’ai pas changé. La prison noie le faible, rend le truand criminel, mais ne peut tuer le singulier. Il fait beau. Les journées sont longues en cet été. Je l’avais presque oublié. Je redécouvre le sens des mots les plus simples : être à l’air libre. J’ai tant à vivre. J’ai tant à aimer. Librement. »

Marseille : rêves et passions

« Je pense souvent au sport car il offre à l’homme d’action des joies, des peines, des sensations d’une nature exceptionnelle. Il y a, dans le sport, beaucoup plus que cette exigence d’hygiène et de santé. On y trouve le hasard, le miracle, l’exploit, la perfection ;la plus pure tension de la volonté. »

« Du sport, j’ai connu le pire et le meilleur. Mes plus grandes émotions ont un nom : Marseille. C’est la ville de tous mes rêves, de toutes mes passions. Marseille la magnifique, la tchatcheuse, la passionnée, la charnelle, Marseille la trop belle, Marseille couleur, Marseille soleil, Marseille porte ouverte, Marseille qui ne donne son cœur qu’à ceux qui l’aiment. »

« Je suis né ailleurs et j’ai vécu sous d’autres cieux, mais cette ville-là était la mienne. J’étais enfin arrivé chez moi. J’éprouve encore des frissons au cœur quand j’entends prononcer le nom de l’OM. Deux lettres pour les deux visages de la même réalité : l’OM admiré et mal aimé, flamboyant- et attaqué, jalous é et respecté, l’<om du bonheur et des larmes. »

« Et puis, aujourd’hui, l’OM de la grande histoire et des petits calculs. Si j’en veux à M. Dreyfus, ce n’est pas de m’avoir dépossédé d’Adidas, c’est d’avoir permis, en devenant président de l’OM, de m’éliminer de l’histoire de ce club dont la légende est aujourd’hui devenue internationale. Mais j’aime ce club fabuleux et ses fidèles, tellement fort, que son retour au plus haut niveau me comblerait de bonheur. Je sais que c’est imminent. »

« J’en suis sûr. L’OM et Marseille m’ont donné les plus beaux et les plus grands moments de mon existence. J’ai vécu, avec l’Olympique de Marseille, la plus belle des aventures. Je l’ai fait partager à des joueurs, à des supporters, à une ville, à une région, à toute la France. »

«  Je n’avais pas sollicité cet honneur, c’est Gaston Defferre, le maire de Marseille, qui m’a demandé de reprendre l’OM, cet OM oublieux de sa grandeur passée, de son ancienne époque, cet OM tellement important pour les équilibres sociaux, économiques et… politiques de la deuxième ville de France. Cet OM d’exception qui ne semble jamais taillé, ni dans la victoire, ni dans la défaite, pour la médiocrité, cet OM dont les ambitions n’étaient plus à la hauteur de sa légende. »

« J’ai accepté la proposition et, puisqu’il s’agissait d’ambitions, j’ai affiché les plus hautes : nous gagnerons la Coupe d’Europe. Et nous avons gagné, nous avons chanté, rêvé, nous avons été heureux. Et, avec nous, la France entière. C’était beau et c’était grand. Au soir de la victoire en Coupe d’Europe, j’ai pleuré de joie mais j’ai refusé le tour d’honneur du stade olympique de Munich. L’honneur ne me revenait guère et j’étais submergé par l’émotion. »

« Lors de notre retour, j’ai préféré les débordements de joie des minots marseillais, qu’ils soient venus du Vieux-Port, de Tunis ou de Moroni, à la remontée cérémonieuse des Champs-Elysées. J’ai adoré la fierté de ces gosses-là. Et après chaque succès, j’ai vu le bonheur, je l’ai senti aller d’eux à moi, comme un fluide, j’ai éprouvé l’ivresse du magicien qui parvient à allumer le regard d’un enfant, l’espace d’un instant miraculeux, la vie devenait vraiment belle. »

L’affaire OM/Valenciennes

« Pour ma part, j’ai reconnu des erreurs et même des fautes. Mais je n’ai pas truqué les matchs et, en particulier, je n’ai pas cherché à acheter les joueurs de valenciennes. Je n’ai d’ailleurs pas été puni pour ce chef. Les débats de première instance et d’appel ont démontré que je n’avais pas participé& à la corruption, si tant est qu’elle ait eu lieu. Mais on ne visait que moi. »

« Le match, l’argent, le football, n’étaient que des prétextes. Ceux qui truquent vraiment le sport sont libres et prospères. Ils sont même respectés. Voilà donc, telle que je l’ai vécue et telle que je la connais, l’affaire qui m’a valu d’aller en prison. J’ai dit l’énorme disproportion entre ce fait divers et les comptes rendus, je me l’explique un peu mieux aujourd’hui. »

« Tous les ingrédients du spectacle à grand succès avaient été réunis par le hasard, qui n’est pas toujours innocent et pas totalement hasardeux : le sport le plus populaire et le club le plus beau, le cirque et l’argent, la théâtralité de la justice et l’impudeur des médias, la morale et la corruption, le Bien et le Mal, le suspense malgré la fin programmée, l’accusé vedette et surtout, plus fort qu’au théâtre ou au cinéma, sa mise à mort effective. »

« De cette énorme baudruche médiatico-judiciaire, que reste-t-il aujourd’hui ? Tous les acteurs d’une corruption, dans leur cas avérée, ont été renvoyés dans leurs foyers. C’était moi, et seulement moi, qu’il s’agissait d’atteindre. Quant aux vrais protagonistes cachés derrière le rideau des marionnettes, ils vont bien, merci. »

L’ordre est souvent le contraire du rêve. Le rêve, lui, est brisé. A les entendre, ils voulaient la vérité, un assainissement, une moralisation, mais surtout pas la mort de l’OM. Malgré tout, les supporters de toute la Provence continuent à aller au Stade Vélodrome et à chanter un club, l’Olympique de Marseille, qui a plus d’histoire, d’âme et de Cœur que tous les autres. »

« Pour moi, j’ai payé et je paie encore pour apprendre. Et j’ai appris. J’ai confessé mes erreurs dans la gestion de cette affaire. Elles m’ont été facturées au prix fort. J’ai le sentiment, pourtant, d’avoir commis deux erreurs plus graves. Personne ne me les a reprochées. »

« La première est celle de l’enthousiasme sans précautions. On dit que je sais faire partager des objectifs, une ambition. L’ambition est la mienne, les objectifs sont les miens, mais ceux qui sont chargés de leur donner vie n’y parviennent pas toujours. J’ai toujours prôné la victoire à tout prix , mai j’ai aussi toujours condamné la victoire à n’importe quel prix. La nuance était, pour certains, trop subtile et ils ont été incapables de la discerner. Je demande pardon pour cela « « La deuxième erreur est celle de l’affichage du succès. Dans tous les domaines, j’ai cru que le succès montré, affiché (on a dit « étalé »), pouvait être le moteur de l’ambition pour tous ceux qui voulaient le partager ou, à leur niveau, le reproduire. C’était, sans doute, partiellement vrai. Mais j’avais méconnu le plus important : l’affichage du succès est un moteur autrement plus puissant pour la jalousie, l’amertume, l’aigreur et la haine. A celui que le hasard, la chance ou le peu de talent ont transformé en figure emblématique, il n’est rien pardonné. Je veillerai à me le rappeler. »  

Bernard Pace

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