De notre envoyé spécial Antoine BORDIER

Né à Jermuk, à 150 km au sud-ouest d’Erevan, en Arménie, Vigen Badalyan est un entrepreneur rare. A 46 ans, avec son frère Vahe, il est à la tête d’un groupe familial qui pèse plusieurs milliards de drams (la devise locale), plusieurs centaines de millions d’euros. Avec ses 5 000 salariés, le CEO fait partie des 10 personnalités du monde économique qui comptent en Arménie. Portrait d’un entrepreneur atypique qui a le cœur sur la main.

Il reçoit dans son immense bureau, situé au dernier étage de son siège social, une ancienne fabrique de textile tombée en ruines, qu’il a réhabilitée. Son bureau est à son image : à la fois simple et majestueux, sobre et mystérieux, rond et carré, moderne et ancien. Des œuvres d’art y prédominent à côté d’un poêle à bois, et, des bûches entassées finement les unes sur les autres. De sa fenêtre, il surplombe la capitale. On aperçoit les montagnes alentours, et, leur épais manteau blanc. « C’est la montagne d’Aragats », dit-il en anglais. C’est la plus haute montagne d’Arménie, qui culmine à 4 090 mètres ». Nous sommes le jeudi 4 mars, il est midi.

Assis à son bureau, il est entouré de ses proches collaboratrices, Mane Hakobyan et Ani Atabekyan. Il se lève, sa casquette noire emblématique rivée sur la tête. Il est habillé comme un jeune start-upper, avec un tee-shirt noir, une veste, et, un jean foncé. Sa poignée de main est franche, son sourire spontané déborde légèrement de sa barbe noire. Son frère est en voyage d’affaires. Nous commençons l’entretien.

Un autodidacte serial entrepreneur

Il ne parlera ni politique, ni de la guerre dans le Haut-Karabakh. L’évocation de ces sujets le gêne. Il n’en parlera pas, mais tout le monde sait qu’il agit, dans la discrétion, et, avec sa fondation, pour aider, sauver, soutenir des dizaines de familles de réfugiés. En une nuit, elles ont tout perdu, victimes survivantes de la tragédie de l’Artsakh. Cette république auto-proclamée, qui a perdu plus de la moitié de son territoire, lors de la guerre contre l’Azerbaïdjan, son voisin belligérant. Il préfère parler de ses entreprises, de cette dizaine de start-ups qu’il a lancées avec son frère et son père, dans un premier temps.

Dès les prémices de la chute de l’ex-URSS, il a commencé à entreprendre. Vahe n’est pas là, mais tous les deux, ils sont comme les deux poumons d’un même corps. L’un, respire l’innovation, le développement, la vision, l’autre, Vahe, inspire l’administration, la gestion, et, la bonne conduite des affaires.  « Avec mon frère, nous avons, véritablement, commencé à lancer des affaires, en 1991. J’avais 16 ans, il en avait 21. Il avait commencé ses études de médecine. Nos parents nous ont aidé. Mon père était docteur, il est décédé l’année dernière. Et, ma mère, qui vit toujours, était professeur. Ils ont toujours encouragé nos entreprises. »

Vigen restera discret, mais pour lui les valeurs familiales et le respect des anciens sont sacrés. De ces valeurs, il semble en avoir tiré une force à soulever les montagnes. Alors qu’il est étudiant, lui et son frère ont, d’abord, entrepris dans la production de yaourts, Tan. « C’est ma maman qui les faisait à la maison, ensuite nous les vendions à l’université » explique-t-il en souriant.

Du yaourt aux nouvelles technologies en passant par le pétrole et le crédit

C’est dans l’atelier de son enfance qu’il s’est construit une âme d’entrepreneur. C’est, aussi, en aimant son pays et son histoire. Il parle de l’Arménie comme étant « une terre remplie d’opportunités ». Des opportunités, il en trouve en lançant les premières stations privées d’essence, Petrol Station. « Avant, tout était nationalisé, il n’y avait que les stations d’Etat. En 1991, tout s’est libéralisé, les monopoles sont tombés, et, nous avons été les premiers à créer notre société dans ce secteur. Nous avons arrêté les yaourts ».

Comment un entrepreneur peut-il passer de l’activité de production et de distribution de yaourts, à celle d’importateur et de distributeur de pétrole ? Cette question restera sans réponse. Il est certain que les deux frères savent entreprendre. Ils ont du talent. En 1994, le groupe familial lance sa société de crédit, Fast Credit. Après l’explosion de la bulle internet en 2000, ils se tournent vers les nouvelles technologies. Ils créent dans un premier temps, Vivaro, un opérateur de jeux en ligne, puis, ce sera BetConstruct, un fournisseur d’application web dans le secteur du jeu. Ils se lancent, aussi, dans l’hôtellerie, avec Caucasus Hotel, puis, dans la restauration avec Caucasus Tavern. L’année dernière, les deux frères se diversifient encore, dans l’agriculture. Ils reviennent à leur premier amour.

« Nous aimons la terre, nous aimons les fruits. Avec Vahe, nous avons lancé ArLeAM, qui produit des abricots et des pommes. » Vigen n’en dira pas plus. Il fourmille de projets. Avec son frère, ces entrepreneurs du 3è type sont à la fois agiles, innovants, posés et solides. Entré dans une phase de diversification, Vigen garde les pieds sur terre. La réussite et la croissance à deux chiffres ne l’ont pas éloigné de sa famille, son bien le plus précieux.

F comme la famille, la foi et la France

« Vivaro, explique-t-il, est l’acronyme de Vigen, Vahe et du prénom de notre père, Roman. ArLeAM est l’acronyme des prénoms de mes fils ». Chrétien, à la question sur sa foi et sur ses valeurs chrétiennes, il répond sobrement. Il se rappelle, qu’en 1991, « si le communisme a chuté, les valeurs chrétiennes ont subi aussi le contre-coups de cet effondrement ». A chaque chute, (ou « collapse », comme il dit), il répond en se lançant de nouveaux défis, et, en proposant des solutions innovantes, disruptives. Alors que certains ont perdu la foi face au succès, lui, l’a gardée.

La foi en Dieu d’abord, en sa famille, ensuite. Et, il a fondé la sienne propre. Marié, il y a une dizaine d’années, il a, aujourd’hui, 5 enfants. « Ils sont tous nés en France, déclare-t-il avec un brin de fierté ». C’est une déclaration d’amour. Lui, qui parle le russe, ne parle pas le français. Mais il veut que ses enfants l’apprennent. Avec ses bureaux disséminés dans le monde entier, en France, notamment, il a fait en sorte que ses enfants aiment et connaissent la France. D’où lui vient cet amour de « la douce France », comme il l’appelle ? Il est certain que ses relations avec l’Université Française en Arménie, l’UFAR, et avec l’école française Anatole France d’Erevan, ont favorisé son intérêt.

Il aime la France et le peuple français. Parmi ses meilleurs amis, il y a quelques français, comme Armand Pinarbasi. En France, en tant qu’opérateur, il a été l’un des premiers à recevoir sa licence pour développer et commercialiser les jeux en ligne. « Cela a été très difficile d’obtenir cette licence d’exploitation, explique-t-il. Le marché français a été légalisé en 2010. Pendant près de 10 ans aucun nouvel opérateur n’est entré sur le marché. Nous avons été les premiers à obtenir la licence en 2017 et à lancer notre premier site Web en 2019. Depuis, nous sommes les partenaires des groupes Barrière et Partouche. »

Gaming, jeux en ligne, et soft

Vigen Badalyan n’aime pas parler de ses chiffres clés, de son chiffre d’affaires, de ses revenus, et, de son résultat net après impôts. Il faut dire qu’en lançant toutes ses marques, le petit vendeur de yaourts est devenu très grand. « Chaque année, nous versons plusieurs dizaines de millions de drams, d’euros et de dollars, aux services fiscaux des Etats où nous sommes implantés ». Les jeux en ligne ne dorment pas la nuit. Ils tournent à plein régime 24h sur 24.

En Arménie, il fait partie des contribuables qui payent le plus d’impôts. Ses jeux sont des cash machines disséminées dans le monde entier. Dans son aventure entrepreneuriale, il ne s’arrête pas là, lui le montagnard qui tutoie les sommets. Depuis une dizaine d’années, il reçoit de plus en plus d’Awards, de prix. « Nos équipes sur le terrain sont vraiment formidables. Vous savez, on me demande souvent pourquoi je reste-là en Arménie, et, que je ne déménage pas toutes mes activités à Londres, Los Angeles, Monaco, New-York ou Paris. La réponse est simple : j’aime mon pays ! Et, ici, nous avons les meilleurs codeurs, les meilleurs ingénieurs, les meilleurs mathématiciens. Et, nous travaillons beaucoup. Il n’y a pas de secret. Nous sommes récompensés pour cela. »

Dans une vitrine sont présentés les différents prix obtenus depuis 2007. La liste est longue. Retenons les derniers Awards qui font du groupe le « meilleur fournisseur » dans le secteur du jeu. Être récompensé ne suffit pas. Il faut aussi se structurer. En 2010, dans un souci de consolidation et de bonne gestion, les deux frères regroupent toutes leurs marques dans une société holding, SoftConstruct. Ils préparent l’avenir.

L’intelligence artificielle, son nouveau terrain de jeu

Vigen pourrait s’arrêter-là, et refermer sa boîte à idées. Et, avec son frère, vendre le groupe familial. Acheter son île, et, se reposer. Ce n’est pas sa philosophie. « Je n’ai pas fini d’entreprendre. Regardez toutes ses marques sur mon bureau. J’en lance une presque tous les mois. »

Son énergie déborde. Sa dernière révolution ? Celle de l’intelligence artificielle, avec Hoory et Panda.MR. Il y a quelques jours, lors d’une présentation officielle, cent cinquante personnes se retrouvent dans l’auditorium. Les responsables pitchent sur les nouveaux projets devant la direction, les invités, et, quelques médias. Les lumières et l’acoustique donnent le ton, on se croirait dans un TEDx de la Silicon Valley. L’évènement dure une petite heure. Hoory est un assistant vocal qui aide les utilisateurs sur les applications web. C’est un facilitateur. Il a réponse à tout. Et, il permet, entre-autre, d’optimiser les fonctions d’une application. « Souvent, explique le présentateur, les fonctions ne sont pas toutes utilisées. Et, l’efficacité n’est pas au rendez-vous. Avec Hoory, nous aidons les utilisateurs à prendre véritablement en main leurs nouvelles applications. »

Du côté de Panda.MR, SoftConstruct fait un nouveau bon en avant. L’application permet de produire des évènements, comme des expositions, en réalité virtuelle. Une suite d’outils et de solutions est proposée aux organisateurs, aux exposants et aux visiteurs qui pourront vivre une expérience immersive. Le show se termine par l’annonce officielle d’une collaboration historique de 5 ans entre Vigen Badalyan et le recteur de l’UFAR, Bertand Venard. De fait, avec cette nouvelle révolution de l’IA, Vigen n’est pas près de prendre sa retraite. Bien entouré, il a reçu dernièrement un franco-arménien qui compte, et, avec qui il collabore : Youri Djorkaeff. Il est l’un des ambassadeurs emblématiques de la marque BetConstruct.

Textes et photos de notre envoyé spécial Antoine BORDIER

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