Antoine Frerot (Photo Renaud Khanh/ABACAPRESS.COM)

Après avoir fait de Veolia-Suez le leader mondial des services à l’environnement (37 milliards d’euros de chiffre d’affaires), Antoine Frérot, 63 ans, à la tête de « l’Institut de l’Entreprise », compte peser dans le débat électoral.

Pourquoi cette démarche inédite de l’Institut de l’Entreprise autour de 15 propositions économiques en vue de l’élection présidentielle ?

Antoine Frérot : La mission de l’Institut de l’Entreprise, c’est de rapprocher les Français et les entreprises. Cette campagne est l’occasion de consolider le nouveau contrat de confiance que nous avons vu se développer depuis quelques années. Les entreprises veulent prendre pleinement leur part dans la résolution des défis qui préoccupent nos concitoyens : crise écologique, fractures économiques et sociales, chômage persistant, endettement public grandissant…

Leur résolution passera par la mobilisation et la coopération de tous les acteurs en capacité d’agir : l’État, les collectivités locales, les citoyens et bien sûr les entreprises. Alors nous le disons aux candidats à l’élection présidentielle : faites confiance aux entreprises pour contribuer à améliorer la société ! Par nos propositions, nous soumettons au débat public les conditions pour qu’elles puissent changer l’échelle de leur impact.

Les Français font-ils plus confiance aux dirigeants d’entreprises qu’aux dirigeants politiques pour changer la donne ?

A.F. : Il serait stérile et dangereux de les opposer. Le pays n’a pas besoin de coupables, il a besoin de solutions ! Et il est clair que les entreprises font partie de la solution. C’est une conviction qui anime tous les chefs d’entreprise, et que les Français partagent : selon une étude que l’Institut de l’Entreprise a menée en 2020 avec ELABE, 2 Français sur 3 déclaraient que les entreprises ont le pouvoir d’améliorer le monde actuel. La crise du Covid n’a pas freiné cette tendance, au contraire. Dans cette période, les entreprises ont prouvé leur capacité à maintenir le cap et à changer la donne. Mais soyons clairs, il ne s’agit pas de faire à la place des politiques, de se substituer aux pouvoirs publics. Bien au contraire, nous voulons faire « avec », faire « ensemble ». Les Français le demandent et la complexité des défis l’exige.

Vous avez travaillé sur 4 hèmes en co-construction avec des entreprises et des citoyens. Expliquez-vous.

A.F. : Nous avons opté pour une démarche innovante et différente en rassemblant 50 chefs d’entreprises issus de tous secteurs et représentant toutes les tailles d’entreprises. Leurs pistes de propositions ont ensuite été soumises au regard de 14 panels de citoyens, issus de toutes les régions, Corse et Outre-mer comprises. C’est ce regard partagé entre entreprises et citoyens qui donne une double légitimité aux 15 propositions que nous avons formulées. Nous étions guidés par la préoccupation constante d’un impact concret et à court terme sur la vie des salariés et des Français. Et ces thèmes ont été identifiés comme majeurs aux yeux des Français.

L’employabilité, par exemple, est devenue un sujet clé. Beaucoup attendent que leurs entreprises les aident à rester qualifiés dans un marché du travail impacté par la digitalisation et la technologie. La qualité de vie au travail, l’association aux bénéfices, ce sont aussi des attentes fortes des salariés. Ce qui est en jeu pour les entreprises, c’est leur capacité à attirer et fidéliser les collaborateurs et à rester compétitives sur des marchés en forte évolution.

Enfin, en matière de transition énergétique et climatique, les entreprises sont des acteurs majeurs dont le rôle n’est pourtant pas assez connu. Pourtant elles sont la clé pour changer d’échelle dans la mutation des modes de production et de consommation. Et elles sont déterminés à agir, vite et fort.

Rapprocher les Français de l’entreprise passe-t-il en premier lieu par l’égalité des chances, la formation, la « marque-employeur » aujourd’hui ?

A.F. : Pas seulement, mais en partie oui. Et les propositions que nous portons dans le cadre de cette élection présidentielle vont dans ce sens. Prenons la formation. Ce que nous disons, c’est qu’il faut renforcer, dans un souci d’égalité des chances, la dynamique partenariale entre l’Éducation nationale et le monde de l’entreprise. Le déficit de connaissance et de compréhension des enjeux du monde professionnel se creuse très tôt dans la scolarité. Il est aussi source de profondes inégalités au moment de l’orientation, entre des élèves qui ont accès, grâce à leur entourage ou leurs enseignants, aux réalités de l’entreprise, et ceux qui en sont privés.

Plus globalement, c’est le renforcement et la mise en lumière du « sens » et de « l’utilité » des missions des entreprises qui les rapprocheront plus encore des Français. Il faut développer une « satisfaction citoyen », comme on cherche à atteindre la « satisfaction client ».

Comment faire pour donner plus de sens au travail et que flexibilité ne rime pas avec plus de précarité ?

A.F. : La question du sens est en effet fondamentale, j’ai l’habitude de dire qu’une entreprise est prospère lorsqu’elle fait la démonstration de son utilité. Elle attire les collaborateurs pour les mêmes raisons. Nous devons entendre les aspirations nouvelles qui autrefois auraient pu paraitre utopiques. Ce n’est pas tant la flexibilité qui est demandée par les salariés que la possibilité de faire évoluer leur statut en fonction des projets de vie qu’ils peuvent avoir à tel ou tel instant.

Cette demande, l’Institut de l’Entreprise l’a entendue. Nous proposons de décloisonner les modèles de travail salarié et indépendant, afin qu’il soit possible, pour les collaborateurs qui le souhaitent, d’allier les possibilités offertes par ces deux statuts.

Quelles propositions faites-vous aux candidats pour concilier hausse du pouvoir d’achat et baisse des charges entrepreneuriales ?

A.F. : Nous portons une proposition très concrète en la matière. Nous pensons qu’en baissant la pression fiscale qui existe sur la participation et l’intéressement à travers le forfait social, qui a été considérablement augmenté en 2012, les entreprises pourraient augmenter la redistribution qu’elles opèrent en direction de leurs collaborateurs. Ces outils sont extrêmement puissants, notamment parce qu’ils sont soumis à des prélèvements sociaux plus faibles que sur les primes.

Comment accélérer au sein des entreprises françaises le défi de la décarbonation ?

A.F. : Sur cette question d’intérêt général, il faut miser sur la synergie entre le public et le privé. Nous sommes complémentaires. Si on veut réussir la transition énergétique et climatique, on aura besoin demain de la force de frappe des entreprises pour avoir partout des bornes pour recharger les véhicules propres, des bâtiments écoresponsables, des sources d’énergies décarbonées… Sans les entreprises le passage à l’échelle de ces projets sera tout simplement impossible. Il y a un autre accélérateur qu’il ne faut pas négliger : c’est la commande publique, qui fait l’objet de l’une de nos propositions.

La loi « Climat et Résilience » de 2021 a prévu que les marchés publics intègrent des critères de RSE dans leurs appels d’offre. Il faut en accélérer l’application, car en France, l’achat public représente à lui seul plus de 9% du PIB. Il est clair que l’effet d’entraînement d’une telle masse d’achat ne peut qu’être colossal concernant l’amélioration de l’empreinte carbone des entreprises en France.

Quels engagements attendez-vous des candidats pour réindustrialiser le pays ?

A.F.: Il y a de nombreux facteurs ; j’en citerai deux. D’abord, il faut revenir sur les causes de la désindustrialisation ; les produits faits à l’étranger étaient moins chers. Pour relocaliser sérieusement certaines productions, les Français doivent y être prêts et accepter que notre modèle social ait un coût répercuté sur la production locale. Sans cette acceptation les relocalisations resteront limitées car, même avec de l’innovation, produire en France restera plus cher.

C’est le prix de notre modèle social. Ensuite, pour réindustrialiser vraiment, il faut des compétences, des ingénieurs, des ouvriers qualifiés. Or nous observons une tendance nette au désinvestissement des élèves dans les mathématiques ; et, en matière d’ouvriers qualifiés, nous avons beaucoup de mal à recruter, même lorsqu’on propose aux gens de les former de A à Z. Ces dernières années, l’Institut de l’Entreprise a donc beaucoup œuvré pour inverser l’image de l’apprentissage. Des progrès ont été faits et il ne faut pas relâcher nos efforts.

Nombre d’entrepreneurs attendent des décisions fortes en matière de succession entrepreneuriale, de baisse des dépenses publiques, d’allègement du millefeuille administratif et des réglementations. Quelles sont celles que l’Institut appelle de ses vœux ?

A.F. : Le sens de toutes nos propositions, c’est de faciliter l’action des entreprises, de renforcer les meilleures pratiques et de changer l’échelle de notre impact. Il est important de rappeler que 99,8 % des entreprises du pays sont des TPE/PME qui, très souvent, ne sont pas outillées pour mettre en œuvre de nombreux dispositifs, tels que participation ou intéressement, qui profiteraient réellement à leurs salariés, mais sont trop lourds pour elles à mettre en place sur le plan administratif. Notre deuxième objectif c’est l’incitation, parce que nous croyons profondément en la capacité d’entrainement collectif par l’intermédiaire des entreprises les plus vertueuses. L’heure est à l’engagement des entreprises, il faut poursuivre dans cette voie en avantageant celles qui ont les meilleures pratiques.

Propos recueillis par Valérie Loctin

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