Accueil Actu AG2R La Mondiale – Malakoff Humanis : deux géants trop similaires pour s’unir ?

AG2R La Mondiale – Malakoff Humanis : deux géants trop similaires pour s’unir ?

Alors que l’incertitude qui entoure les conséquences de l’épidémie sur l’économie laissait penser que les projets de fusion-acquisition seraient gelés pour un temps, il semble qu’il en soit autrement dans plusieurs secteurs, banque et énergie en tête. Dans l’assurance également, une rumeur refait surface concernant deux géants du secteur : qu’en penser ?

Le monde des assureurs paritaires – c’est-à-dire à but non lucratif et gérés à parts égales par des syndicats de patrons et de salariés – est un habitué des opérations de rapprochement : en plus d’une décennie, la moitié des institutions de prévoyance ont disparu, et bien des mutuelles ont été absorbées par les groupes de protection sociale. C’est aussi, corollairement, un habitué des rumeurs qui précèdent – ou ne précèdent pas – ces projets. Dernière en date : la possibilité pour les deux géants du secteur, AG2R La Mondiale et Malakoff Humanis, de fusionner, rapportée par Jacques de Baudus dans la rubrique des « Potins » du Pavé de l’Assurance.

Au-delà des jeux politiques qui sous-tendent ces opérations, le champ paritaire offre de nombreuses illustrations des conditions de réussite de tels projets de rapprochement. Sans présumer de son caractère fondé, intéressons à la faisabilité économique de cette hypothèse de fusion.

La première condition d’un rapprochement est une certaine compatibilité opérationnelle. De ce point de vue, les deux assureurs apparaissent très peu complémentaires : ils proposent les mêmes activités de gestion de retraite complémentaire, d’épargne, d’assurance santé et prévoyance, et ont adopté des schémas de distribution relativement similaires, sans qu’aucun des deux partenaires présumés n’ait un actif véritablement unique à apporter à l’ensemble.

S’ils ne sont pas complémentaires, c’est qu’un éventuel projet de rapprochement aurait pour fondement la recherche de l’efficacité de l’ensemble par économies d’échelle. Pour que le rapprochement ait lieu sur un même pied, encore faudrait-il que les partenaires soient relativement homogènes au point de vue financier. Si leurs ratios de solvabilité sont relativement proches, autour de 220%, ils cachent une inégalité notable dans la dynamique de développement de chacun. Malakoff Humanis, très concentré sur l’activité de santé-prévoyance, elle-même peu demandeuse de fonds propres, voit ces derniers stagner depuis plusieurs années un peu au-delà de 5 milliards d’euros, la faute en revenant à un résultat combiné négatif.

AG2R La Mondiale, inversement, alimente régulièrement ses fonds propres (qui ont augmenté de près de 60%, soit 3 milliards d’euros, en cinq ans) pour son activité d’épargne retraite par un résultat combiné largement positif (350 millions d’euros l’année dernière). Cette solidité financière permet également à AG2R La Mondiale d’emprunter à des taux préférentiels sur les marchés (et surtout inférieurs à sa propre rentabilité), accès symbolisé par la note A- perspective positive délivrée par l’agence de notation Standard & Poors.

Reste l’hypothèse d’un rapprochement motivé par une forte asymétrie au niveau politique ou institutionnel. Pourtant, rien n’est à signaler de ce côté-là non plus. Si c’est d’une absorption « prédatrice » qu’il s’agissait, d’autres groupes, notamment plus petits, auraient bien plus de raisons de s’inquiéter. Audiens, le groupe de protection sociale des métiers de la culture, se trouverait par exemple, selon Tripalio, en porte-à-faux depuis le refus de l’autorité prudentielle, l’ACPR, d’approuver d’une part la nomination de son directeur général, Frédéric Olivennes, pour manque de compétence en matière d’assurance, et d’autre part sa nouvelle compagnie d’assurance Audiens Direct.

Non seulement les deux assureurs ne se trouvent pas dans une telle situation d’asymétrie, mais ils n’ont pas non plus intérêt à en créer une et à s’exposer à l’appétit d’autres concurrents. Les deux groupes ont en effet connu le goût de la défaite en matière de rapprochements. En 2016, la fusion entre Malakoff Médéric et La Mutuelle Générale avait été avortée de justesse. L’année dernière, c’est le groupe AG2R La Mondiale Matmut qui a expulsé son suffixe mutualiste cinq mois seulement après la prise d’effet de la fusion.

C’est qu’en la matière les questions de culture d’entreprise sont cruciales. Or, les deux groupes paritaires ont une approche très différente quant à leurs relations institutionnelles avec les entités qu’elles absorbent. AG2R La Mondiale est davantage porté à maintenir l’identité et la marque des institutions qui la rejoignent – quitte à devoir tenir des assemblées générales à rallonge – tandis que Malakoff Humanis a une approche plus intégratrice et uniformisante.

Par ailleurs, les caractéristiques des partenaires présumés ne peuvent suffire à rendre pertinent un projet de rapprochement. Son contexte ne doit pas être négligé, d’autant plus qu’en l’occurrence il s’y prête mal. Le projet de rapprochement interviendrait en pleines conséquences de l’épidémie, alors que les contours exacts de la réforme des retraites ne sont pas connus et que la formation de la cinquième branche de la Sécu consacrée au risque de perte d’autonomie devrait retenir l’attention des acteurs pour le développement de nouveaux métiers.

Mais encore, le projet devrait passer l’approbation de l’autorité de la concurrence. Compte tenu du poids des deux partenaires sur le marché de la santé prévoyance, obtenir la bénédiction de l’autorité sur leur hypothétique union ne serait pas gagné. Sur le même thème, elle aurait par exemple émis spontanément un avis négatif sur la possibilité d’une reprise des activités d’Aviva par Covéa en matière d’assurance auto.

Difficile donc de trouver une quelconque pertinence économique à ces rumeurs qui doivent, si l’on en croit Tripalio, être cantonnées à des spéculations politiquement intéressées et possiblement émises par le syndicat Force Ouvrière, influent chez Malakoff Humanis. Or, si elles devaient dépasser le stade de rumeurs, ces spéculations, compte tenu de la forte homogénéité des deux partenaires, pourraient coûter leur emploi à de très nombreux salariés dès lors redondants. Comment, alors, imaginer que ledit syndicat puisse considérer comme réaliste de sacrifier des milliers de salariés sur les 22 000 que compterait le nouvel ensemble à des calculs politiques en pleine phase de récession ? Gageons que ce qui est rumeur reste rumeur ; plus concret, l’analyse montre que cela ne tiendrait pas.

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