Par Patrick Pascal, ancien Ambassadeur et Président du Groupe Alstom à Moscou pour la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie.
Tribune. Le terme de « crise » est galvaudé, même lorsqu’il s’agit des relations internationales. Il fait référence au sens strict à un moment paroxystique de rupture, en principe donc bref, alors que les crises se développant sous nos yeux se déroulent à répétition et sont souvent durables. La crise syrienne a été une longue descente aux enfers. Les analystes et experts pronostiquent une guerre en Ukraine qui pourrait être étalée dans le temps.
Ce qui importe en fait dans l’analyse est de s’attacher aux événements et phénomènes ayant de possibles conséquences à long terme. C’est alors que l’on peut considérer que les crises affectent le système international de manière significative.
*
La liste est longue en un peu moins d’un siècle, de la crise de 1929 et des Sudètes à la crise financière de 2008 et aujourd’hui à la crise ukrainienne qu’il faut d’abord appeler guerre. L’anatomie des crises récentes, depuis l’Afghanistan à l’été 2021, a révélé les fragilités du système des relations internationales, mais a aussi laissé entrevoir la perspective de mutations susceptibles de n’être pas toutes négatives. Comme certains économistes parlant de « destruction créatrice », l’on pourrait alors évoquer des crises constructives. Marioupol est une tragédie, mais restera quoi qu’il en soit le symbole de la résistance face à une barbarie dont il faudra, à tout prix et par tous les moyens, éviter la répétition.
L’Afghanistan aura posé le problème général des interventions, y compris lorsque de nobles intentions sont affichées. Après la guerre soviétique s’inscrivant dans une tradition impériale, la guerre a d’abord visé la destruction d’Al-Qaeda en riposte aux attentats du World Trade Center. Mais elle n’était pas censée se limiter au regime change – en l’occurrence le remplacement des Talibans – et elle a aussi eu pour ambition d’opérer une vaste reconstruction (nation building)qu’il s’agisse de la part des États-Unis, de leurs partenaires ou des organisations internationales. Le départ chaotique de l’été 2021 ne saurait se solder par une non-assistance à nation en danger. C’est donc plutôt à un renforcement des institutions de l’ONU et d’autres agences multilatérales qu’il faudra songer.
La guerre en Ukraine ne signifie pas la résurgence d’une nouvelle guerre froide et il s’agit d’autre chose. La guerre froide a en effet correspondu historiquement à une période où les États étaient les acteurs principaux du système international et recouraient systématiquement aux Nations Unies à l’invocation de leur souveraineté sur la base de l’article 2, paragraphe 7 de la Charte. Les blocs se faisaient face dans un rapport d’équilibre reposant sur la détention de l’arme nucléaire et les affrontements entre les superpuissances se déroulaient sur des théâtres périphériques. La « fin de l’histoire » ne s’est évidemment pas produite en 1989-1991, sous la forme de la domination d’une seule puissance, comme cela a été avancé.
Aujourd’hui, l’équilibre de la terreur n’est plus entièrement la clé de voûte du système. Bien au contraire, une puissance nucléaire évoque, au cœur même de l’Europe, le recours à des armes suprêmes a fortiori contre un État non doté. Le regain de vigueur de l’OTAN, pourtant déclaré il n’y a pas si longtemps en « état de mort cérébrale » voire son élargissement à des pays comme la Suède et la Finlande, ne permettra pas de faire l’économie d’une nouvelle architecture de sécurité dont l’un des principes ou l’une des finalités serait une plus grande autonomie stratégique de l’Europe.
L’un des risques de la montée en puissance des tensions dans la zone Indo-Pacifique est qu’elle s’inscrive dans une tendance à la constitution de blocs dans la zone considérée. Quoi qu’il en soit, la question de Taïwan a, à plusieurs reprises été évoquée, dans le contexte de la guerre en Ukraine, à propos des interrogations sur le rôle que la Chine pourrait jouer et de ses relations avec la Russie.