Photo Alain Apaydin/ABACAPRESS.COM

Par Marc Alpozzo, philosophe et essayiste

Tribune. En 2002 pourtant, l’historien et essayiste français Daniel Lindenberg (1940-2018) nous avait bien prévenus, par son Rappel à l’ordre[1]. Lui qui avait enquêté sur les nouveaux réactionnaires, il tirait le signal d’alarme de toutes ses forces ; vingt ans plus tard, la situation semble montrer pourtant, que le dossier reste ouvert puisque, visiblement, personne ne l’a écouté : les réacs sévissent toujours, et même plus que jamais !

Voyons cela de plus près :  Daniel Lindenberg  avait mené une excellente enquête de police, en tant que procureur moderne et emblématique, sur les idées conservatrices ou réactionnaires, voire racistes ou sexistes visant plusieurs catégories d’intellectuels : parmi les écrivains on trouvait Maurice G. Dantec, Michel Houellebecq, Philippe Muray, Pascal Bruckner et Alain Minc ; les philosophes, Alain Badiou, Pierre Manent, Luc Ferry, Jean-Claude Milner, Alain Finkielkraut ; et les historiens, Pierre-André Taguieff, Pierre Nora, Shmuel Trigano, Alain Besançon, Marcel Gauchet.

On constate aussi que, parmi ces « nouveaux réactionnaires » épinglés (au « mur des cons » de Lindeberg ?), que l’essayiste et pamphlétaire opposait aux intellectuels « progressistes » ou « de gauche » (là c’est mieux !), on trouve un grand nombre d’intellectuels… anciennement de gauche ! Décidément !

Dans un article qui fit sensation, et que l’on retrouve dans son Éloge de l’infini (2001), Philippe Sollers parlait jadis, de la « France moisie »[2], visant ce conservatisme autant nauséabond (idées olfactives ?) que nauséeux, qui vous donnait des vomissements, voire la chiasse.

Juste avant de mourir, en 2006, Muray, quant à lui, avait pris de son précieux temps pour souligner tout de même l’étrange complicité de Lindeberg avec le monde médiatique et censeur, incarné notamment par Edwy Penel et Pierre Rosanvallon.

Mais alors, qui sont ces nouveaux réacs qui dérangent tant le pouvoir en place ? Qu’est-ce qui les fait parler ?

Faisons un point : normalement, on est réac quand on réagit au pouvoir en place. Jadis, du temps de Duras ou Aragon par exemple, qui étaient communistes, donc lorsque la droite était au pouvoir, la gauche fut souvent considérée comme « réactionnaire ». Normal, dirons-nous ! Il peut arriver qu’elle soit toujours considérée comme telle aujourd’hui, d’ailleurs. Mais, ce qui fait parler précisément les « nouveaux réactionnaires »[3] désormais, ce n’est plus une tentation de changer le monde, non, c’est à présent le désastre en cours qui guette notre pays.

Entendons-nous bien : les bigots du politiquement correct, tel Lindenberg, tirent la sonnette d’alarme, parce que ces néo-réacs, dans lesquels on peut ranger désormais Éric Zemmour, Mathieu Bock-Côté, Élisabeth Lévy, Gilles-William Goldnadel notamment, représentent à leurs yeux une vieille France élégante, rabougrie, désuète qui leur fiche les jetons. Les nouveaux réacs les dénoncent à leur tour, parce qu’ils s’obstinent à refuser de regarder en face le désastre, dont ils sont en partie responsables.

Guerre permanente entre une gauche morale et une droite en émoi : s’insurgeant contre tous ces flics de la pensée correcte, les nouveaux réacs écrivent parce que le pays brûle. Pendant ce temps, tous ces gentils bourgeois bien-pensants continuent de chanter leur permanente ritournelle : « Tout va très bien Madame la marquise[4] ». Quand ce ne sont pas, par alternance, les éternels couinements, les paroles rassurantes, les cris d’orfraie, les railleries et les indignations à géométrie variables comme s’il en pleuvait ! les bigots modernes prétendant que le spectacle réactionnaire de nos jours, par son outrance droitière assumée, et cette décontraction indécente des idéologues de la vieille droite, conduit le pays au fascisme, alors même que l’islam politique s’installe en France, par exemple, ou que les violences à la personne ont explosées ; que le trafic de drogue génère des sommes astronomiques dans les banlieues (et on pourrait vous dérouler la liste qui est longue comme un bras !)

Prenez par exemple Les territoires perdus de la République[5]  qui traite, comme l’indique son sous-titre, de l’antisémitisme, du racisme et du sexisme en milieu scolaire et plus particulièrement parmi les jeunes d’origine maghrébine. Cet ouvrage n’a jamais été aussi actuel qu’aujourd’hui. Pourtant, ce brûlot autrefois (en 2002 déjà !), sortit en librairie sous des protestations indignées et des crachats émanant toujours de la même caste de bobos, les médias de gauche, qui offrirent à ce livre, pourtant essentiel, un accueil glacial. L’expression « territoires perdus de la République » fut reprise par des hommes politiques, dont Jacques Chirac lui-même et Philippe de Villiers (encore un réac, décidément !) et, comble du comble : Alain Finkielkraut en parla, en 2013, comme d’un « livre capital […] écrit par des professeurs [qui] faisait apparaître la triste réalité des quartiers difficiles : misogynie, antisémitisme, francophobie ». Tout cela fut suffisant pour que les gardiens du temple montent au créneau dénoncer une infamie, alors que le livre était plutôt bien accueilli par les lecteurs. Mais rien ne résiste aux maîtres-censeurs, surtout quand on leur fait mordre le réel !

Les nouveaux réacs se distinguent donc des anciens réacs, par le motif même de leur combat : les « néo-réacs » comme on les appelle aujourd’hui, ne se posent plus contre un ordre établi qu’ils cherchent à subvertir, en vue d’un monde supposé meilleur. Non, les nouveaux réacs ont une toute autre obsession : sauver leur propre monde, préférant de loin « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ». Depuis maintenant 20 ans au moins, ces nouveaux réacs n’ont de cesse de sonner le tocsin, appelant à la vigilance face à la barbarie qui monte dans notre société, effrayés par le déclin inexorable des classes moyennes, de l’école, des hôpitaux, des institutions, réclamant à corps et à cris un « sursaut réactif » qui visiblement passe mal face aux sermonneurs et aux juges « adeptes des sciences sociales », et aux « journalistes-perroquets qui n’ont jamais autant répété vouloir faire sens que depuis qu’ils ont perdu le nord », comme l’écrivait avec intelligence Ivan Rioufol dans son essai, en 2012[6].

Force est de constater que le message passe mal dans les oreilles de la gauche, nouveau pouvoir de moralisateurs puissants, puisque qu’ils détiennent l’ensemble des médias, et que la droite se courbe devant leurs idées. Avec nos nouveaux bondieusards et leur nouvelle religion laïque, les alertes répétées face à une immigration massive devient une alerte anti-immigration, une peur face à l’islam politique devient subitement de l’islamophobie, un soupçon face à une société multiculturaliste difficile à construire devient aux yeux des « maîtres-censeurs » (pour reprendre la formule d’Élisabeth Lévy), un multiculturalisme vu comme une plaie absolue pour ces obsédés de la société ouverte (mais sur quoi ?), la défense de l’identité nationale devient une obsession identitaire, ou encore quand les nouveaux réactionnaires pointent les « mensonges » du GIEC ils deviennent subitement « climato-sceptiques », etc.

Elon Musk rachète Twitter pour restaurer la « liberté d’expression » qui fait tant peur à la gauche, trop habituée à endoctriner les masses, et c’est toute la presse bien-pensante qui s’indigne. Les néo-réacs s’en réjouissent plutôt, se demandant comment réinventer le modèle. Là où la morale est du côté des conservateurs de la gauche, la liberté est du côté des réacs de droite ; là où la tolérance des idées de l’adversaire dans le débat est à droite, le dogme, la soumission, la théologie du politiquement correcte est à gauche : là où la lucidité est à droite (encore une fois, décidément !), le déni, l’indignation bien-pensante, la calomnie et la dénonciation est à gauche ; le nouveau réac est donc bel et bien moderne, en phase avec son époque.

Pourquoi ? Mais parce qu’il est craintif pour la pérennité de la société française, vous l’avez bien compris ! Il travaille à empêcher la déculturation des masses, le déracinement des autochtones. Il se révèle soucieux de restaurer les libertés contre les goulags et les bûchers des flics du politiquement correct. Il est moderne parce qu’il est en phase avec son époque, projeté dans l’avenir, là où les agents de la marais-chaussée de la morale regardent en arrière, quand ils ne se crèvent pas tout simplement les yeux pour ne pas voir…

Marc Alpozzo
Philosophe, essayiste
Auteur de Seuls. Éloge de la rencontre, Les Belles Lettres


[1] Le Rappel à l’ordre : Enquête sur les nouveaux réactionnaires est un pamphlet de l’historien et essayiste français Daniel Lindenberg, publié en 2002

[2] Lisez quelques textes de Sollers et vous verrez qu’il n’y a pas plus réac, mais bon !

[3] Ivan Rioufol a publié un livre De l’urgence d’être réactionnaire, en 2012, aux éditions PUF, dans lequel il dénonce tous ces donneurs de leçons, « sermonneurs bien-pensants » comme il dit, qui mènent notre vieux pays au désastre, et que les Nouveaux réactionnaires ont le devoir de dénoncer inlassablement.

[4] Chanson de Ray Ventura, 1935.

[5] Les Territoires perdus de la République – antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire est un ouvrage collectif paru en 2002 aux Éditions Mille et une nuits, sous la direction de Georges Bensoussan sous le pseudonyme d’Emmanuel Brenner.

[6] Op. cit.

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