Par Emmanuel Jaffelin, écrivain et philosophe

Si un Extraterrestre cultivé venait nous voir, il penserait que la vie des humains est en période de Carnaval car il verrait le visage, quasiment de chaque être humain, caché sous un masque. Dire que le confinement est une clownerie n’est donc pas une métaphore, tant il est vrai que certains clowns ne font pas rire et que d’autres font même pleurer ! C’est notamment le cas du Clown Blanc auquel nous ressemblons quand nous sortons masqués dans la rue. Rappelons-nous du masque lunaire de Pierrot fait d’un maquillage blanc. Avec ce masque anti-virus souvent blanc et provenant désormais le plus souvent de  Chine, nous ne montrons ni notre bouche ni notre nez, mais seulement nos yeux qui ne sont pas forcément bridés, mais qui montrent par leur tristesse que nos vies le sont. Nous sommes bridés comme les chevaux ; non pour avancer, mais, hélas, pour reculer.

Un monde masqué est un monde marqué par le privilège de la santé sur la liberté, comme si cette dernière ne supposait pas la responsabilité. Etre libre consiste à être la cause de ses actes et d’en répondre. Or, dans ce monde sans visage, la santé postule que nous sommes plutôt des victimes que des res-ponsables et que nous ne savons ni ré-pondre de nos actes ni en pondre (ponte empêchée notamment par la fermeture, en France notamment, des lieux culturels et sportifs, sans parler des lieux de restauration). Cette dictature de la santé efface les visages dont nous ne voyons ni le nez ni la bouche. Bref, le masque efface la personne en la virtualisant.

 Parler à quelqu’un est cet acte par lequel un visage s’adresse à un autre visage qui accueille les propos par ses réactions (les mimiques et notamment le mouvement des lèvres indiquant l ’intérêt pour ou l’indifférence aux propos reçus). Le fait de parler avec un masque freine par conséquent la parole et le dialogue. Les autres régimes qui freinaient autrefois la parole sont aujourd’hui nommées des dictatures. En effet, dans un pays autoritaire ou totalitaire, il est préférable que le citoyen la ferme (sa bouche !) et qu’il ne cherche pas à dire la vérité ou à manifester Sa liberté.

Certaines « victimes » actuelles (pas nécessairement les personnes atteintes par le virus, mais celles qui pensent que leur vie doit se soumettre à l’avis médico-politique) pourront dire (sous leur masque) que le silence prime la parole, validant ainsi cette thèse selon laquelle la santé prime la liberté.

Lorsque le philosophe Emmanuel Lévinas écrit : « le visage de mon prochain est une altérité qui ouvre l’au-delà. Le Dieu du ciel est accessible sans rien perdre de sa transcendance, mais sans nier la liberté du croyant », il nous invite post-mortem à comprendre aujourd’hui qu’un visage masqué nie notre accès à l’altérité et à la divinité. Une médecine athée n’a donc aucun problème à réduire l’être humain à un mort-vivant, un Zombie, tel que celui devenu, sinon le héros, du moins le personnage central du film Retour à Zombieland ! Mort en 1995, E. Levinas écrirait peut-être aujourd’hui, voire, très probablement, que l ’homme masqué constitue une sorte de « nulle part », c’est-à-dire un être im-personnel car dé-personnalisé par ce masque qui le  coince entre l’être et le néant.

Cependant, tous les masques ne se valent pas : les masques médicaux semblent mieux protéger du risque d’inhaler des bactéries et ledit Coronavirus alors que les masques d’hygiène ne réalisent pas ce niveau de protection face aux particules fines et au fameux virus : ils ont juste pour mérite de protéger autrui des postillons de celui qui porte le faible masque. Mais l’essentiel est d’être masqué, c’est-à-dire maqué et marqué par ce diktat médical ou cette nouvelle dictature non assumée de la médecine ! Et vive la Santé comme ablation de la liberté ! Sans visage, mais avec pléthore de masques, la vie sociale nous fait sortir du monde : car elle devient im-monde !

E. Levinas insistait sur le fait que le visage doit être dénudé, offert et donc exposé. Un monde où le visage est vétu, gardé caché et imposé est un monde qui perd son âme et son arme : un monde qui préfère embarrasser qu’embrasser. Un monde décadent dont on ne voit plus les dents ! Et qui ne voit plus que le visage fonde les morales, les assassins tuant plutôt une personne par derrière. Or le masque ne fait-il pas du visage un arrière ou un derrière ?

LAISSER UN COMMENTAIRE

Tapez votre commentaire
Entrez votre nom ici

dix-huit − deux =