Sos Saroyan, le « petit prince » du vin 2.0

Copyright photo A. Bordier

De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Passionné par le vin depuis toujours, Sos Saroyan a lancé son premier millésime en 2020. A 28 ans, il part de zéro. Il apprend le métier, produit son vin, et, en même temps développe des applications technologiques dédiées au secteur, qui vont faire du bruit en Arménie et au-delà du Caucase. Rencontre avec un jeune homme qui a les deux pieds dans les vignes et la tête dans les étoiles.

Il est né en 1993 à Gyumri, dans la deuxième ville, qui se situe au nord-ouest du pays. Cette région avait été dévastée le 7 décembre 1988 par le terrible tremblement de terre de Spitak. Gyumri pour reloger une partie de ses réfugiés avait dû reconstruire. Au nord de la ville, à la place des champs de blé, de nouveaux quartiers sont sortis de terre. C’est dans ces quartiers que le jeune Sos a grandi. Pour s’y rendre en voiture, d’Erevan, il faut compter deux heures. L’autoroute par endroit est complétement défoncée. Il s’agit de l’autoroute M1, qui n’a d’autoroute que le nom. Les nids de poule y sont indénombrables depuis quelques années. La conduite est sportive, elle alterne entre coups de freins brusques, et, pointe de vitesse à 70 km/h. Puis, un rythme de croisière à 50-60 km/h vous permet de parcourir les 120 km sans dommage. C’est pour cela que l’Etat a décidé, enfin, d’investir. En parallèle de cette autoroute obsolète, une nouvelle autoroute est en train de voir le jour. Elle devrait être livrée en 2022. Cette autoroute est symbolique de ce qu’est l’Arménie, qui vit entre l’ancien monde délabré par 70 années de communisme bolchévique et le nouveau monde, celui des années 2000, qui a vu l’émergence d’une nouvelle génération, celle dont fait partie Sos. C’est dans cette entre-deux qu’il a décidé de vivre. Brillant lycéen, il effectue ses études supérieures à l’école Polytechnique d’Erevan. A sa sortie, il fait son service militaire pendant deux ans, entre 2016 et 2018. Puis, en septembre 2018, il obtient son premier contrat au sein de l’éco-système familial de Machanents.

A l’école de Machanents

Cet éco-système est incroyable. Difficile de l’appeler « groupe familial », tant il est une sorte de nouveau monde né d’un rêve. Mais c’en est un. Machanents est un petit groupe familial et nouveau monde, un « village » qui se situe dans un quartier de la Cité Sainte de l’Arménie, à Etchmiadzin, à 20 petites minutes à l’ouest d’Erevan, après l’aéroport de Zvarnots. Son fondateur s’appelle Grigor Machanents Babakanyan. En 1986, à l’âge de 17 ans, un soir, dans la nuit, il fait un rêve mystérieux. « J’ai rêvé, raconte-t-il, que je construisais une ville nouvelle, où les habitants étaient tous unis et heureux. Ils avaient tous les yeux bleus. » En le regardant droit dans les yeux, on constate que lui-aussi a les yeux bleus, bleus-gris exactement. Son rêve mystérieux, il va le réaliser. En septembre 2018, quand il arrive dans le « village » de Machanents, Sos connaît bien l’histoire de ce rêve devenu réalité. Il est très proche de la fille de Grigor, Arpine. Ils tombent amoureux l’un de l’autre. Et, ils se marient l’année d’après, en novembre 2019. Le rêve de Grigor devient générationnel.

En 30 ans, la famille de Grigor, ses parents, ses frères Artash et Gevorg, son épouse Narine, et, ses enfants ont construit un éco-système qui démarre avec la pose de la première pierre, au début des années 90. Grigor avec l’accord de ses parents recueille des enfants orphelins. Le tremblement de terre de 1988, la guerre contre l’Azerbaïdjan entre 1991 et 1994 ont fait des dizaines de milliers d’orphelins. Pour occuper ceux qu’il a recueilli, Grigor lance son théâtre et crée sa troupe. Elle fera 200 représentations dans tout le pays. Puis, il ouvre sa première école d’art où les enfants apprennent, gratuitement, à dessiner, à peindre, à sculpter. A Etchmiadzin, il transforme une friche de 5 000 m2 en « village », avec une dizaine de bâtiments, des cours intérieures, un restaurant, une maison d’hôtes, un hôtel, un atelier de poterie, et, un centre de formation IT. Sos tombe littéralement amoureux de cet univers. Il rêve lui-aussi. Il décide d’apporter sa pierre à l’édifice familial et dit un jour : « Je veux produire le vin de Machanents. »

Le vin 2.0 de Machanents

Même si la petite entreprise familiale, aujourd’hui, est un succès et fait vivre une cinquantaine de salariés, en offrant à 300 enfants chaque année des cours gratuits, Sos part dans cette aventure vinicole de zéro. Il n’a pas de vignoble, et, malgré sa passion pour le noble liquide blanc, rouge et rosé, il n’est qu’un amateur. Il décide de reprendre des études et s’inscrit à l’Université du Vin d’Erevan, EVN Wine Academy. En 2020, il achète plusieurs tonnes de grappes de raisin et produit son premier millésime. Il se fait aider par les professeurs de l’académie. Il achète ses premières grappes près d’Armavir, dans la région. « Je préfère acheter localement les grappes, plutôt que d’aller dans la région d’Areni » explique-t-il. Son rêve ? Il en a un : « Je veux produire un vin digne de nos ancêtres. Parce qu’ici le vin est né il y a plus de 6 100 ans. Et, je veux apporter au monde du vin les dernières technologies en termes de production, de vinification, mais, aussi en termes de marketing et de vente. » Pour le marketing de son vin, il est en avance, et, il est en train de réussir son pari. En partenariat avec la société Arloopa, spécialisée dans la réalité augmentée et dans la réalité virtuelle, il a conçu la première étiquette interactive. Pendant notre dégustation, il approche son smartphone de l’étiquette de la bouteille qu’il vient de déboucher. L’étiquette est un clin d’œil à son beau-père, Grigor, qui est à la fois, acteur, écrivain, entrepreneur, peintre, poète, rêveur et sculpteur. Il a fait réaliser une étiquette en forme de livre, à l’effigie de l’autoportrait de son beau-père. Cette étiquette est scellée sur la bouteille. Il positionne son smartphone devant, et simultanément, l’étiquette s’anime comme dans un film. Grigor parle et présente le vin de Machanents, avec humour. C’est une véritable réussite animée.

« Oui, nous voulons, précise Sos, développer notre propre application. Et, nous voulons faire entrer le vin dans le monde technologique, tout en sauvegardant ses racines, sa noblesse de robe. Par exemple, nous faisons vieillir notre vin dans des karas, des vieilles amphores arméniennes. »

Dans son petit chai familial, qui se situe chez lui, dans sa cave, à quelques mètres de Machanents House, Sos va produire son deuxième millésime. « L’année dernière nous avons produit 2 000 bouteilles, du blanc et du rouge. Cette année nous en produiront 3 000. Et, nous allons produire notre premier rosé… » Sos n’a pas le temps de finir sa phrase. Quelqu’un vient de frapper à la porte. C’est son beau-père, Grigor, qui apporte pour la dégustation un plateau de fromages, des olives et du pain.

Si le rêve de Grigor Machanents Babakanyan s’est réalisé, en créant une ONG, la Croix de l’Unité Arménienne, des écoles gratuites, et, plusieurs PME, dont un fournisseur d’accès internet, Arpinet, et, deux chaînes culturelles régionales, celui de Sos Babakanyan risque bel et bien de se transformer en réalité augmentée. Ce qui est certain c’est qu’il a su marier le neuf avec l’ancien. Et, qu’il n’est pas prêt de s’arrêter. Kenats !

Reportage réalisé par Antoine Bordier

LAISSER UN COMMENTAIRE

Tapez votre commentaire
Entrez votre nom ici

12 + 1 =