L’année 2021 se termine avec l’évêque du diocèse de Fréjus-Toulon, Mgr Dominique Rey. Il est entre deux eaux. L’année dernière, il fêtait ses 20 années à la tête du diocèse. L’année prochaine, il fêtera ses 70 ans de vie terrestre. Il est entre deux eaux, comme l’Eglise de France qui a vécu l’année 2021 dans des eaux troubles. Plongée avec un évêque en eaux profondes.

Comme a son habitude, même si le poids de l’âge et de la fonction commence à se faire sentir, Mgr Rey est en forme. Il blague, le sourire en coin. Dans sa voiture blanche – elle n’est pas blindée et n’a pas vocation à se transformer en papamobile – il écoute ses chanteurs préférés. Ils appartiennent à l’ancien-temps, à celui où les chanteurs étaient des conteurs, des poètes. Il écoute du Léo Ferré, du Brassens, du Brel.

Mgr Rey ne s’en cache pas, l’année 2021 a été très douloureuse pour l’Eglise, sa hiérarchie, ses membres, ses fidèles, ses prêtres et ses évêques. « Je dis souvent que le Christianisme est né d’un tombeau qui est devenu un berceau. Et, c’est au moment où il y a eu de très grandes crises, que l’Eglise a pu rebondir et continuer à se développer. » Dans son diocèse, les scandales de pédophilie, la démission proposée par Mgr Michel Aupetit et accepté très rapidement par le pape François (« trop rapidement » disent certains qui s’interrogent encore sur cette « acceptation maladroite ») n’ont pas remis en question pour autant les célébrations d’ordination de prêtres au mois de juin et de septembre.

Mais les scandales sont bien là. « Le rapport de la CIASE (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise) a mis en lumière l’ampleur et la profondeur des crimes, qui ont défiguré le visage du Christ. A la Conférence des évêques de France (la CEF) à Lourdes, en novembre dernier, les témoignages m’ont beaucoup touché. Et, personnellement, j’ai entendu un certain nombre de victimes. J’ai été abasourdi, choqué par ces drames. On ne peut pas taire ces choses-là. On ne peut pas taire les victimes. On leur doit une démarche d’écoute, d’accompagnement, et, de réparation. Nous réfléchissons à la réparation financière. »

L’Église à la croisée des chemins

L’Eglise serait-elle à la croisée des chemins ? Des chemins où le mal l’emporterait sur le bien, le laid sur le beau, le mensonge sur la vérité, la complicité sur la dénonciation, l’injustice sur la justice ? L’Eglise devrait-elle se réformer ? Dans l’histoire de l’Eglise, qu’il s’agisse des grandes persécutions, il y a 2000 ans, lors de la période romaine, ou plus tard, lors des croisades, lors de la Révolution française, et, plus récemment lors des persécutions des Chrétiens d’Orient, l’Eglise s’est toujours réformée aux plis de ces persécutions. Cette fois-ci, l’enjeu est autre, puisque c’est de l’intérieur, de ses membres, de son clergé que les scandales proviennent, comme au temps du pape Alexandre VI.

Le temps des scandales serait le temps des réformes. « L’Eglise est toujours en situation de se réformer, explique Mgr Rey. Elle est animée par le mystère du Salut, qu’Elle doit apporter au monde. Pas le contraire. Elle doit aider les acteurs de l’Eglise à changer, à se convertir. Nous devons, et, nous devrons améliorer nos comportements, nos relations ecclésiales. Nous devons davantage travailler en coresponsabilité avec les laïcs. » Il cite quelques chiffres. Dans son diocèse, sur une dizaine d’affaires, quatre ont fait l’objet d’un jugement. C’est l’un des diocèses où les affaires seraient les moins nombreuses.

Monseigneur Michel Aupetit et le « rififi » parisien

Après cette séquence sur les affaires de pédophilie, qui ressemble au sparadrap du Capitaine Haddock dont l’Eglise semble avoir du mal à se débarrasser, depuis les premières révélations au début des années 2000, nous évoquons l’affaire Aupetit. Comme un préambule, Mgr Rey exprime les difficultés qu’il y a, aujourd’hui, à être évêque : « Non, ce n’est pas facile d’être évêque. Mais, nous devons Le suivre jusque sur la croix. » Lors de l’assemblée plénière de la CEF, de la bouche de certains évêques le mot de « démission » est sorti. Au même moment, ou presque, l’enquête des journalistes d’investigation du Point mettait sous presse leur article qui a abouti à la démission spectaculaire d’un prélat français, qui était à la tête du diocèse le plus puissant de France. « Je n’ai pas eu connaissance des faits qui le concernent. Je sais qu’il avait une charge difficile, car le diocèse de Paris est très lourd. Il avait des tensions dans un certain nombre de dossiers. Mais qui n’en a pas ? Je n’étais pas au courant des faits. » Rappelons, rapidement, les faits.

L’enquête des journalistes du Point, Marie Bordet et Violaine de Montclos s’intitule, Archevêché de Paris : les mystères de Mgr Aupetit.Et, son résumé sous forme de diaporama,Du rififi dans le diocèse de Paris. Les journalistes y révèlent les méthodes de travail du prélat qui seraient jugées « expéditives » à l’image de ses deux vicaires généraux, ses adjoints les plus proches, qui ont démissionné à quelques mois d’intervalles. Puis, il y a eu les affaires dans l’affaire : celle de la paroisse Saint-Merry, que l’archevêque voulait fermer en raison des minorités LGBTQI+ qui avait mis la main sur une partie des activités paroissiales, et, celle du motu proprio, Traditionis Custodes, le prélat se lançant dans un zèle papal en interdisant la célébration de Messes traditionnelles dans Paris, notamment, à Notre-Dame-du-Travail, dans le 14è arrondissement, et Saint-François-Xavier, dans le 7è. Mais l’Affaire avec un grand A, selon les journalistes, serait cette relation intime avec une femme, que le prêtre aurait eu en 2012. Mgr Aupetit s’en est défendu. Mais, en même temps, il présente dans la foulée sa démission au Pape. Ce-dernier l’accepte le 2 décembre. Sur un autre registre, cette rapidité extrême de décision de la part du pape rappelle l’affaire Fillon.

Certains peuvent être surpris par la réponse du pape François aux médias, lors de sa conférence de presse qu’il a tenu dans son avion. « Pour ma part, je ne connais pas le fond de l’affaire. Mais, il faut rester prudent. Surtout, en ce moment, où l’on parle de plus en plus de collapsologie, d’effondrement généralisé, de fin de civilisation. »

Les raisons d’espérer en 2022

Les affaires sont les affaires, aimerait certainement dire l’écrivain Octave Mirbeau. De son côté, Mgr Rey garde son cap, même si la plongée en eaux troubles est terrible, même si la barque de l’Eglise tangue de plus en plus, lui avance au large, toutes voiles dehors. Car, il fourmille d’idées et de projets. Lui, l’évêque-écrivain, se fait pèlerin quand il va soutenir les chrétiens d’Orient au Liban, et quand il jumelle son diocèse avec celui de Homs, en Syrie. Il devient entrepreneur quand il lance, en pleine pandémie, ses grands travaux, notamment pour moderniser les sanctuaires de Cotignac, qui deviennent vieillissants, et, qui ne peuvent accueillir les dizaines de milliers de pèlerins et de touristes qui s’y rendent chaque année.

« Nous nous mobilisons pour réhabiliter le sanctuaire. Il a besoin d’un nouvel élan. Je me projette, déjà, en 2022 et au-delà. J’approche des 70 ans et je dois préparer l’Eglise de mon diocèse pour l’avenir. Pour cette nouvelle génération minoritaire, mais très attestataire, parfois, même, protestataire par rapport aux misères matérielles, morales et spirituelles de notre époque. »

Ces signes d’espérance, il les voit, d’abord, chez les jeunes, dans les familles. Il les voit dans les congrès qui sont organisés en France et dans son diocèse pour relancer la christianisation, à l’instar du Congrès Mission. Il les voit à travers les groupes de jeunes chrétiens qui se mobilisent pour les personnes les plus défavorisées.

A 69 ans, l’évêque, qui est né à Saint-Etienne, ne baisse pas la garde. Au fil du temps, il s’est forgé une carapace de scaphandrier. Il connait les fonds marins de la vie. C’est le propre de cette ville de Toulon, qui abrite la capacité navale militaire la plus importante du continent. « Je suis très attentif à ce qui nous unit et ce qui nous rassemble. Tous les Français, quelque soit leur histoire, leur origine, leur religion, ont besoin de cette unité. On le voit bien, notre société se désagrège. Nous devons retrouver le chemin de Dieu. Nous devons être attentif à toute cette nouveauté qui surgit, à tout cette partie de notre vie qui faiblit. Et, nous devons rechercher tout ce qui nous unit. Enfin, nous devons grandir. L’Eglise nous fait grandir. »

« S’engager en politique »

Mgr Rey se lève de son canapé ? Tout habillé de noir, rehaussé de son col roman blanc, il ressemble à un moine avec son crâne rasé et ses sandales. Sa belle croix pectorale brille dans la douceur de la nuit déjà tombée sur Toulon. Dans le salon douillet de son évêché, il regarde vers l’avenir. Il aime la vie. Il aime les gens. Il aime la France. « La France doit retrouver ses racines, son cap et son ADN. La France n’est pas née en 1789. Son histoire, notre histoire est doublement millénaire. Pour moi, la dimension est religieuse. Comme nous y invitait le pape Jean-Paul, nous devons retrouver les eaux cristallines de notre baptême. Nous devons être fidèles aux promesses de notre baptême. » Serait-ce l’enjeu des années à venir ?

Pour 2022, il regarde l’échéance des élections présidentielles avec beaucoup de recul. « Ce ne sont pas les candidats qui sont les plus importants. Ce sont les programmes. Il faut des programmes respectueux de l’homme, de la famille et de la vie. La politique est devenue une sorte de gouvernance à très court terme. Et, elle est devenue mortifère. Les chrétiens doivent s’engager en politique, dans le sens noble du terme. Certains se lèvent pour défendre la vie et le bien commun. C’est bon signe. »

Il remonte dans sa voiture. Direction Saint-Etienne, où il va vivre le réveillon de fin d’année dans sa famille, au milieu de sa vingtaine de neveux et nièces. Dans la voiture, il égrène une dizaine de chapelet, en pensant à ses parents. A son père, Joseph, et sa mère, Marie. Il s’arrête à côté de la gare de Toulon. Avant de repartir, il baisse sa vitre et lance : « Passez un bon réveillon en famille. A l’année prochaine ! ». Son plus grand désir, finalement, est de toucher ceux qui restent à l’écart de l’Eglise. Pour lui, « l’Eglise existe pour ce qui n’est pas encore l’Eglise, c’est-à-dire pour l’évangélisation. Il faut sortir de l’entre-soi. » La plongée se termine sur des eaux plus cristallines. L’année 2022 se dessine vers ces nouveaux défis. Avec le corollaire suivant :  que l’Eglise ait, définitivement, tourné la page de ses scandales.

1 COMMENTAIRE

  1. Intéressant d’apercevoir les réactions et les motivations de cet homme de 70 ans. Et c’est toujours aussi surprenant de voir que la presse s’intéresse aux 260 000 victimes potentielles des clercs en oubliant de citer le chiffre (du même rapport) dont il découle : 5,4 millions de cas potentiels au total en France sur la période.
    Pourquoi personne n’est-il intéressé par les plus de 5 millions de victimes qui n’ont pas de lien avec l’Eglise ? Que l’Eglise se sente concernée par le mal qui a eu lieu en son sein, c’est bien. Que la société française reste volontairement aveugle et sourde à 97% des cas manifeste fait peur ; qu’il est dur de se regarder dans un miroir !

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