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Samvel Grigoryan, ce banquier-vigneron qui a tout perdu dans le Haut-Karabakh

Comme les 101 000 Arméniens du Haut-Karabakh, qui se sont réfugiés toute la semaine dernière en Arménie, Samvel Grigoryan, ce banquier devenu vigneron, a tout perdu. Portrait d’un homme accablé, qui va reconstruire sa vie en Arménie ou en Europe, après avoir perdu sa patrie, ses racines et ses vignes.

Photo S. Grigoryan

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De notre envoyé spécial Antoine Bordier, auteur de Arthur, le petit prince d’Arménie (éd. Sigest)

Nous le retrouvons à Erevan. Il est là, assis à une terrasse de café près de la place de la République. Il est avec son ami-œnologue, Sevak Manoukian. Ils devaient travailler ensemble. Mais la guerre-éclair du 19 septembre et l’exode des 101 000 Arméniens, victimes du nettoyage ethnique orchestré par les Azéris et les Turcs, avec l’accord de Vladimir Poutine et sous le regard médusé, presque complice, des démocraties, cette guerre-éclair, donc, et cet exode ont tout emporté des 3 000 ans de présence arménienne.

Samvel a dû tout laisser, comme les autres familles. Le sort s’est acharné. Assis à cette terrasse, son visage est, paradoxalement, serein, sa voix est calme presque contenue. « Il se contient pour l’interview, mais il est au bord de la dépression », analyse Sevak. Qui ne le serait pas ? Qui accepteraient d’être « chassés comme des chiens », de cette terre qui a appartenu aux ancêtres depuis des lustres et ne plus pouvoir revenir ? Qui ? « Comme des chiens », pour reprendre l’expression abominable du dictateur-autocrate Aliev, véritable tyran qui achète à coup de millions d’euros le silence-complice d’un grand nombre d’élus qui se disent démocrates. Aliev, qui avec nos gouvernants, fait du business… La planche de la corruption tourne à plein régime… dictatorial.

Samvel regarde dans le vague, dans le vide. Il n’a même pas pu emporter ses souvenirs, les jouets de ses enfants, et quelques valises d’affaires personnelles. Il n’a même pas pu dire au-revoir à sa maison, à ses terres et à ses chères vignes.

La déportation, l’exil, l’exode ?

Dans l’histoire récente, ce sont, principalement, les empires ottoman et russes qui en ont été les initiateurs, les grands opérateurs. Lors de sa chute, l’ex-URSS a reconnu plus ou moins ses torts, notamment le 13 août 1990, lorsque son président signe le décret de « réhabilitation des droits de toutes les victimes des répressions politiques des années 1920 à 1950 ». C’est intéressant et majeur. Mais, pourquoi se limiter à cette période, uniquement ? Pourquoi oublier les années qui ont précédé et celles qui ont suivi ? Quoiqu’il en soit, c’était un premier pas. De son côté la Turquie et l’Azerbaïdjan n’ont jamais fait ce pas. Pire, ils ont continué, jusqu’à nos jours, cette barbarie de la déportation, de l’oppression, de la répression. Dans le Haut-Karabakh, les 120 000 Arméniens ont été victimes de crimes de guerre. Après le génocide de 1915, ils sont victimes d’un ethnocide. Là, maintenant, sous nos yeux l’histoire barbare se répète avec son lot de souffrances.

7 générations

Samvel continue à raconter son histoire. Il montre les photos et les vidéos de son nouveau vignoble qu’il avait réussi à replanter, il y a deux ans, grâce à l’aide du gouvernement de l’Artsakh, cette république du Haut-Karabakh qui est née après la chute de l’ex-URSS, en 1991. Les images sont belles. Elles défilent comme dans un film-fiction. Mais, il s’agit de sa vie. Celle d’hier. Le survol par un drone des pieds de vigne est une symphonie, orchestrée par ses travailleurs au chapeau de paille. Les visages sont beaux, colorés par le soleil de ces hautes montagnes transcaucasiennes qui culminent à plus de 3 000 m. Le soleil y joue à cache-cache. L’ombre y trouve son refuge derrière un cep, une feuille, une grappe, un raisin.

« En pleine saison, je faisais travailler 60 personnes. Maintenant, je ne sais pas ce qu’elles sont devenues. » Ce natif de Stepanakert, la capitale de l’Artsakh, vivait dans le Haut-Karabakh depuis… 7 générations. Autant dire que ses terres ancestrales étaient bien les siennes, et non celles de l’Azerbaïdjan, qui n’existe que depuis… 1918 ! A l’époque l’Azerbaïdjan était une république démocratique et laïque. Les temps ont bien changé… dans le mauvais sens du terme. Mais, c’est le sens de l’histoire. De cette sale histoire, où barbares et fossoyeurs s’associent.

« Le 25 septembre, j’ai fêté mes 47 ans. Avec ma femme nous avons deux jumeaux. Je suis arrivé en Arménie, une semaine avant la guerre… Ma vie a changé depuis… Je suis un peu paumé. » Comment ne pas l’être ?

La guerre de 2020 et un premier millésime

Lors de cette guerre dite de 44 jours, Samvel a tout perdu une première fois. « Dans la région de Hadrout, où nous avions notre vignoble, avec nos associés, nous n’avons plus rien. Nous avions 300 000 pieds de vigne, près de 40 ha. Nos cépages étaient français et arméniens. Nous avions même construit notre chai, et nous avions fait notre première vendange. Ils nous ont tout pris, même notre premier millésime ! » Le visage de Samvel se tend. Il se souvient de la guerre. Les souvenirs qui remontent à la surface sont comme des cauchemars qui frappent à la porte de son cœur, de sa mémoire, de sa vie.

Avant sa nouvelle vie de vigneron, il a eu une vie de banquier et de financier. Il était l’un des cadres-dirigeants de la Banque du Haut-Karabakh. Dans sa famille, il est, véritablement, un pionnier, le premier entrepreneur, le premier vigneron. « A la base, nous sommes plutôt des intellectuels et des médecins. J’ai été le premier à travailler dans une banque. Pendant 18 ans, j’étais à la Artsakh Banque. J’en suis devenu le vice-président. Puis, je suis parti en Russie, où j’ai fait fortune. Et, je suis rentré au pays. »  De retour, il retrouve ses amis, qui lui donnent l’envie d’entreprendre dans le secteur de l’agriculture. Après un voyage à Bordeaux, et la visite du groupe Mercier, il rentre avec 200 pieds de vigne, avec les cépages locaux. Sa nouvelle passion pour le vin ne s’arrêtera plus. Au vin nouveau, Samvel répond présent. C’est un homme nouveau, heureux.

De banquier à vigneron

« Le vin ne m’intéressait pas plus que cela, avant. Entre 2014 et 2017, je pars à Moscou pour faire des affaires. A mon retour de Russie, je voulais être producteur d’eau de vie. » Son meilleur ami le convainc d’investir plusieurs millions d’euros dans la vigne, après avoir bu, chez lui, un vin exceptionnel du Médoc. « Je me suis dit : je veux boire ce vin tous les jours. Et, je veux le produire ici », se souvient-il. La nouvelle aventure démarre, donc, en 2016-2017, après la vente de ses affaires en Russie. Malheureusement, alors que le bonheur frappait à sa porte, cette nouvelle aventure est stoppée, net, en septembre 2020. Mais, pendant les trois ans qui précèdent, il aura appris à devenir vigneron, à planter la vigne, et à produire son premier millésime.

Il a commencé à planter sa vigne en avril 2016, quand la guerre de 4 jours entre l’Azerbaïdjan et le Haut-Karabakh est déclenchée à l’initiative d’Aliev, encore lui. Il testait, alors, les défenses arméniennes. Cette guerre, heureusement, se termine vite. Mais, elle prépare celle de 2020, celle des 44 jours. En 2017, toute la famille rentre définitivement au pays.

Samvel montre son vignoble sur une carte. Il zoome sur la carte, au sud-est de Stepanakert, vers le fleuve Araks. Ce fleuve tant convoité par l’Azerbaïdjan, car le Haut-Karabakh est un paradis où coule l’eau, le miel et le vin. Ses vignes sont belles, elles épousent parfaitement les contours des collines, situées à 800 mètres d’altitude. L’envie de les caresser de la paume de la main vous prend.

Une nouvelle vie ?

Après la guerre de 2020, Samvel a, donc, tout perdu, une première fois. Grâce au gouvernement et à la diaspora, avec ses associés, il remonte la pente. Il investit sur une autre colline, et replante une trentaine d’ha. Puis, de nouveau la guerre… une guerre sans fin. « Je ne peux pas me plaindre, car certains ont perdu leur propre vie, la vie de leurs enfants, de leurs parents, de leurs grands-parents et de leurs amis. Non, je n’ai pas le droit de me plaindre. J’ai, grâce à Dieu, gardé la vie et toute ma famille, ma femme, mes enfants… »

Séquence force d’âme !

Samvel ne sait pas ce qu’il va devenir. Heureusement, que ses amis l’hébergent à Erevan. Il n’est pas seul. Après avoir perdu ses vignes, ses terres, sa patrie, ses 3,5 millions de dollars d’investissement, et sa maison, il doit recommencer une nouvelle vie. Il a même perdu son premier millésime, qui dormait tranquillement dans ses barriques. Un trésor de paix qui est estimé à 20 millions de dollars…

Que vont-ils devenir ? Impossible de répondre à la question. C’est certain, ils vont rebondir. D’autant plus que sa phrase de conclusion est des plus surprenante. C’est une invitation à l’espérance et à la bonté. Elle est christique, normale, pour ce chrétien : « Pour produire le sang du Christ, il faut être une bonne personne… » Samvel Grigoryan a gardé, aussi, la foi. Une foi à soulever les montagnes. Il va de nouveau entreprendre… en Arménie. Il va vite rebondir…en Arménie ou ailleurs.

De notre envoyé spécial, Antoine BORDIER


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