Le Guide Suprême ALI KHAMENEI (Photo ZUMA Press Wire/ABACAPRESS.COM)

par Hamid Enayat*

Depuis plus de 65 jours et malgré une répression inédite, la révolution iranienne se poursuit. La colère et la détermination de la jeunesse face aux dirigeants et pour le changement de régime n’en finissent plus d’atteindre des sommets d’intensité. Et chaque drame vécu renforce encore la détermination populaire à en finir avec le modèle clérical autoritariste.

Lorsqu’un garçon de dix ans est tué par les tirs des gardiens de la révolution islamique, c’est sa mère qui pointe du doigt la responsabilité du régime lors des obsèques. Les mollahs ont beau nié les faits et accuser un manifestant de l’acte irréparable, rien n’y fait. Les dirigeants ont menti trop souvent, trop longtemps, trop systématiquement, pour conserver une once de crédibilité devant une foule en colère.

Et quand au Baloutchistan, vingt personnes sont tuées le vendredi 11 novembre (désormais appelé “vendredi sanglant“), ce sont des milliers d’iraniens déterminés qui viennent rejoindre les rangs des manifestants le vendredi suivant.

Chaque exaction du gouvernement nourrit la colère et la détermination de la population et gonfle les rangs révolutionnaires

Après 40 années, le Grand Bazar de Téhéran et les marchés des autres provinces se sont mis en grève, signe indubitable que la révolution gagne du terrain. Alors même que les principaux propriétaires du bazar de Téhéran étaient considérés comme faisant partie du gouvernement, les voilà maintenant qu’ils rejoignent le mouvement de protestation, un mois et demi seulement après le discours[i] d’Ali Khameneï exigeant des notables de son pays qu’ils prennent clairement position contre les manifestations en cours. Les prises de positions attendues ne se faisant pas entendre, de colère et de confusion, le président Ebrahim Raïssi a fustigé et moqué ces fameux notables qui « n’ont pas fait leur devoir[ii]. » Bilan, s’ils étaient indécis, les voilà qui viennent à leur tour prendre parti pour le changement.

Il est clair que les efforts déployés en coulisses par Khamenei depuis un mois et demi pour entraîner derrière lui les notables du régime ont échoué. Ces notables craignent de lier leur sort au sombre destin du guide suprême. Ils ne veulent pas parier sur un cheval déjà mort.

Qui sont les notables en question ? Pas ceux de la faction des “réformateurs“, Rohani, Zarif et consort, insultés par le peuple et qui se révéleraient un piètre soutien pour un régime en déliquescence, comme le confirme le journal Etemad du 25 novembre : « Maintenant, les manifestants insultent tous les réformateurs de haut en bas, et ils disent clairement : “Vous êtes tous tranquilles !… Laissez-nous nous renverser le gouvernement. “ »

Les notables ne veulent plus parier sur cheval déjà mort

Ces fameux notables sur lesquels Ali Khameneï espérait pouvoir compter sont des gens de haute influence. On peut compter parmi ces hommes Ali Larijani, ancien président du parlement iranien jusqu’en mai 2020 et écarté de la course à la dernière élection présidentielle ; Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale ; Ali Akbar Velayati, actuel ministre des affaires étrangères et beaucoup d’autres considérés comme des soutiens sans faille de la révolution islamique. Malheureusement pour Khameneï, ces hommes sont restés silencieux. D’autres, comme Mohammad Baqer Qalibaf, actuel président du Majlis (Assemblée consultative islamique, celle qui désigne le prochain guide suprême) ont directement révélé leurs désaccords avec Ali Khameneï en évoquant « la nécessité de changer de mode de gouvernance » dans l’intérêt de la pérennisation du régime. Le journal d’état Hamadli[iii] note que « le titre du rapport de la commission des affaires intérieures du pays et des conseils (au parlement sous la présidence de Qalibaf) porte sur la popularisation du plan de gouvernance. » Quelques jours avant la publication de ce rapport, un autre membre du parlement, Elias Nadéran avait évoqué clairement “la nécessité de changer le système politique du pays.[iv]

Retournements de veste en pagaille

Au cours des 10 derniers jours, le guide suprême Ali Khamenei a envoyé à Qom, la ville sainte, ses plus fidèles serviteurs, parmi lesquels Ebrahim Raïssi, le ministre de l’Éducation et quelques hauts dirigeants du CGRI. Leur mission était d’intervenir en faveur des actions menées le pouvoir lors de discours publics. Echec sur toute la ligne puisque les différents intervenants à la tribune ont partiellement donné raison au peuple, devant les émissaires du guide suprême. Makarem Shirazi, l’un des religieux de haut rang de Qom, a déclaré que « dans ces cas récents, une partie des problèmes est due à certaines mauvaises décisions [v]». Nouri Hamdéni, autorité chiite, avait déjà ouvert la voie en admettant quelques jours plus tôt que « les gens [étaient] confrontés au coût élevé et à la difficulté de vivre[vi]. »

Quant à Javadi Ameli, autre grande autorité cléricale, il avait directement interpellé le pouvoir religieux : « Les autorités devraient se réveiller et empêcher l’indifférence, les détournements de fonds, les trahisons, l’astrologie et les gangs afin que le pays ne soit pas menacé.[vii] »

Il est désormais clair qu’avant toute action efficace vis á vis du soulèvement, Khamenei doit d’abord combler les lacunes de son système à la tête du gouvernement. Faute de quoi, chacune de ses actions sera au mieux un échec, au pire contreproductive pour son régime…

Hamid Enayat
*Hamid Enayat est un analyste iranien basé en Europe. Militant des droits de l’homme et opposant au régime de son pays, il écrit sur les questions iraniennes et régionales et en faveur de la laïcité et des libertés fondamentales.


[i] Discours d’Ali Khamenei au Collège des officiers – 3 octobre 2022

[ii] Enregistré le jeudi 17 novembre 2022

[iii] Edition du 25 novembre

[iv] Session parlementaire du 15 novembre

[v] Propos recueillis sur le site gouvernemental du choix – 15 novembre

[vi] Propos recueillis sur le site Web du gouvernement de Tabnak – 6 novembre

[vii] Propos recueillis sur le site gouvernemental Bahar News – 27 octobre

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