Révélation : « En décembre 2016, Tapie me dit ne pas avoir renoncé à devenir un « Trump à la française » »

Tapie-Borloo, ces deux-la font vraiment la paire. Seraient-ils d’ailleurs devenus ce qu’ils sont devenus sans la présence, les conseils ou l’amitié de l’autre ? Il fallait voir l’émotion de Jean-Louis Borloo, en évoquant au Journal de 20 heures de TF1 d’Anne-Claire Coudray, ce dimanche 3 octobre 2021, la disparition de son ami de 44 ans : « Bernard était une boule d‘amour… Il allait toujours jusqu’au bout de ses passions ! »

Cette sensibilité n’était pas feinte. Les deux hommes aux qualités si complémentaires étaient fait pour s‘entendre. Autant, Tapie est communicant, extraverti, risque-tout, autant l’ancien ministre de la ville reste structuré, réfléchi ou stratège, même s’il peut donner l’impression d’être désordonné et improvisé.

En commun entre les deux hommes, la passion, l’engagement et bien sûr une terrible ambition chevillée au corps. Sans oublier non plus cette forme de générosité au service de tous sans laquelle rien de grand n’est jamais possible !

Cela a été peu rappelé dans les hommages à Bernard Tapie, tant l’ancien Boss de l’OM était toujours habité par cette formidable énergie. Sans elle, il n’aurait pas pu faire tout ce qu’il a entrepris. Dans les années 84, il n’était pas encore très peu connu, il fallait le voir interpeller les étudiants dans un colloque face à Yvon Gattaz pour les exhorter à entreprendre leur vie.

Panache, énergie, charisme : du jamais vu ! La salle était plus que conquise. Le choix de le mettre peu après en Une du premier numéro du magazine Entreprendre en octobre 1984 s‘imposait d’évidence. Aucun autre patron n’avait autant que lui cette capacité à pousser les jeunes à se lancer. Et on a vu les résultats. La France est devenu un pays d’entrepreneurs. Et Xavier Niel (Free), Marc Simoncini (Meetic, Angell) ou Jacques- Antoine Granjon (Veepee) reconnaissent encore aujourd’hui avoir été fortement inspirés par son modèle à leurs débuts d’entrepreneurs. Ce n‘est pas mince… Je connais personnellement des centaines d’entrepreneurs qui m’ont dit les yeux dans les yeux avoir été motivés par lui.

Lorsque j’ai rencontré Borloo pour la première fois, c’était en septembre 1986 dans son grand bureau d’apparat et vide de l’avenue Brunel à Paris. Il n’y avait ni dossier ni papier. Jean-Louis, jeune avocat de 35 ans, auréolé des succès de Tapie en matière de reprises d’affaires — c’est lui qui faisait les montages — voulait à présent faire comme son mentor. Reprendre un club de foot pour pouvoir ensuite mieux s’engager en politique.

La reprise de Valenciennes tombait à point nommé. Sur son bureau, un seul journal trônait en évidence : France Football. « Tu comprends, je connais rien au ballon rond alors je m‘y mets. » Borloo, fasciné par son ami, jouait à parler comme lui. Relax, ambitieux et gouailleur, il forçait un peu sur le tutoiement dès le premier instant. Pourquoi pas d’ailleurs, l’homme est sympathique et intelligent, on se laisse prendre au jeu…

Ensuite, c’est le virus de la politique qui le prit, là où Tapie fut d’abord un extraordinaire meneur d’hommes, touche-à-tout génial et polyvalent de tous les instants (sport, business, politique, télé …). Un « Monsieur Réussite » pour le pays tout entier avant même son émission « Ambitions » sur TF1 qui transforma chaque téléspectateur en entrepreneur potentiel. Mitterrand le comprit très vite.

Ensuite, souvenez-vous en 1990, lorsque le patron de Wonder annonça devant un parterre médusé de journalistes internationaux venus du monde entier pour la Coupe du monde en Italie, sa stratégie de relance d’Adidas. Chaque Français ne pouvait que se montrer fier vis-à-vis de cette belle prise de guerre. Après tout, ce n’est pas tous les jours qu’un petit gars du Bourget, à la gouaille parisienne et au culot de tous les instants, pouvait se payer le luxe de racheter à la barbe de toutes les financiers de la planète une marque mondiale leader de son secteur, qui plus est de nationalité allemande. Cherchez bien, il n’y a guère d’équivalent.

Ce culot et cette prise de risque propre à Tapie, Borloo sut s’en inspirer lorsqu’il devient ministre. Je me souviens qu’à ses débuts au ministère de la Ville, il avait tenu à me faire lire, en juin 2002, une lettre adressée par Bercy visant à le recadrer face à ses projets ambitieux de modernisation des quartiers. Jeune et inexpérimenté, le maire de Valenciennes n’avait pas encore saisi la toute puissance de Bercy et de ses hauts fonctionnaires inexpugnables. Les ministres passent, eux restent. Mais il n’allait pas attendre longtemps pour apprendre le métier.

Cela ne l’empêcha pas de mettre en oeuvre sa politique mais il dut en passer

auprès de Jacques Chirac en personne pour pouvoir remporter les arbitrages. Borloo est un maître en matière de rapports de force. C‘est aussi un peu son métier. À la différence de son ami Tapie, il eut l’intelligence de comprendre qu’on ne peut pas faire impunément des affaires et de la politique. Le mélange des genres est très difficile. Il faut choisir. C’est ce qui fit beaucoup de tord d’ailleurs à Tapie. Ce dernier ne renonça jamais à faire une grande carrière politique et à devenir même président de la République, comme l’avait visualisé, presque pour le piéger, juste avant que ses affaires judiciaires ne sortent, Le Nouvel Obs, en le présentant en Une sous les habits présidentiels à l’Elysée.

Ne jamais triompher trop vite. Une révélation au passage : lorsqu’en janvier 2017, Donald Trump rentra à la Maison Blanche aux États-Unis, j’eu l’idée d’adresser un message à Bernard lui indiquant que lui aussi pouvait encore devenir une sorte de Trump à la française. Je le pensais. Il ne me démentit pas, bien au contraire. Les ennuis de santé en décidèrent autrement.

Tapie-Borloo, un sacré duo assez inséparable même si les tracas judiciaires du premier obligeront Borloo par prudence à un peu s’éloigner de son compère. Lors de la tentative d’arbitrage sur le Crédit Lyonnais à Bercy, Jean-Louis Borloo, alors ministre de l’économie, organisa bien dans son ministère les réunions tout en se gardant bien d’y assister personnellement.

Les deux hommes partagent en commun cette énergie et cette envie de renverser des montagnes. C‘est ce qui fit Borloo dans tous ses passages ministériels. Rappelez-vous du Grenelle de l’environnement, un véritable ouragan. Une anecdote : j’étais avec lui dans son bureau au ministère de l’écologie le 10 novembre 2010, Boulevard Saint-Germain à l‘Hotel de Roquelaure pour un petit-déjeuner le jour où tout Paris bruissait de sa nominations imminente à Matignon.

« C‘est plié », m’avait-il même glissé sous le sceau de la confidence. Fumant cigarette sur cigarette, Jean-Louis, nerveux et guettant le moindre appel en provenance de l’Elysée, testait devant moi les quelques mesures choc qu’il entendait vouloir prendre dès les premiers jours de sa nomination comme premier ministre. Cela allait surprendre. Je me souviens de l’une d’elles : consistant à supprimer les 35 heures pour redonner l’argent ainsi économisé par l’Etat directement aux salariés. Un électrochoc : cela aurait fait du bruit. Sarkozy, on le sait, a préféré conserver Fillon in extremis, craignant que celui-ci ne se présente contre lui.

À eux deux, Tapie et Borloo ont contribué à pousser nos concitoyens dans la bonne direction, celle de l’initiative et du dépassement de soi. Et si au début de son mandat, le 22 mai 2018, le président Macron jugea plus utile d’évacuer le « mâle blanc » Borloo d’un nouveau plan banlieue avec sa formule malheureuse restée célèbre : « Deux mâles blancs qui font un plan… ça ne marche plus comme ça. » (sic) Le président depuis s’en mord peut être les doigts.

A ce sujet, il est assez cocasse de remarquer l’irruption rapide dans l’organigramme LREM d’un Jean-Marc Borello, président du groupe SOS, et consacré comme numéro deux d’En Marche. L’avènement de ce patron social de 64 ans, réputé proche de Borloo, dans la mouvance macroniste, atteste que la lune de miel entre les deux hommes n’a pas encore tout donné, notamment via l’entremise de Thierry Solère, ancien homme lige de François Fillon et d’Edouard Philippe, devenu depuis conseiller politique de Macron. À moins que Jean-Louis ne se rapproche de Pécresse, Barnier, voire même de Zemmour. Après tout, ce qui caractérise le mieux Tapie voire Borloo, cest souvent l’effet de surprise.

Robert Lafont

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