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Pour le sénateur Gilbert-Luc Devinaz, une épuration ethnique est en cours à l’encontre des Arméniens du Haut-Karabakh  

Gilbert-Luc Devinaz est à la droite d'Olivier Decottignies, ambassadeur de France en Arménie lors du 109è anniversaire commémorant le début du génocide des Arméniens. Mémorial de Tsitsernakaberd à Erevan (Photo A. Bordier)

Entreprendre - Pour le sénateur Gilbert-Luc Devinaz, une épuration ethnique est en cours à l’encontre des Arméniens du Haut-Karabakh  

Depuis plus de 5 ans, le sénateur Gilbert-Luc Devinaz parcourt l’Arménie et l’Artsakh. Le 24 avril dernier, pour le 109è anniversaire du génocide arménien, il se trouvait en Arménie avec une délégation du Sénat. Interview au moment où l’Azerbaïdjan et la Turquie, avec en arrière-plan la Russie, menacent, de nouveau, ce petit pays pacifique que j’appelle confetti. Quant à l’Artsakh, les 120 000 réfugiés attendent toujours de rentrer chez eux. Comme si le génocide de 1915 était sans fin…

Cette année encore vous vous êtes rendu avec une délégation sénatoriale en Arménie. Qu’est-ce qui vous lie à l’Arménie ?

Gilbert-Luc Devinaz : La présidence du groupe d’amitié France-Arménie a été confiée au groupe Socialiste, Ecologiste et Républicain qui me l’a proposée du fait de mon attache et de mon parcours personnel et professionnel. J’ai, toujours, été entouré de descendants d’immigrés arméniens. C’est une communauté que j’ai beaucoup côtoyée. Très jeune, un certain nombre de mes camarades de classe étaient d’origine arménienne. Ma grand-mère, par ailleurs, travaillait dans une entreprise de confection dirigée par un Arménien. Actuellement, je vis dans une région [dans le Rhône] dans laquelle la communauté arménienne est très implantée. De plus, j’ai milité et fait de la politique entouré d’Arméniens. Vous l’avez compris, ce lien fait partie de mon engagement. Aujourd’hui, l’Arménie est menacée. Alors que Missak et Mélinée Manouchian sont entrés au Panthéon il y a quelques semaines [le 21 février] pour avoir défendu les valeurs de la République et de la France, nous nous devons à notre tour de défendre la République d’Arménie, et les valeurs démocratiques qu’elle incarne dans cette région tourmentée du Caucase, située au voisinage de l’Europe. Et, nous n’oublions pas l’Artsakh…

Avant de parler davantage de l’Arménie, de l’Artsakh et du groupe interparlementaire d’amitié France-Arménie, présentez-vous. Qui êtes-vous ?

Je suis né à Lyon, j’ai passé mon adolescence à Villeurbanne. Après des études de géologie, j’ai eu la chance d’entrer dans le Laboratoire des Ponts-et-Chaussées de la région Rhône-Alpes. En 1983, je suis devenu Conseiller municipal de la commune de Villeurbanne, puis Adjoint au maire, et Conseiller général avant de devenir Sénateur en 2017.

Dites-nous en plus sur ce groupe d’amitié France-Arménie. Quelle est sa mission et quelles sont ses actions majeures depuis la guerre de 2020, qui a vu l’Azerbaïdjan envahir et occuper 70% des terres arméniennes enclavées dans le Haut-Karabakh, où se situe l’Artsakh ?

La première mission du groupe d’amitié est d’échanger des informations entre parlementaires sur la coopération entre nos pays dans un cadre de confiance mutuelle. En ce qui concerne l’Arménie, nous avons reçu en 2019 les députés arméniens qui nous ont avertis d’une guerre imminente avec l’Azerbaïdjan dans le Haut-Karabakh, pour effacer la réalité de la République d’Artsakh. Force est de constater que leurs prédictions se sont révélées totalement exactes avec la guerre des 44 jours en 2020. À la suite de cette rencontre, nous avions attiré l’attention sur la gravité de la situation. Nous avions, notamment, demandé au Président de la Commission des Affaires étrangères, Défense et Forces armées du Sénat de reconsidérer la situation du Haut-Karabakh, alors répertorié dans la catégorie des conflits gelés. La diplomatie parlementaire est précieuse et joue un rôle charnière grâce à l’extraordinaire engagement de tous ses membres, représentés par 58 sénateurs et sénatrices.

En novembre 2021, le Sénat français et l’Assemblée nationale d’Arménie ont renouvelé leur accord de coopération avec l’objectif de renouveler et d’élargir leur partenariat. Un programme pluriannuel s’inscrit désormais dans les domaines législatifs, de formations et d’échanges d’administrateurs, de coopération éducative afin d’assurer un suivi de la situation du Haut-Karabagh. Notre rôle est également de structurer et de faciliter l’engagement des collectivités territoriales françaises en Arménie. Un investissement qui existe depuis de nombreuses années et qui s’est renforcé depuis la guerre des 44 jours. Beaucoup d’associations en lien avec la diaspora œuvrent aussi en Arménie, le groupe d’amitié du Sénat s’est donné le rôle de faciliter leurs actions en les associant avec des acteurs clés. Nous organisons d’ailleurs un séminaire le 14 mai que nous avons baptisé « convergence pour l’Arménie », qui a pour objectif de contribuer à développer la coordination entre les collectivités locales et les associations dans leurs actions en faveur de l’Arménie.

Rappelons, également, que depuis la dernière guerre, celle du 19 septembre 2023, l’Azerbaïdjan a repris la totalité du territoire du Haut-Karabakh, qui avait déclaré son indépendance en septembre 1991 et qui s’était constitué en République d’Artsakh. Cette dernière guerre a poussé près de 120 000 Arméniens à l’exode. On continue à parler de « nettoyage ethnique ». Qu’en pensez-vous ? Est-ce que vous étiez sur place à ce moment-là ?

Nous nous sommes rendus sur place, Bruno Retailleau et moi-même quelques mois avant le 19 septembre, en avril 2023 plus précisément, au moment de la fermeture totale du corridor de Latchine. La situation était déjà critique et les Arméniens percevaient les prémisses d’une dégradation.

Concernant le terme de « nettoyage ethnique », je l’ai réaffirmé lors du vote de notre dernière résolution, toutes les caractéristiques d’un véritable projet génocidaire sont présentes. Il se déroule avec l’encouragement de la Russie qui a laissé faire l’Azerbaïdjan et qui avait un intérêt à cela. La Russie était persuadée que l’arrivée des 120 000 réfugiés déstabiliserait l’Arménie. Elle souhaite garder l’Arménie sous son giron d’où sa recherche de déstabilisation. Mais nous pouvons tous constater que cette tentative n’a pas fonctionné et que l’Arménie résiste.

Le Sénat par votre voix, celle du Président Larcher et celles des sénateurs dans leur majorité, a condamné les agressions militaires de l’Azerbaïdjan contre les populations arméniennes. Croyez-vous au retour de ces populations dans le Haut-Karabakh, sur leurs terres ancestrales ?

Je rejoins la position que les groupes politiques du Sénat ont voté lors d’une résolution à laquelle j’ai participée dans sa rédaction et que nous avons présentée en séance publique le 17 janvier dernier. Nous avons réaffirmé le droit de l’Arménie à défendre son intégrité territoriale et rappelé le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Nous avons notamment exhorté le gouvernement français, l’ONU et la Commission européenne, à réagir. Il est évident qu’une épuration ethnique est en cours, les Arméniens du Haut-Karabakh ont des droits, il faut se battre pour la défense de ces derniers et permettre le retour en toute sécurité des populations sur leurs terres.

Il y a trois semaines, vous étiez de nouveau en Arménie avec votre délégation composée de 6 sénateurs, pour participer à la commémoration du 24 avril 1915, du début du génocide arménien. Certains disent, comme le pasteur René Léonian et l’historien Vincent Duclerc, que le génocide est sans fin. Est-ce votre constat ?

Lorsque nous visitons le Mémorial du génocide arménien de 1915, nous nous rendons compte qu’il était malheureusement une réalité avant un autre génocide tout aussi atroce, celui des juifs. Aujourd’hui encore, quatre génocides sont encore en cours dans ce monde.

Concernant l’Arménie, j’ai en mémoire les déclarations d’Erdogan en 2020 qui disait vouloir « finir le travail de nos grands-parents », faisant référence au génocide de 1915. Aliev [le Président de l’Azerbaïdjan] qualifie de son côté l’Arménie « d’Azerbaïdjan occidental ». La rhétorique de ces deux dirigeants exprime véritablement la volonté d’effacer l’Arménie et les Arméniens en faisant référence à des évènements datant de plus de 100 ans. Oui, de ce point de vue, nous pouvons effectivement dire que la logique génocidaire est sans fin.

Lors de votre visite, vous vous êtes rendus dans le Syunik, à Goris, et dans le Tavush, à Lusadzor. Ces régions sont sous-tension, notamment avec les travaux sur la délimitation exacte des frontières entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Pourquoi n’y-a-t-il pas un mandat de l’ONU sur le sujet ? Ce qui permettrait, peut-être, d’atténuer les tensions existantes et de trouver une solution juste.

La Cour Internationale de Justice (CIJ), la plus haute juridiction de l’ONU, avait contraint l’Azerbaïdjan de veiller à ce que « toute personne qui aurait quitté le Haut-Karabakh après le 19 septembre 2023 et qui souhaiterait y retourner soit en mesure de le faire en toute sécurité, librement et rapidement ». La CIJ a auditionné les deux parties en octobre dernier, mais en vain, puisqu’elle n’a aucun moyen de faire appliquer ses jugements.

L’ONU a globalement demandé à plusieurs reprises la cessation des hostilités, mais s’est contentée d’une réponse humanitaire aux difficultés du Haut-Karabakh. A l’échelle européenne, les prises de position de la Hongrie par exemple ont empêché d’entamer des négociations pour sanctionner l’Azerbaïdjan. La mission de l’Union Européenne est efficace bien sûr, mais elle reste assez limitée.

De mon point de vue, les instances internationales qui sont issues de la Seconde Guerre mondiale sont, aujourd’hui, remises en cause par de nouveaux rapports de force au niveau mondial. Cette nouvelle dynamique vient notamment de la Chine, de la Russie et des clivages géopolitiques qui ne sont plus les mêmes qu’en 1945. Ce changement de paradigme révèle un dysfonctionnement notoire de nos instances internationales.

Justement, parlons-en un peu plus. Du 4 au 9 mai dernier, une grande marche partie du Tavush, de la région des 4 villages qui doivent être rétrocédés le 15 mai à l’Azerbaïdjan, a relié Erevan. Cette marche de protestation est menée par le responsable de l’Eglise locale, Mgr Bagrat Galstanyan, qui demande la démission de Nikol Pachinian. Suivez-vous ces évènements inédits, au moment où les manifestations se multiplient ?  Et que pensez-vous de ce mouvement qui dénonce cette rétrocession unilatérale ? Enfin, une nouvelle guerre serait-elle possible entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie ? L’Azerbaïdjan ayant des vues, également, dans le sud de l’Arménie pour établir son corridor avec la Turquie.

En ce qui concerne la marche et les manifestations, il s’agit d’une problématique de politique intérieure. Cela peut paraître surprenant qu’elle soit menée par un ecclésiastique. Mais grâce à mes quelques visites, j’ai compris tout le poids historique de l’Eglise apostolique arménienne dans l’unification du peuple arménien.

Sur la possibilité d’une nouvelle guerre ? A l’évidence, l’inégalité sur les capacités d’armement des deux pays est énorme. La guerre des 44 jours a montré que l’Azerbaïdjan avait renforcé ses capacités militaires et sa stratégie. Tandis que du côté arménien, l’armement n’a pas suivi le même mouvement, ni dans sa réforme, ni dans son équipement. L’armée arménienne est sous-équipée face à une armée azerbaïdjanaise sur-équipée et, de surcroit, aidée par la Turquie et les technologies achetées à certains partenaires comme Israël. S’il y avait une nouvelle guerre, je ne suis pas sûr que l’Arménie serait en mesure de résister longtemps. C’est tout le problème des pourparlers actuels, la partie arménienne négocie avec un pistolet sur la tempe. Elle n’a pas les moyens militaires d’affirmer ses revendications dans les négociations avec l’Azerbaïdjan. A cet égard, l’Arménie n’a aucun intérêt à entrer dans une nouvelle guerre.

En revanche, je me félicite que la France ait décidé d’équiper l’Arménie d’armements défensifs pour mieux assurer la sécurité de ses frontières et de son pays, simplement, cela reste substantiellement insuffisant. La France ne peut pas être la seule en Europe à l’aider. Sur ce plan, il faut que d’autres pays s’engagent.

L’Arménie est un petit confetti – pour reprendre votre expression – sur lequel tous les rapports de force et les contradictions actuels s’exercent et qui est aux prises avec des enjeux entre les Empires. Pour les pays occidentaux il y a un risque fondamental. Effectivement, si ces rapports de force continuent à s’exercer, il y a la menace de l’extinction d’une démocratie.

Concluons par vos raisons d’espérer pour une solution globale de paix durable dans la région.

Il y a, heureusement, plusieurs raisons d’espérer. D’abord, les Arméniens, y compris les plus jeunes, sont très conscients de la fragilité de leur situation. La jeunesse est particulièrement bien formée avec des enseignements de qualité. Les étudiants sont, pour la plupart, au minimum trilingue ou quadrilingues et opérationnels sur toutes les nouvelles technologies. Ils sont très forts.

Ensuite, ce sont des entrepreneurs. Au-delà des difficultés auxquelles ils sont confrontés, ils ne cessent de créer et d’exporter leurs savoir-faire – comme les fermiers, les agriculteurs ou encore les vignerons… ils voient sans cesse le verre à moitié plein.

Et enfin, ce sont des démocrates et des pacifiques, qui aspirent à rejoindre l’Union Européenne. Leur grande force est d’avoir confiance en l’avenir. Justement, ils sont animés d’une réelle espérance.
Nous ne pouvons pas les décevoir. La France ne peut pas les décevoir.

Propos recueillis par Antoine Bordier

Pour en savoir plus sur le groupe interparlementaire et ses dernières actualités :
https://www.senat.fr/europe-et-international/international/groupes-interparlementaires-damitie/actualites/seminaire-de-travail-convergence-pour-larmenie-en-soutien-aux-populations-refugiees-du-haut-karabagh-3086.html


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