Monsieur W est un banquier international américano-libanais spécialisé dans la gestion des dettes souveraines. La diaspora financière libanaise n’en manque pas, hélas, au vu de la fuite des élites ! Il a souhaité garder l’anonymat afin de ne pas engager son institution. Son regard sur l’économie du pays est édifiant et sans concession. Même s’il reste lié et attaché au pays, l’état d’une société « avec un mauvais État » l’inquiète et surtout l’attriste comme nous l’avons constaté durant l’entretien qu’il nous a accordé.

Que pensez-vous du “plan du FMI” pour régler la crise au Liban ?

À mon sens, ce plan n’est pas viable. Il faut séparer la signature d’un accord avec le FMI, du plan actuel du gouvernement libanais qui consiste, ni plus, ni moins à casser le secteur privé. D’ailleurs, selon mes informations, le FMI se plaindrait de “piloter sans chiffres”. En réalité, il s’agit d’un plan des deux derniers gouvernements libanais successifs. D’ailleurs, même les députés libanais n’ont jamais vu un plan global du FMI.
Le postulat de départ est simple. L’idée part du fait qu’il y aurait 73 milliards de dollars de “pertes”. Je pense que le mot “pertes” est sciemment brandi comme un épouvantail, alors qu’il faudrait plutôt parler de dettes. Or comme pour un particulier, les dettes ça se renégocie, ça s’étale dans le temps… Il faut savoir que le Liban n’a que 35 milliards de dollars de dette externe, ce qui est parfaitement gérable. Par ailleurs, le FMI propose 3 à 4 milliards de dollars étalés sur 4 ans. Ce n’est évidemment pas assez. Et personne ne dit comment il se remboursera. D’autant qu’aucune réforme n’a été engagée ou annoncée par le Liban. Cela veut tout simplement dire que, dans les conditions actuelles, sans réformes, n’importe quel plan générera de nouvelles dettes qui iront s’ajouter aux précédentes.

Pourquoi alors les gouvernements libanais successifs s’accrochent-ils à ce plan ?

Je pense que la réponse est politique. On dit que les dirigeants libanais sont terrifiés par des menaces de sanctions internationales s’ils ne signent pas. Si cela est vrai, c’est extrêmement grave. Parce que, dans les faits, on pourrait assister à la mort du secteur privé, susceptible pourtant d’investir et de créer des emplois, sacrifié sur l’autel de la gabegie du secteur public. Une gabegie qui a servi à remplir les poches d’une partie de la classe politique corrompue. Ce qui est prévu, c’est de se servir du capital des banques et des dépôts des épargnants pour rembourser les pertes/dettes du pays. Un non-sens économique. Si ce plan est mis à exécution, quel investisseur, libanais ou étranger aurait-il encore confiance dans le système d’un pays qui fait main basse sur l’argent des gens ? Aucun. Concrètement, quand on parle du plan du FMI, il s’agit en réalité du plan que le gouvernement de Hassan Diab avait concocté en 2020. C’est cela que les députés étudient. Rien d’autre. Dans ce plan, il est écrit noir sur blanc qu’il faut “couper le lien budgétaire entre la Banque centrale et les banques”, une phrase apparemment anodine mais dévastatrice. Je vous explique. On parle des 73 milliards de dettes/pertes. Comme dans tout pays, les gens ont mis leur argent dans les banques. Comme dans tout pays, les banques ont mis cet argent à la Banque centrale, qui, comme dans tout pays, finance l’État. Sauf que l’État a dilapidé cet argent. Donc si on coupe le “lien budgétaire”, l’État ne rembourse pas ses dettes, la Banque centrale ne peut donc pas restituer de l’argent aux banques qui feraient faillite et les déposants perdraient leurs dépôts. Mais l’État, sans se réformer, n’a plus de dettes ! Le tour est joué.
La phase deux est également clairement inscrite dans le plan du gouvernement Diab  : fusionner la soixantaine de banques libanaises qui auraient fait faillite, en cinq grandes banques qui seraient contrôlées par le pouvoir et ses amis. Les banques traditionnelles et leurs actionnaires, qui ont fait la prospérité du Liban, disparaîtraient ainsi que l’argent des citoyens. Le hold-up du siècle !

Mais alors quelles sont, selon vous, les solutions ?

La recette vertueuse est simple. Tout le monde participe à l’effort. Les déposants doivent pouvoir récupérer leur argent, même selon des modalités d’étalement et/ou d’échange argent contre actions. Les banques doivent participer à l’effort. Et surtout, le secteur public doit être réformé de fond en comble. Comment ? c’est très simple. L’État Libanais est riche, en termes de foncier et d’entreprises susceptibles d’être très rentables. Ce qu’il faudrait, c’est privatiser les conseils d’administrations des grandes entreprises publiques, mener des privatisations partielles dans certains secteurs. Exemple  : la Middle East Airlines, la compagnie aérienne libanaise, une très belle entreprise. Ensuite, afin que l’argent ne “s’évapore pas” dans les méandres de la politique libanaise, il faudrait créer un fonds souverain, avec un comité de surveillance, qui gérerait les bénéfices et participerait au remboursement des dettes. Ce fonds souverain est d’autant plus une priorité que le gaz susceptible d’être découvert et commercialisé au Liban, doit impérativement voir ses dividendes alimen-ter ce fonds.

Parlons à présent de ce qui se passe au Parlement libanais. Vous nous avez dit que vous suiviez avec attention les débats, notamment sur le Capital Control. Pourquoi ?

Parce que c’est une énorme fumisterie. De quoi parlons-nous ? D’un mécanisme destiné à valider tout virement international, dans l’intention au départ louable, que l’argent ne sorte pas complètement du pays, le tout sous supervision d’une commission “indépendante”.
Sauf, que tout est fait de travers. Le Capital Control aurait été utile au début de la crise, pas aujourd’hui. D’ailleurs, les banques le demandaient, à l’époque, pour une raison simple. Cela aurait pu leur éviter de subir une myriade de procès de la part d’épargnants mécontents. Mais trois ans après la crise, ce Capital Control n’aurait que des effets pernicieux.
Parce qu’entre-temps, vous pensez bien que les très gros épargnants sont partis depuis longtemps. Ceux qui restent à “contrôler” sont les déposants moyens, qui envoient de l’argent à leurs enfants étudiant à l’étranger, par exemple et les commerçants et importateurs qui permettent à l’économie de tourner. Tous seront bloqués.Ce qui est dangereux, c’est surtout ce comité instauré dans le projet et qui donne les autorisations de virement et le montant des sommes accordées.

Une sorte de comité “chaviste”, composé de cinq personnes ayant toutes la même appartenance ou loyauté confessionnelle. Aucune procédure claire, aucun moyen d’être certain que les membres de ce comité ne vont pas agir par le fait du prince, accordant des autorisations de virements, uniquement à ceux qui correspondent à leur ligne politique.
Il serait dirigé par le ministre des Finances ! Vous imaginez un ministre des Finances devant valider des milliers de virements quotidiens ! Ce n’est pas sérieux.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que dans ce cas, vous aurez une “syrianisation »  effrayante du pays, la fin d’une économie libre et ouverte et une dictature par l’argent. Sans parler des banques, qui n’auraient pas leur mot à dire et ne seraient que des exécutants, transformés en simples comptoirs et ne disposant parfois pas des sommes à débloquer, décidées par cette instance suprême du Soviet monétaire. Cette politique est appliquée en Syrie, et franchement, on ne peut pas parler d’une réussite.
On peut d’ailleurs imaginer, qu’au regard de sa composition, les commerçants, traditionnellement chrétiens, seraient très fortement pénalisés, à moins de faire allégeance aux membres de l’autorité et à leur ligne politique.
Si Capital Control il devait y avoir, il faudrait d’abord revoir complètement ses circuits de régulation et il ne pourrait, ensuite se décider, que dans le cadre d’un projet plus global simultanément avec une loi sur la restructuration du secteur bancaire et une autre sur les dettes. Trois lois qui doivent être votées ensemble. C’est le seul moyen d’avoir une feuille de route, un chemin… sur la base duquel travailler. Sinon, impossible de répondre par exemple à une simple question : si le Capital Control est instauré, qui décide de la date de fin de son application ? Qui décide, quand et comment  ? Personne ne le sait. D’ailleurs, deux textes différents circulent, le premier parle de deux ans renouvelables un an, le second, celui du gouvernement est beaucoup plus flou.

À ce stade, une évidence questionne : ce Capital Control ne pourrait réguler que “l’argent légal”. Sa mise en œuvre provoquerait immédiatement le développement des circuits parallèles de flux financiers illégaux et non déclarés. Ceux-là mêmes qui prospèrent déjà sur les trafics et blanchiments en tous genres.

Enfin, qui garantirait la probité des membres du comité “chaviste” ? On sait qu’au Liban, la corruption est endémique. Détenir le pouvoir de décider qui a le droit de virer combien et quand, feraient de certains de ses membres ayant, éventuellement, un petit faible pour l’argent, les futurs milliardaires du Proche-Orient. L’argent changerait de mains. Chavisme et Castrisme sur Méditerranée garantis…

Que pensez-vous de la politique budgétaire du gouvernement libanais. Il y a eu récemment un vote de budget et des mesures très fortes ?

Fortes, oui, démagogiques, certainement, mais dans le mauvais sens. Je porte un regard très critique sur les dernières mesures d’augmentations des taxes à l’importation, d’impôts, de TVA…

Qui a donc bien pu leur souffler les ingrédients de cette recette qui va à l’encontre de toute pensée économique basique ?

Quand on augmente les taxes, l’économie se contracte. C’est une loi universelle. Le Liban n’a vraiment pas besoin de cela. Au contraire, pour se développer, le pays doit baisser les taxes, réformer, et faire grossir son économie. Il n’y a aucun autre moyen d’attirer les investisseurs. Parce que personne sur terre, ne souhaite investir dans un pays qui augmente ses taxes de manière anarchique et incohérente.

Vous allez penser que je suis un économiste paranoïaque, mais dans le cas du Liban, je crois sincèrement qu’il y a eu complot. Même avant la crise, quand les agences de notation dégradaient le classement du pays, quand de soi-disant ONG battaient le rappel média-tique en finançant au Liban et ailleurs des théories fumeuses concernant l’économie. Un exemple précis qui démontre qu’il y a clairement un coup d’État politique à visées économiques. Le gouvernement libanais avait fait défaut sur le remboursement des eurobonds, des dettes à hauteur de 1,2 milliard de dollars. L’annonce avait été faite le 9 mars 2020. Or, à cette époque, la Banque centrale disposait encore de 35 milliards de dollars de réserves, sans parler de l’or qu’elle détient (estimé à 10 milliards de dollars). Quel pays au monde se déclarerait-il en faillite dans pareille situation ? Aucun.À  titre d’exemple, aujourd’hui, après trois plans de relance avec le FMI, l’Égypte et ses 100 millions d’habitants, ne dispose que de 6 à 8 milliards de dollars de réserves et… ne se déclare pas en faillite.
Pour moi, il s’agit d’une décision délibérée de pousser le Liban à la faillite. Le but est de faire main basse sur un pays, son or, son argent et son avenir.

Le résultat désormais visible est que l’économie libanaise devient une cash economy, coupée des circuits financiers internatinaux. À qui profite le crime ?

Ils sont nombreux. Localement, le Hezbollah et ses alliés, qui s’accommodent très bien d’une économie souterraine échappant à toute régulation. Internationalement, les éternels spéculateurs d’un monde globalisé pour lesquels la vie des peuples n’a aucune importance.

Gérard Ponson

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