Par Loïk Le Floch-Prigent, ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, spécialiste des questions d’énergie.

Tribune. Avant même que soit lancée la campagne présidentielle et que l’on connaisse les candidats, tous les camps alimentent une presse en manque de scoops ou de buzz.

L’industrie française, mise à mal depuis une trentaine d’années, au moins, retient son souffle et aimerait bien savoir si les candidats vont enfin comprendre l’importance de leur activité (la production) et proposer des mesures aptes à améliorer leur situation d’ensemble. Depuis la crise du Covid le ton des politiques et de leurs commentateurs a changé avec la « guerre des masques » et autres matériels médicaux et, depuis la reprise, la pénurie et la souveraineté. Mais les réponses émotionnelles des uns et des autres aux mesures orchestrées par la pouvoir actuel augurent mal de la prise en charge avec la hauteur suffisante de l’abandon progressif de notre appareil productif et du sursaut nécessaire pour y porter remède.

Des candidats incapables de faire un diagnostic

Tout d’abord ceux qui s’expriment aujourd’hui se montrent incapables de faire un constat comme d’établir un diagnostic. En conséquence leur seul programme revient à critiquer les efforts actuellement réalisés sans apporter un regard réaliste sur les solutions qu’il faudrait retenir. Si la campagne présidentielle se résume à un combat de mesurettes alternatives à l’égard d’un séisme majeur qui peut tout emporter de notre nation, on peut comprendre le désintérêt progressif des citoyens à aller porter leur bulletin dans l’urne.

Par conséquent chacun, avant de critiquer ou de verbaliser des propositions désuètes, devrait s’interroger sur l’état de désindustrialisation du pays, la poursuite de cette dérive et indiquer aux électeurs quelles sont les causes qui conduisent à ce grave échec collectif.

Il est encore temps de se reprendre et de travailler, mais aussi bien le pouvoir actuel que les prétendants éventuels n’ont pas encore pris la mesure de la situation. Les communicants envoient bien des éléments de langage, des propositions alléchantes pour certains corps de métiers, mais tout ceci ressemble plus à une pêche aux électeurs qu’à une ambition nationale.

Il va donc être nécessaire de demander aux écuries présidentielles où leurs candidats placent l’industrie, son maintien, son renouveau, son développement dans leurs priorités et nous disent quelle idée ils se font de l’état actuel de notre secteur de production. Ceci est d’autant plus urgent que la classe politique dans son ensemble semble avoir une ignorance incroyable de ce qu’est l’industrie, sur le métier d’industriel, et sur les raisons de la désindustrialisation effectuée par les gouvernements précédents.

Tissu industriel

Jamais depuis le décès de Georges Pompidou il ne semble qu’un texte de loi ait été regardé en examinant quelles en allaient être les conséquences sur le tissu industriel, les dernières années avec les centaines de pages du Code de l’Environnement ayant catastrophiquement accéléré l’extinction ou le déménagement de secteurs entiers. Une industrie a toujours des concurrents, son objectif est donc la compétitivité : si l’organisation d’un Etat, le nôtre, ne peut pas lui permettre d’être compétitif, cela veut dire que soit le peuple accepte qu’il n’y ait plus d’industrie en France, soit qu’on ne lui a jamais expliqué comment tel ou tel texte, décret ou arrêté, condamne telle société ou secteur.

Un exemple pour ne pas avoir l’air de parler en l’air. L’industrie automobile française utilise entre constructeurs, sous-traitants, et réparateurs 500 000 personnes en France. Lorsque l’on prend des mesures sur son avenir, la moindre des choses est de prendre en compte ce qui va arriver à ce personnel : gouverner c’est prévoir. Si des représentants du peuple décident qu’il faut d’urgence ne plus construire de véhicules thermiques (essence ou diesel) et de ne permettre que des véhicules électriques, on peut espérer qu’ils ont murement réfléchi aux conséquences des décisions qu’ils prennent au nom de 65 millions d’individus qui possèdent aujourd’hui 45 millions de véhicules thermiques.

Rentabilité à 10 ans

On ne peut considérer que cette tornade est indispensable qu’après avoir pesé le pour et le contre, en particulier sur l’appareil industriel, les centres de maintenance et… les clients, à savoir les électeurs, ceux qu’ils représentent. Quelle surprise quelques semaines plus tard de les voir défiler avec leurs écharpes tricolores en tête des cortèges des travailleurs en colère réclamant des mesures pour sauver les fonderies ici ou là devenues inutiles si le moteur thermique est abandonné ! Cela s’étudie avant de prendre les décisions.

Et donc la première des choses à demander aux candidats est de savoir si, avant de proposer un texte de loi qui implique l’industrie, ils vont faire rechercher toutes les conséquences et à quelle vitesse, sur l’appareil de production ? Qui en parle ? Personne ! Parce que les écuries présidentielles et les candidats n’ont toujours pas compris l’importance de l’industrie et son fonctionnement, la rentabilité du capital investi, qui n’est pas sur cinq ans comme le mandat présidentiel mais au minimum sur dix ans !

« Avez -vous pris en compte le désert industriel français qui ronge la vie de tous les territoires, avez-vous compris que la prospérité du pays exigeait l’existence d’un secteur productif, et avez-vous une opinion sur les causes majeures du déclin français en la matière ? « 

Lorsque certains, hélas non candidats à la candidature aujourd’hui, mettent en avant le drame de la bureaucratie, de la technocratie tatillonnes et malveillantes au service d’un torrent de normes et règlements rigides qui sclérosent notre pays et son industrie, ils mettent le doigt sur les conséquences d’un Etat qui a abandonné son industrie depuis des dizaines d’années, et c’est ce diagnostic que les industriels et, espérons-le, l’ensemble des citoyens français, attendent de ceux qui vont prétendre à la magistrature suprême.

Prise de conscience

On pourra ensuite égrener tous les abandons, depuis l’éducation nationale jusqu’aux organisations représentatives, en particulier européennes. Car le jeu de l’irresponsabilité entre l’Europe et notre pays est désormais clair tandis que la BCE « indépendante » est devenue intouchable et que l’euro cher a aussi été un des instruments majeurs pour décimer une industrie française mal préparée à ce choc. Mais la litanie est insignifiante, il faut d’abord la prise de conscience.

Ensuite quand viendra le temps des propositions et des solutions, que les candidats prennent le temps de prendre un peu de hauteur devant tout ce qui devra être fait pendant les dix ans qui viennent pour tenter de revenir à la position industrielle de 1970, date à laquelle nous faisions jeu égal avec les Allemands !

Mais là encore il ne faut pas se tromper de philosophie, le Chef de l’Etat doit avoir une ambition, mais c’est le secteur productif qui doit travailler, réfléchir, proposer, prendre des risques et décider. Les industriels n’ont pas besoin de concours de Miss France avec des défilés et des primes, ils ont besoin de connaitre des règles du jeu qui les mettent à armes égales avec la compétition internationale. Ce n’est pas le cas aujourd’hui et cela doit être le rôle majeur de l’Etat nouveau d’y arriver.

Nous ne savons pas ce qui est l’impôt « juste » de nos activités industrielles, mais nous savons que si nous payons plus que nos concurrents nous n’avons le choix qu’entre la disparition ou la délocalisation. Avant de nous donner des objectifs et nous engager à aller dans le sens de l’indépendance énergétique, de l’autosuffisance alimentaire, de la souveraineté industrielle, il faut nous dire comment on compte restaurer en tant que pays notre compétitivité.

Dernier exemple pour nos candidats à la candidature, et les autres, l’électricité d’origine nucléaire et hydraulique était une des rares cartes de compétitivité dont notre pays bénéficiait. Cet atout a été balayé en dix ans, nous produisons à environ 32 euros le MWh et les industriels français se voient proposer par de multiples acteurs uniquement commerciaux des contrats entre 150 et 250 euros le MWh !

Comme nous payons plus d’impôts que tous nos voisins, nous avons l’impression de payer à la fois notre électricité et celle de nos voisins qui n’ont pas fait le choix du nucléaire ! Avons-nous tort quand nous observons ce marché artificiel créé par la Commission Européenne où nous apparaissons comme les dindons de la farce ?

Attendons donc les candidats, leurs diagnostics et leurs programmes, mais pour redresser le pays industriel il faudra autre chose que des mots, au moins des analyses, une ambition, une vision et une rupture claire avec la dérive mortifère des trente dernières années.

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent
Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d’énergie. Ingénieur à l’Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l’Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d’énergie.


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