Par Gérard Ponson

Mais que s’est-il donc passé depuis le 6 août 2020 ? Le président Emmanuel Macron venait alors à Beyrouth, deux jours après le cataclysme de l’explosion du nitrate d’ammonium dans le port. Explosion qui avait fait 224 morts et des milliers de blessés. Accueilli en sauveur par la population d’une capitale défigurée et meurtrie, il avait d’emblée appelé à « la refondation d’un ordre politique nouveau ».


Le président français avait tout de suite mis des mots sur les maux du pays : la classe politique, son incurie, sa corruption.

Dans la foulée de sa visite, il réunissait l’ensemble des dirigeant libanais à la Résidence des pins, pour lancer « l’initiative Française ». L’idée était de créer un gouvernement « propre », composé de personnalités indépendantes, capables de mener les réformes nécessaires pour sortir le pays de sa crise. Réformes jugées indispensables au déblocage des 11 milliards de dollars promis par la conférence CEDRE, qui était alors toujours considérée comme le vecteur de financement nécessaire au salut du pays.


Emmanuel Macron avait mis les choses dans l’ordre. En premier lieu, un assainissement politique, ensuite des réformes pour une sortie de crise.


On sait ce qu’il advint ensuite, aucun gouvernement indépendant n’a été formé. Aucune réforme menée. Aucun plan proposé.


Deux ans plus tard, les mêmes responsables politiques sont toujours en place. Tout le monde fait mine de trouver cela normal.


Mais, tout d’un coup, la nouvelle solution s’appelle FMI. Le graal. L’unique planche de salut. Les dirigeants occidentaux se succèdent pour menacer : C’est ou le FMI ou la faim ! La politique de l’index menaçant, pourtant « marque déposée » du Secrétaire Général du Hezbollah qui en use et en abuse dans ses déclarations télévisées, en pointant du doigt ses ennemis réels ou imaginaires.


Après « l’ordre politique nouveau », voici le désordre érigé en politique nouvelle. Désormais, la ligne est de faire passer des lois, sans que le moindre plan gouvernemental soit proposé. Du coup, au parlement libanais, les députés naviguent à vue, des lois sont votées, amendées, retoquées. Peu importe leur urgence ou leur pertinence, l’essentiel, pour les politiciens est de briller aux yeux des grands argentiers du FMI, qui ne demandent pourtant pas tant de zèle.


Le flou, syndrome d’une myopie politique domine la scène. Le Liban se retrouve sans gouvernement depuis le 15 mai 2022, date des élections législatives, et aucune puissance occidentale ou autre ne s’en émeut. Où est donc la « refondation politique » ? Le système libanais est incapable de nommer un nouveau gouvernement susceptible de mener un plan d’action ? Pas grave, on vote des lois quand même. Désordre.

Un accord technique a été conclu entre le Liban et le FMI en avril dernier. Il prévoit, en cas de réformes, l’octroi d’un prêt (pas d’un don), de 3 ou 4 milliards de dollars. Quand certains répondent qu’on est vraiment loin du compte et qu’il faudrait un minimum de 20 milliards de dollars pour commencer à redresser l’économie, la réponse fuse : C’est un début. Vous signez, ensuite, les partenaires suivront. Oui, mais quels partenaires ? La Banque Mondiale, La Banque Centrale Européenne, les pays du Golfe, les Etats-Unis…Signez ou c’est la faim ! 


Mais, monsieur FMI, pardon de vous contredire, mais l’Europe n’arrive même pas à assurer le chauffage pour l’hiver prochain à ses habitants à cause de la crise énergétique et de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Comment peut-elle donner de l’argent au petit Liban ? Signez ou c’est la faim. Désordre.


Monsieur FMI, désolé d’insister, mais pour les Etats-Unis, le Liban est sous contrôle du Hezbollah, qu’ils considèrent comme organisation terroriste. Ils n’accepteront jamais de donner le moindre petit dollar. Signez ou c’est la faim. Désordre.


Monsieur FMI, vous allez penser que nous sommes de gros réactionnaires égoïstes réticents aux réformes, mais, les pays du Golfe, ne veulent pas entendre parler du Liban. Parce que des Libanais les insultent du matin au soir et menacent leur sécurité en s’impliquant dans le conflit au Yémen. Ils ne donneront pas un Rial vaillant. Signez ou c’est la faim. Désordre.


Monsieur FMI, d’accord, personne ne va donc donner, prêter plus exactement, de l’argent au Liban. Le gouvernement Libanais démissionnaire n’a aucun plan, mais d’accord, on va voter tout ce que vous voulez, parce nous les Libanais, on aime bien les bons mezzés et on n’aimerait pas du tout avoir faim.


Deux points, si vous le voulez bien, avant de tout parapher. Vous faites voter aux députés des lois de régulations financières. Ces lois vont-elles s’appliquer à la banque du Hezbollah, « Al Qard El Hassan » ? on imagine que non bien évidemment. Cette banque existe en parallèle du système bancaire que vous voulez tant assainir. Elle a ses propres lois, ses propres règles… au mépris total du droit libanais. Vous ne craignez pas qu’en cassant les banques libanaises traditionnelles, l’argent, toujours frileux, aille se réfugier dans cette banque ? Et en fasse la première du pays. Signez ou c’est la faim. Désordre.


Avant la famine que vous nous promettez, pensez-vous que la « guerre du gaz » avec Israël qu’agite le Hezbollah soit un paramètre à prendre en compte ? l’État libanais, évidemment, dans cette histoire comme dans tant d’autres, n’a pas son mot à dire. Parce que si cette guerre a lieu, les dégâts qui en résulteraient seraient bien supérieurs aux 3 milliards que vous rêvez de prêter au Liban. N’est-il pas plus urgent de régler ce problème ? Signez ou c’est la faim. Désordre.


Bon apparemment, il est difficile de vous convaincre. Il y a peut-être d’autres raisons pour que vous insistiez autant. L’or du Liban ? un deal avec l’Iran qui placerait le Liban dans son orbite ? personne ne le sait.


En tout cas, il semble que la…faim justifie les moyens.

Gérard Ponson

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