Tribune. En partant du décompte des voix qui se sont réellement portées sur le candidat Macron au deuxième tour, soit 54 % des suffrages exprimés et non pas 58%, chiffre proposé à l’inattention publique alors qu’il fait artificiellement abstraction des 7% de blancs et nuls, on aboutit à un total brut qui additionne les verts, les socialistes, les communistes, les républicains, les insoumis, les Bayroutistes  et bien sûr les marcheurs macronistes en leurs nombreuses chapelles et j’en passe.

Comment savoir ce que chacun pèse vraiment, c’est la clef du résultat des prochaines législatives. Si l’on apprécie les 19 000 000 de suffrages au vu des 48 752 500 électeurs inscrits, ça ne fait plus que 39% des électeurs pour tous les partis, les macronistes, la gauche, la droite dite « républicaine » et les insoumis réunis, soit grosso-modo la future majorité et la  future opposition, à l’exception du Rassemblement National et de Reconquête.

Comme il est inenvisageable que puissent gouverner ensemble MM Bayrou  et Melenchon par exemple, tant de choses les opposant, à commencer par la conception même de l’Etat, il faut postuler soit que l’une des formations politiques énoncées aura à elle seule la majorité, grâce à l’effet accélérateur du scrutin majoritaire à deux tours, soit que des alliances de gouvernement pourront se nouer entre elles. Mais on part de beaucoup plus bas que les précédentes élections : les partis en cause tous confondus font moins que 39% du corps électoral ! Et il y aura encore de l’abstention ! Plus, moins, on ne sait pas. 

Des partis en expansion peuvent passer des accords fructueux, mais l’élection présidentielle a ravagé les partis existants. Qui peut encore décider d’une alliance en son propre parti ? On voit la difficulté que LR a déjà à définir une ligne ! Quant aux verts, socialistes et communistes, la couleur groupusculaire que leur a donnée l’élection passée fait douter qu’à plusieurs même, ils arrivent  à épaissir sensiblement leur étiage, car le mariage de la carpe et du lapin réjouit rarement l’électeur, toujours en quête de vérité et de sincérité. Les syndicats d’éclopés  ont rarement la faveur des supporters. Seuls les élus locaux au fort enracinement seront vraisemblablement en mesure de sauver leur place. 

Le bouleversement à venir peut donc entrainer la disparition des partis traditionnels, et susciter un fort mouvement de restructuration, ou au contraire reconduire le spectre du passé, en accentuant ses divisions jusqu’à la fracture, et empêcher la conduite des affaires de l’Etat, la Constitution demeurant fortement parlementaire en ses fondements et l’émiettement des forces politiques rendant impossible la formation de majorités durables. C’est tout l’enjeu.

Des 39% exprimés pour le président sortant, on peut raisonnablement déduire qu’un bon tiers peut lui être attribué, les deux autres plus faibles se répartissant entre la gauche désunie, LR et les verts d’une part et le dernier tiers aux insoumis de Melenchon, soit 13% pour chacun des groupes à la virgule près. Macron tout nu pèse 13 à 15%, c’est très peu L’effet amplificateur du scrutin final fera la différence. Voilà la teneur de la gageure.

Rappelons- nous Jean de La Fontaine et  la fable du lièvre et la Tortue.

…/ il laisse la Tortue

Aller son train de Sénateur.

Elle part, elle s’évertue ;

Elle se hâte avec lenteur.

Lui cependant méprise une telle victoire,

Tient la gageure à peu de gloire,

Croit qu’il y va de son honneur

De partir tard.

On connait la fin de la fable…

Plus préoccupante est la situation internationale du jour à laquelle le lièvre doit faire face. Si on se rappelle les débuts de la V ème République, Le General de Gaulle dut reprendre en main un pays dévasté dans ses fondements et sa confiance en lui même par la perte de son empire colonial et le camouflet de l’affaire de Suez. Qu’elle perde ou qu’elle gagne les guerres, la France jusqu’alors, même avec son roi prisonnier, n’avait jamais connu le déshonneur d’être obligée d’obéir à un protecteur (Tout est perdu ma mie, fors l’honneur). 

Devant l’affront subi par la IV ème République, le Général élabora le concept de défense « tous azimuts » et engagea le pays dans la construction d’une force  stratégique nucléaire, avec à la clef la définition d’un concept nommé « principe de la défense du faible au fort ». L’idée en était simple en son énonciation, plus subtile évidemment à mettre en oeuvre : dotée de moyens de destruction massive, susceptibles d’occasionner des dommages considérables à l’adversaire quel qu’il soit, la France ne serait jamais attaquée par plus fort qu’elle devant la certitude qu’aurait celui-ci d’en payer un prix exorbitant et en tout cas hors de proportion avec le gain espéré, le bout de la logique étant en filigrane la quasi-certitude d’encourir  un risque d’anéantissement mutuel. Le Général était crédible en proposant ce pari.

A mon sens, la perte de son empire et la dénatalité qui l’affecte conduit la Russie d’aujourd’hui à adopter cette logique. Je ne gloserai pas sur le point de savoir si l’Ukraine est pour les russes ce qu’était l’Algérie pour les français de 1960, ni si les massacres pour scandaleux et justement dénonçables qu’ils soient sont moralement comparables dans l’un et l’autre cas, ce n’est pas le débat du jour.

Les forces à l’oeuvre dans le monde aujourd’hui visent à ce que l’Europe perde ses empires, l’un après l’autre. Le mouvement a  commencé au Mexique en 1867, et tout le monde y a participé, car si la doctrine de Monroe chère à l’Amérique a chassé les Français du Mexique, la France quant à elle a fait perdre l’Italie à l’Autriche-Hongrie et la Crimée à la Russie à la même époque. La Russie fait partie de l’Europe, et c’est son tour on le voit. 

Il faut faire attention à ce que dit M. Lavrov, Il n’est pas moins crédible dans ses avertissements que M. Couve de Murville, ministre des Affaires Etrangères du Général De Gaulle à l’époque de la crise de Cuba où la France s’était  rangée, sans lien de subordination aucun, aux côtés de l’Amérique. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que la doctrine du  faible au fort soit utilisée aujourd’hui par la Russie.

Il faut y prendre garde, et pour  qui nous dirige, c’est primordial. Sauf à encourir pour une deuxième fois dans cet article le risque d’incarner le lièvre de la fable pour la légèreté dont il a fait preuve tout au long du récit. 

Les brillants esprits qui créèrent l’école des Sciences Politiques , rue Saint Guillaume à ses débuts, avaient très justement pris La Fontaine pour l’un des maîtres emblématiques de cet art. L’exercice du pouvoir selon eux s’illustrait par le couple de la force et de la ruse que représentaient les figures du renard et du lion. C’était une idée de la France…

Jean-François Marchi

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