Ils ne font pas la une des tabloïds anglo-saxons, ni francophones d’ailleurs. Peut-être sont-ils plus médiatiques en Italie, où est basée leur maison-mère. A eux 2, les Pères Elia Kilaghbian et Kevork Sarkissian soulèvent des montagnes d’énergie et d’ingéniosité pour faire vivre leur petite communauté. Reportage sur ces moines-éditeurs-éducateurs, qui sauvegardent la grande culture arménienne, qu’elle soit religieuse ou pas.

De la place de la République d’Erevan, la capitale qui concentre un million d’habitants (sur moins de 3), il faut mettre 13 petites minutes pour rejoindre le monastère mékhitariste qui se situe au nord-est, près du jardin botanique. Sur les hauteurs d’Erevan, le paysage invite à l’ivresse. A plus de 1200 mètres d’altitude, un 360° autour du monastère – une ancienne université transformée il y a 20 ans pour accueillir cette communauté venue de loin (de Venise, en Italie) – vous fait admirer le paysage montagneux de Transcaucasie. « Les sommets encore enneigés que vous voyez, c’est la chaîne du mont Aragats » explique le directeur du Séminaire, le père Elia. Petit, en vieille soutane monastique, son sourire traverse sa vieille barbe blanche. Il assure depuis une vingtaine d’année, avec le père Kevork (Georges), la pérennité de la vie monastique – rarissime en Arménie, et, encadre une vingtaine de jeunes garçons. Ces-derniers se préparent, en parallèle de leur scolarité normale, à rentrer au grand séminaire, qui se situe en Italie.

L’air est frais et vivifiant. Il provient du mont Aragats, qui culmine à 4099 mètres. Cet ancien volcan est le point le plus haut de l’Arménie. Le père Georges s’y rend souvent avec ses étudiants, et, des fidèles – près de 200 le jour des grandes affluences, au moment des fêtes pascales et de Noël.

En arrivant au monastère, le contraste est saisissant entre les deux grandes maisons de maître, de riches propriétaires, et la pauvre sobriété des bâtiments monastiques, dont une partie seulement est occupée. L’autre partie est délabrée et aurait besoin d’une bonne restauration. « Nous avons des projets d’agrandissement, explique le père Kevork, mais nous n’avons pas encore trouvé de mécènes. » A l’entrée, un buste du père-fondateur accueille le visiteur.

Un ordre fondé au 18è siècle

Le fondateur de la Congrégation des Pères Mékhitaristes, qui regroupe aujourd’hui une vingtaine de moines, s’appelle Mékhitar de Sébaste. Ce moine catholique arménien, Petros Manuk, est né en 1676 à Sébaste, dans l’ancienne Arménie occidentale (aujourd’hui la ville s’appelle Sivas, en Turquie). En 1700, il fonde dans son pays, un ordre monastique qui porte son nom. Quel est son objectif ? « Il a lancé cet ordre à Constantinople, pour participer au renouveau du monachisme arménien. On lui doit la renaissance de la littérature arménienne religieuse et profane. En quelque sorte et pour résumer sa vie, c’est un gardien de la tradition monastique arménienne et des textes sacrés. Même s’il vivait pauvrement, sa vie ressemblait à une cathédrale intérieure remplie de livres », répond le Père Elia. En 1701, les persécutions précipitent leur départ pour la Grèce. Puis, « une quinzaine d’années plus tard, ils s’installent, définitivement, à Venise sur l’Ile Saint-Lazare. » Nous sommes en 1717.

Le fondateur meurt en 1749. Auteur et éditeur, il a écrit et traduit de nombreux ouvrages. Les 21 moines actuels (à l’époque du fondateur, ils étaient une cinquantaine) sont les dépositaires et les disciples-gardiens de plusieurs dizaines de milliers d’ouvrages. Ce sont de véritables trésors qui retracent l’Evangile, l’Histoire de la Chrétienté au Proche et au Moyen-Orient, en Europe.

Au fil du temps, la petite communauté va grandir et deux branches autonomes vont se former : celle de Venise et celle d’Autriche. Près de 3 siècles plus tard, vers 1995, les Mékhitaristes fondent le monastère actuel en Arménie.

Une petite équipe et de grandes responsabilités

Aujourd’hui, les 2 moines ont en charge l’école et le Petit Séminaire d’Erevan, le Centre de Jeunesse de Choratan, dans le village de la région de Tavush (situé au nord-est de l’Arménie, près de la frontière avec l’Azerbaïdjan), les camps d’été pour les jeunes, l’édition, la publication et la diffusion de livres religieux. « Nous avons, aussi, les activités normales d’une vie de paroisse », insiste le père Elia. Face à l’ampleur de la

tâche, les deux moines sont entourés d’une équipe importante de volontaires et de professeurs, pour les 28 séminaristes (dont 9 pour le diocèse catholique). En tout, 18 professeurs viennent dispenser les cours dans cette petite école atypique reconnue par l’Etat arménien. « Nous avons une grande responsabilité dans l’éducation de ces jeunes, car ils sont, également, à la recherche de leur vocation. Certains ne rentreront malheureusement pas au grand séminaire », ajoute le vice-directeur, le Père Kevork.

Il sort de la chapelle, située à l’étage du bâtiment. Il vient de célébrer avec les jeunes, la fête de l’Ascension. Il se transforme en guide et organise une petite visite. Il sort du monastère et nous emmène à l’extérieur. A travers une balade champêtre, il nous entraîne à la découverte de 2 petites chapelles anciennes qui datent du 12è et du 13è siècle. « Regardez ces stèles et cette croix fleurie qui ressemble à celles dont on a l’habitude de voir sur un khatchkar », commente-t-il. Une partie des chapelles se sont effondrées, comme la voûte et l’entrée qui n’existent plus. Après cette visite, direction le monastère pour visiter la chapelle, l’école, les salles de classes, la cuisine, le réfectoire. L’endroit est simple et se prête volontiers à l’étude.

Un métier : éditeur !

Alors que la petite communauté arménienne travaille avec un autre prêtre sur deux nouveaux livres : une réédition des évangiles et une publication du catéchisme. En Italie, sur l’île Saint Lazare, une dizaine de moines travaillent sur l’édition de nouveaux livres. « En Italie, ajoute le Père Elia, ils sont 8 moines. » Retenez bien ce nom, en italien : Isola di San Lazzaro Degli Armeni. En Français : Ile Saint Lazare des Arméniens. Comme son nom l’indique, à deux coups de rame de Venise, dans sa lagune, sur une île aussi grande que 5 terrains de football, se trouve le siège de l’ordre monastique. A l’intérieur des bâtiments hérités de la Renaissance se trouvent des trésors bien gardés. « La bibliothèque est immense », se souvient le Père Kevork qui y a séjourné pour finir ses études en vue de la prêtrise.         

En effet, dans cette bibliothèque au style architectural des plus précieux, plus de 200 000 ouvrages et plus de 5 000 manuscrits (dont certains datent du 9è siècle) sont soigneusement rangés.

Depuis leur installation, Saint-Lazare est appréciée pour la qualité de sa maison d’édition. De nos jours, elle reçoit encore de nombreuses distinctions lors des expositions internationales. Elle avait même sa propre imprimerie. En 1989, après deux cents ans d’activité, elle a dû cesser cette activité, devenue trop coûteuse. Sur l’île, la Maison des Editions Mékhitaristes continuent son activité historique, et, reste la référence en matière d’œuvres littéraires arméniennes. A noter la revue académique d’études arméniennes, Bazmavep, qui est publiée sans interruption depuis 1843. C’est maintenant le plus ancien périodique académique d’Italie, et le quatrième au monde.

Des moines et des œuvres littéraires

Parmi les œuvres, citons celle-ci, qui fait référence dans le monde entier : L’Histoire du peuple arménien des origines jusqu’en 1874 (en 3 volumes), du Père Michaël Chamchian. Ce-dernier a travaillé, également, une grande partie de sa vie sur l’édition des Commentaires des Psaumes (en 10 volumes).  Encore plus rare et plus éminent, les nombreux ouvrages du Père Gabriel Avédikian. Nous sommes à la fin du 18è siècle et au début du 19è. Il a travaillé, notamment, sur la grammaire arménienne. Il a traduit, aussi, en arménien La Cité de Dieu, du grand saint Augustin. La liste est longue de ces trésors culturels où se mêlent livres anciens, textes littéraires, dictionnaires et grammaires, et, œuvres religieuses. Il faudrait passer plus de temps avec ces moines, qui sont, eux-mêmes, des livres d’histoire ouverts. Leur petit nombre met-il en danger l’avenir de la communauté ?

Des projets et des besoins

Pour le Père Elia : « Oui, c’est vrai, nous sommes de moins en moins nombreux, mais les raisons d’espérer existent. Nous n’allons pas disparaître du jour au lendemain. Nous avons des vocations. Et, nous sommes entourés de nombreux amis. La diaspora arménienne est très active. Elle nous aide à sauvegarder notre patrimoine incroyable et à réaliser nos projets actuels. » En Arménie, parmi les projets qu’il faut financer de manière récurrente, il y a la vie du monastère, de l’école et du séminaire. Chaque mois, le budget nécessaire est évalué aux alentours de 9 000 euros. L’été approchant, avec les camps qu’ils organisent, sur les deux mois, ils ont besoin de 5 000 euros, pour une centaine de jeunes. Pour faire fonctionner leur Centre de Jeunesse à Choratan, ils doivent débourser tous les mois près de 2 000 euros. Et, concernant l’édition ? « Cette année, pour la rentrée prochaine, nous avons besoin de financer la réédition de 2 livres et la traduction du Nouveau Testament en Arménien. »

En quittant le monastère mékhitariste d’Erevan, et, face aux chantiers annoncés, la tâche paraît immense. Impossible ne fait pas partie de leur vocabulaire.

Les gardiens de la mémoire arménienne et des textes sacrés continuent leurs services. Ils vont soulever de nouvelles montagnes, même si leur nombre se réduit au fil des générations. La prochaine génération est en formation. Elle apprend la vie monastique et le métier d’éditeur. Ce qui n’est pas commun !

Pour en savoir plus, rendez-vous sur facebook :

Mekhitarian centre of Armenia

Reportage réalisé par Antoine BORDIER

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