De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Le Centre Arménien de Genève existe depuis le 19è siècle. Après le génocide de 1915-1923, une nouvelle vague d’Arméniens, ayant miraculeusement survécu, arrive à Genève. Aujourd’hui, ils sont près de 8000 à vivre en Suisse, dont 2000 à Genève et ses environs. Très active, la diaspora suisse a soutenu et continue à soutenir l’Arménie, par des œuvres de bienfaisance. Reportage sur ces femmes et ces hommes fidèles à leurs racines.

Julieta Torusli (née Ovanesian) et Christine Sedef (née Arakelian) s’affairent ce samedi matin. L’orage de la veille a causé quelques dégâts. Les sous-sols du Centre Arménien de Genève sont inondés. Construit dans les années 80, le centre est facilement inondable en cas de forte pluie, une rivière coulant non loin de là. Il se situe à quelques kilomètres de la frontière avec la France, au nord de Genève, à Troinex, exactement.

Dans les sous-sols se trouvent la cuisine, une salle de restauration qui peut servir une centaine de personnes, et, une salle de spectacle qui en accueille 300 lors des spectacles de danses, de musiques et de chants. Julieta est en train de nettoyer la cuisine. « Il y avait au moins 1 cm d’eau », dit-elle en passant la serpillière. Christine, elle, se dirige dans la salle de spectacle. Elle ouvre la porte d’une pièce dissimulée derrière la scène, et, se retrouve au milieu des costumes. Une odeur moite vous pique le nez. « Je dois tout sortir, et tout faire sécher. »

Un millier de costumes traditionnels, patiemment cousus à la main par les mamans bénévoles du centre, pour leurs enfants danseurs, risquent de moisir. Dans la pièce, un courant d’air évacue une partie de l’air nauséabond qui mêle humidité et moisissure. « Je dois sauver tous ces costumes », explique Christine très embarrassée. Elle sort les cintres et commence à les faire sécher à l’air libre.

Un génocide et des réfugiés        

A la fin du 19è siècle, alors que l’Empire ottoman commence, déjà, à vaciller sur ses bases, des persécutions, des pogroms, des massacres et des spoliations s’abattent sur les Arméniens. La raison ? Ils sont accusés de trahison. Ils servent souvent de bouc-émissaire, pour justifier cette fin de régime et ces défaites militaires. La trahison est le motif le plus facile à exploiter pour le gouvernement ottoman. Il permet de ne pas avoir à justifier de leurs actes de barbarie et surtout de les opérer rapidement. Des familles arméniennes commencent à quitter leur pays et se rendent, pour certaines d’entre-elles, en Suisse. Quelques années plus tard, en 1915, dès le commencement du génocide, le flux de migrants s’intensifie.

La deuxième vague d’exode atteint des centaines de familles. Plusieurs vagues suivront, notamment, pendant la guerre civile du Liban au milieu des années 70. En 1920, le pasteur Kraft-Bonnard, qui défend la cause arménienne depuis plusieurs années, achète des maisons pour les transformer en orphelinats. En tout, il a recueilli plus de 200 orphelins du génocide. Plus tard, en 1969, c’est l’église apostolique arménienne qui inaugure l’église Saint Hagop. En 1980, son centre culturel est créé, sur le même emplacement que l’église, à Troinex.

De nombreuses fondations se sont impliquées dans ces projets. Sans elles, la présence arménienne en Suisse, serait réduite à sa plus simple expression. Souvent ces fondations sont nées de la volonté de leurs fondateurs d’aider l’Arménie. Il en est ainsi de personnalités comme Agop Tellalian, Charles Philipossian, Puzant Haroutouian et Hagop Topalian, Ces Arméniens ont financé une partie du centre arménien et de l’église.

Vahé Gabrache, le serial-bienfaiteur, comme le titrait un article paru dans les Editions Robert Lafont, préside de nombreuses fondations, comme la Fondation Alliance Arménienne, la Fondation Philippossian et Pilossian, la Fondation Arménia, la Fondation Hagop D. Topalian.

Une colonne vertébrale christique

Cet esprit de bienfaisance, cette largesse de cœur qui anime la plupart des Suisses rencontrés, qui plongent leurs origines familiales en Arménie, comme par exemple, la famille d’Albert Boghossian, le célèbre joaillier, s’explique par un trait commun : la foi. Qu’ils soient catholiques ou apostoliques, tous ont une foi commune.

En Suisse, le drapeau arménien qui flotte dans les couloirs du centre culturel, est souvent placé à côté d’une icône, d’un tableau religieux, ou d’un Khatchkar. Cette croix de pierre en forme de stèle représente les valeurs de liberté, d’éternité et de vie. La croix est une croix de vie, dont les extrémités fleurissent. Julieta, qui a fini de nettoyer les dégâts causés par l’inondation de la veille, explique que si la communauté arménienne de Suisse est active, c’est, aussi, « parce qu’elle est soutenue par des Suisses, qui n’ont aucun lien avec l’Arménie. » L’église saint Hagop symbolise ce soutien. A la fois, parce qu’au début, la communauté arménienne n’avait pas de lieu de culte approprié. Et, parce qu’une partie du financement de l’église a été réalisée par des Suisses évangéliques. Cette amitié remonte à celle initiée par le pasteur Kraft-Bonnard.

Cette dimension religieuse de l’amitié entre la Suisse et l’Arménie se retrouve, également, dans l’expression artistique. Il y a 6 ans, en 2015, était organisé une exposition à Genève sur l’art sacré : La collection Kalfayan, sur le chemin de la mémoire. Là, dans le célèbre Domaine de Penthes, à quelques minutes de la gare de Genève, sur les collines qui entourent la ville, des objets et des textes liturgiques, des manuscrits anciens, de l’argenterie sacrée, racontent ces liens forts entre la Suisse et l’Arménie. Plus tard, toujours avec l’appui de nombreux Suisses et des fondations, est inauguré, en avril 2018, l’œuvre « Les Réverbères de la Mémoire », dans le parc Trembley, de Genève. Enfin, une bénédiction de Khatchkar a eu lieu dernièrement.

Le père Goossan Aljanian, de Sassoun à Genève en passant par Jérusalem

Il est né à Sassoun, en mars 1964. Sa famille fait partie des rares survivants de cette région de l’Empire ottoman, près du lac de Van, qui faisait partie de l’Arménie Occidentale. Dans cette région, dès la fin du 19è siècle les Turcs et les Kurdes se livrent à des massacres systématiques, mais les habitants, les Sassouniotes, résistent à tel point qu’il faut envoyer toute une armée pour les écraser. Cette histoire précède celle du génocide de 1915. Le père Goossan la connaît par cœur.

« Sassoun, c’est le cœur de l’Arménie occidentale. De nombreux héros ont versé leur sang pour défendre notre terre, comme Andranik, Sébastatsi Mourad, Gévork Tchavouch, Heraïr, Makar et tous les autres. Mon père est mort en décembre 1963, avant ma naissance, il avait 32 ans. Il s’appelait Simon. Ma mère, Gul, est toujours de ce monde, grâce à Dieu. Elle a 92 ans. Je suis le dernier d’une fratrie de 7 enfants. J’ai 2 frères et 4 sœurs, mais j’ai deux sœurs décédées. »

La vie du petit Goossan démarre, donc, dans des conditions difficiles. En 1965, avec leur oncle, toute la famille se rend à Istanbul. A l’âge de 11 ans, il entre au Petit-Séminaire de Jérusalem. Puis, en 1983, à l’âge de 18 ans il est ordonné prêtre, par le Patriarche de de Jérusalem. Il restera à Jérusalem jusqu’en 2013. Il arrive en Suisse en octobre 2013. « Pour moi, la Suisse est comme un paradis. Les gens sont très gentils, et le pays est très agréable. Il y a en Suisse près de 8000 Arméniens. Nous sommes deux prêtres. L’autre prêtre vit en Suisse alémanique, à Zurich. » Depuis 8 ans, le père a rencontré la plupart de ses compatriotes. Il a mis en place une pastorale qui lui permet de travailler avec des laïques comme Julieta Torusli et Christine Sedef.

A la recherche de mon identité perdue

Terminons cette immersion dans la communauté arménienne de Suisse, à Genève, par le témoignage d’un Turc, d’origine arménienne, qui a vécu les deux dernières années de sa vie en clandestinité, avant de s’envoler pour la Suisse. Il s’appelle Razmig Kahraman. Il a fait ce témoignage, il y a quelques années, auprès de la paroisse de saint Hagop. Pour des questions de sécurité, ses origines arméniennes ont été tenues secrètes. Jusqu’au jour où elles lui ont été dévoilées. Activiste politique, il a connu la prison, avant de vivre en clandestinité et d’arriver en Suisse en 2003.

« Je suis athée. Il ne faut pas confondre l’ethnie avec la religion. Par la suite, j’ai voulu faire partie de la communauté et je me suis fait baptiser avec mon fils âgé de quatre ans, dans l’église de saint Hagop. Après mon baptême j’ai commencé des cours d’arménien avec d’autres membres de ma famille. Je pense qu’en tant qu’Arménien, je dois parler ma langue. Je lis beaucoup pour comprendre notre l’histoire et j’essaye d’expliquer à mon entourage que le génocide est un problème pour toute l’humanité et ne concerne pas seulement les Arméniens. J’ai donné un prénom arménien à mon fils que j’élèverai en tant qu’Arménien. Je ne vais pas commettre la même erreur que mes aïeux et lui raconterai tout ce qui est arrivé à notre peuple. J’aimerais qu’il l’entende de ma bouche plutôt que de l’apprendre de quelqu’un d’autre. Pour moi, le retour à mes origines arméniennes est un geste pour rendre hommage à toutes les victimes du Génocide de 1915. »

Parmi les 30 pays qui ont reconnu le génocide, la Suisse fait partie des premiers. C’était en 1991. La France, avec Jacques Chirac, le fera 10 ans plus tard, en 2001. Economiquement, après la Russie, la Suisse est le deuxième importateur de produits arméniens. La France est loin derrière, à la 11è place.

Reportage réalisé par Antoine BORDIER, Consultant et Journaliste Indépendant

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