Alice Coffin, journaliste et militante féministe, (ici avec la députée EELV Sandrine Rousseau) écrit dans "Le Génie lesbien" (Grasset) qu’elle ne finira pas sa vie sans blesser physiquement un homme... Personne ne s'est offusqué de cette violence verbale... Photo : Lafargue Raphael/ABACA

Par Marc Alpozzo, philosophe et essayiste

Voici un grand entretien sur le néoféminisme et ses totems, « culture du viol », « emprise », « shoahtisation », « violence systémique »… Dans son ouvrage Le mirage Metoo, Sabine Prokhoris, normalienne, agrégée de philosophie et psychanalyste, réalise une étude référencée et approfondie de ce mouvement féministe et intersectionnel devenu totalitaire. Marc Alpozzo s’est longuement entretenu avec elle.

Marc Alpozzo : J’observe les jeunes générations, et j’ai le sentiment de voir comme une forme de mutation psychologique. Qu’en est-il exactement, et croyez-vous qu’une initiative comme la vôtre, cette critique précieuse et sans concessions du mouvement #MeToo, pourrait permettre à la société de changer de cap ?

Sabine Prokhoris : J’espère que ce travail contribue à une prise de conscience pour les jeunes générations – et les autres qui de façon irresponsable emboîtent le pas à cette propagande. Récemment, j’ai été invitée, à l’initiative d’élèves de Terminale, pour parler de mon livre. Ils étaient réellement ouverts à l’échange, et nullement hostiles, quoiqu’assez imbibés de la doxa ambiante, au moins dans leur vocabulaire (« masculinité toxique », « culture du viol », « emprise », etc). À un moment j’ai voulu tester leur culture féministe : ils ignoraient par exemple quand la contraception avait été autorisée en France, et bien d’autres choses élémentaires sur ces questions. On comprend alors que #Metoo leur apparaît comme l’an un du féminisme.

Ensuite dans l’échange, une jeune fille a affirmé avec conviction, mais manifestement sans y avoir réfléchi, et comme par automatisme, qu’un regard de désir, c’était un viol. Il faut vraiment être complètement déconnectée de ses propres expériences, et n’avoir jamais lu un roman de sa vie, pour dire une chose pareille. Tout se passe comme si entre ces jeunes esprits et les expériences singulières, ce qui s’interpose ce sont les écrans, le storytelling mécanique des réseaux sociaux. Ce qui aboutit à une sorte de déréalisation. Et d’obsession sexuelle teintée de paranoïa dommageable pour tous. On voit aujourd’hui des jeunes gens filmer leurs ébats sexuels à l’insu de leurs partenaires pour avoir des preuves qu’elles étaient consentantes au cas où ils se trouveraient – accusé de viol. Quand on en arrive là, c’est tragique.

Que pensez-vous de cette notion tout à fait nouvelle d’« emprise », qui rejoint tout à fait la notion fourre-tout de « culture du viol » d’ailleurs par son peu de rigueur conceptuelle, dans les débats publics aujourd’hui, et surtout devant les tribunaux ?

L’usage actuel, à partir d’une vulgate psy indigente et falsificatrice, de la notion d’emprise, est très préoccupant, car elle infiltre désormais, n’importe comment, le champ judiciaire. Cela depuis #MeToo, et le discours confus, qui n’aide guère ni à penser ni à traiter de façon pertinente des problèmes bien réels, sur les « violences sexistes et sexuelles », tout cela étant mis dans le même sac.

Non que les relations d’emprise n’existent pas, bien sûr, mais elles ne sont pas du tout ce que l’idéologie victimaire en vogue nous vend sous ce terme. Une relation d’emprise, ce n’est pas un bourreau d’un côté, une chose inerte et pure « victime » de l’autre. C’est un rapport éminemment complexe, totalement addictif, non-symétrique mais à responsabilité partagée, à un lien fusionnel, qui abolit toute limite. J’ai consacré un développement précis à cette question dans mon livre. Il faut ajouter que l’emprise est à l’œuvre, de façon plus ou moins intense, dans tout état amoureux. C’est normal. Là où ça devient en effet dangereux, et où ça peut mal tourner, c’est lorsqu’une relation vire au huis-clos, absorbe tout, sans extériorité possible.

Il est cependant très inquiétant d’observer que des magistrats peuvent aujourd’hui condamner un homme, au mépris des faits et des preuves, sous le motif fallacieux, et pour le moins problématique, de l’« emprise ». Le cas de Georges Tron, accusé de viol par d’ex-collaboratrices dont il était le supérieur hiérarchique, est exemplaire à cet égard : après une ordonnance de non-lieu, contestée, puis un acquittement aux Assises à la suite d’un procès, il a été très sévèrement condamné en appel, au motif parfaitement fumeux de la « contrainte morale » – résultant d’une emprise, donc – supposément due au fait qu’il était le supérieur hiérarchique des plaignantes. Comme si un lien de subordination hiérarchique privait des subordonnées de tout libre-arbitre et de toute subjectivité. C’est juste aberrant. Aussi aberrant que de soutenir qu’une rockstar aurait mis « sous emprise » ces fans, comme on le voit dans l’affaire du chanteur Jean-Luc Lahaye : si des fans sont « sous emprise », c’est de leur propre passion qu’ils le sont. On va voir aussi ce qu’il advient de l’affaire Tariq Ramadan. Car si l’on peut reprocher au prédicateur musulman sa tartufferie – prêcher la vertu et la chasteté, et mener une vie sexuelle aux antipodes de ces sermons –, jusqu’à nouvel ordre la tartufferie n’est pas un délit pénal. Et les plaignantes qui, dans un bel ensemble, l’accusent aujourd’hui de viol ont maintenu avec passion un lien avec lui après avoir été selon elles « violées ». « Emprise », ont conclu les expertises psychiatriques. Peut-être, en effet. Mais cela dédouane-t-il les plaignantes de leur implication active dans ces relations de fait assez tordues ?

Ce que l’on constate, c’est que désormais, « l’emprise », mise à toutes les sauces, même d’ailleurs lorsqu’il n’y a strictement rien qui de près ou de loin s’apparente à ce que l’on pourrait qualifier de relation d’emprise (cas de Georges Tron notamment), est devenue le joker que l’on ressort dès que l’on n’a pas d’éléments probants pour établir factuellement la culpabilité d’un mis en cause pour infractions sexuelles. Ajoutez à cela les déclarations de politiques qui suivent étourdiment le vent – Élisabeth Borne récemment dans le magazine ELLE au sujet des accusations qui visent Damien Abad –, comme quoi même des comportements non-répréhensibles pénalement devraient être bannis au nom de la morale, et nous voilà mûrs pour un Ministère de prévention du vice et de promotion de la vertu…

Que pensez-vous des deux affaires, celle de Matzneff et celle de Duhamel, puisque vous en parlez abondamment dans votre essai ? Et qu’est-ce que cela nous dit sur l’époque ? Croyez-vous que cette nouvelle génération est obsédée par ses certitudes ?

Ce sont deux affaires différentes. Leur seul point commun est qu’elles impliquent des mineurs. Dans l’une, celle d’Olivier Duhamel, il y a eu une transgression de type incestueux. Mais son beau-fils souhaitait passer à autre chose, et n’avait jamais voulu porter plainte, ni a fortiori que cet épisode soit mis sur la place publique. Il est à mes yeux très choquant que, pour des motifs inavouables parés d’irréprochable vertu, sa sœur jumelle ait cru bon de s’approprier cet événement intime. Il y a là une sorte de viol au nom du « Bien », le « Bien » de la société, une société voyeuriste par « morale ». La curée a été inouïe, et vraiment très suspecte, j’analyse cela en détail dans le post-scriptum de mon livre.

En ce qui concerne Matznef et Vanessa Springora c’est une tout autre histoire.

Un adolescent n’est pas un enfant. Et une histoire d’amour peut parfois se nouer entre un mineur et un adulte. Rappelez-vous la tragique affaire Gabrielle Russier. Plus près de nous, notre président de la République n’a-t-il pas vécu à un âge très tendre une histoire d’amour avec son professeur, devenue son épouse ? Aujourd’hui on hurlerait sans aucun doute à « l’emprise », à l’abus par « personne ayant autorité ». Françoise Dolto, si freudiennement intraitable sur la question de l’inceste entre enfant et adulte, l’a excellemment dit et redit : la meilleure protection d’un adolescent, c’est d’être capable de se montrer responsable de ses actes, et ainsi en mesure de dire non. C’est cela aussi qui lui permet parfois de dire oui à une histoire d’amour que l’on peut considérer en effet hors normes.

Mais dans la confusion ambiante, les femmes adultes elles-mêmes sont vues non comme des sujets, mais comme des victimes potentielles, de petites choses fondamentalement passives devant se garder du « prédateur » qui sommeillerait en tout homme. Dans l’affaire Damien Abad, qui a d’ailleurs été évincé sous la pression de l’activisme MeToopolitique doublé de moraline, on a entendu des militantes zélées expliquer tranquillement qu’il n’avait peut-être rien fait, mais qu’il fallait toutefois appliquer le « principe de précaution ». Mais enfin doit-on mettre les femmes sous cloche, sinon sous tutelle ?

Est-ce que le récit de Vanessa Springora est un récit authentique, ou pensez-vous que cela corresponde plutôt à un coup éditorial et politique, pour faire basculer l’opinion publique dans le paradigme du puritanisme moral qui nous vient des États-Unis depuis déjà vingt à trente ans ?

En ce qui concerne Vanessa Springora, ce qui est triste est qu’elle se renie elle-même comme sujet d’un amour passé véritable. Un amour adolescent, passionné, pas celui d’une enfant. On peut regretter un amour, penser que l’on s’est trompé. Mais il faut assumer que l’on est responsable de ce que l’on a vécu, même très jeune, qui n’était pas un amour artificiel injecté par le grand méchant loup. Une phrase telle que celle évoquant « la verge dans la bouche à l’heure du goûter », n’est pas honnête. Car à quatorze ans, c’est fini le goûter. C’était quand vous aviez huit ans. Or la phrase – c’est son but – induit l’image d’un enfant de huit ans. C’est comme « la dent de lait manquante » (sic) dans le commentaire que fait la journaliste de Mediapart Marine Turchi d’une photo d’Adèle Haenel vers quatorze ans en compagnie de Christophe Ruggia, le réalisateur qu’elle accuse (d’on ne sait trop quoi d’ailleurs, puisqu’elle dit sur Mediapart qu’il « n’est pas passé à l’acte parce qu’il n’aurait pas pu se regarder dans la glace comme le violeur qu’il était ». Le viol par abstention en somme, que voilà une trouvaille !). Personne n’a relevé cette incongruité.

Quoi qu’il en soit, il y a clairement eu une vindicte épuratrice dans l’affaire Matzneff, comme dans l’affaire Duhamel. Et c’est une pente redoutable. J’espère que l’on revienne sur terre et à un traitement raisonnable et équitable des affaires d’infractions sexuelles, car là, nous courons à l’abîme.

Est-ce que vous y voyez un dévoiement du combat féministe historique ?

Certainement. Et surtout, j’y vois une folie, qui entraîne une exception juridique en matière sexuelle, on le voit notamment dans la quasi-disparition de la prescription – sans parler de la présomption d’innocence – en matière sexuelle. Personne n’a rien à y gagner, surtout pas les femmes, et les véritables victimes de violences sexuelles moins encore. Lorsqu’on lit les récents arrêts de la Cour de cassation dans les affaires Brion/Sandra Muller (#Balancetonporc) et Joxe (accusé d’agression sexuelle de la façon la plus fantaisiste, et surtout opportuniste, (deux jours après le lancement de #MeToo) par Alexandra Besson, qui délivrent un permis de lyncher en bonne et due forme à toutes les femmes de France, on peut s’inquiéter. J’ai analysé ces arrêts dans un article développé récemment paru sur le site de La Revue des Deux Mondes. Ils sont sidérants.

De plus, tout cela induit cette idée que la sexualité est la chose monstrueuse par excellence. Ce n’est pas tant du puritanisme d’ailleurs, comme le démontre une certaine obscénité « féministe » contemporaine – l’actrice Corinne Masiero à la cérémonie des César 2021 par exemple, scatologique et Tampax ensanglantés en guise de boucles d’oreilles – , mais plutôt une horreur de la sexualité, et de l’amour aussi, comme de la liberté.

Dans la « culture du viol » qui est une forme de bouillie conceptuelle, que l’on pourrait relier à l’emprise, dans cette falsification sémantique n’y trouve-t-on pas aussi quelque chose de psychotique ?

Votre expression est très juste, « falsification sémantique ». Et ce qui tendrait vers quelque chose de psychotique c’est tout ce qui opère comme déni de la réalité, et promotion indistincte des « faits alternatifs ». J’ajouterai que nous sommes dans un moment où un moralisme à bon marché et une idéologie victimaire viennent se substituer à la réflexion, et prétendent tenir lieu de pensée. Lorsque vous remplacez le travail de réflexion, et un rapport raisonné et patient à la réalité, par un kit de slogans que tout le monde annone, cela finit par automatiquement formater les esprits, et crée ce que Gramsci appelait l’« hégémonie culturelle », autrement dit, cela infiltre les institutions, les « élites » plus ou moins décérébrées, et les médias.

Est-ce qu’il y a au moins un but ? Les jeunes élèves au lycée reprennent cela en cœur, sans aucun discernement, d’autant qu’ils ne disposent que d’outils conceptuels très pauvres.

Les jeunes, mais pas seulement ! Voyez les « intellectuelles » organiques du mouvement, pas si jeunes en réalité, mais sottement opportunistes. Mais non, il n’y a de but à proprement parler – je ne me reconnais certainement pas dans ce genre de spéculation infondée. Seulement un mouvement en roue libre. Moyennant la promotion militante de ce que l’on peut appeler des « identités-victimes ». Être victime est devenu aujourd’hui une sorte de « must ». Ça crée une identité intouchable, qui donne tous les droits. Le psychanalyste Ferenczi parlait de « terrorisme de la souffrance ». Nous y sommes. Quant au #MeTooféminisme, son enjeu, n’est pas l’égalité, mais le pouvoir, et en finir avec le « récit patriarcal » : une « révolution culturelle », sur fond de tabula rasa. C’est un pur fantasme, certes. Mais qui engage de redoutables pratiques d’élimination, comme le montrent les piloris médiatiques et les mises à mort sociales qui s’ensuivent.

Vous parlez de « gendérisation du féminisme », pouvez-vous nous expliquer cette formule ?

Cela renvoie aux théories en impasse élaborées dans la mouvance de Judith Butler, au gender américain, pas au « genre » au sens simplement de l’ensemble des représentations historiques et sociales qui interprètent de telle ou telle façon la donnée anatomo-physiologique (le sexe). Quand Simone de Beauvoir écrit :« On ne naît pas femme, on le devient », cela ne revient pas à évacuer cette donnée matérielle, mais à dire qu’il ne saurait fonder un destin d’infériorité des femmes dans une société. Le « genre », culturellement élaboré, est ce destin, qui peut se transformer : c’est cela l’émancipation. Le «gender», c’est autre chose : pour ses théoriciens, la domination (occidentale-blanche-hétéro-patriarcale) engendrerait la réalité tout entière, y compris matérielle. Ainsi Paul B. Preciado peut soutenir que les corps sont des « prothèses politiques » : les cheveux, et les signes vestimentaires – le voile islamique par exemple – mais les organes aussi, sont mis sur un même plan.

La « subversion du genre » ne sera alors rien d’autre qu’un simple renversement : entièrement définie par la domination, je ne m’en extrais pas, je l’inverse, j’en fais une « fierté » pour prendre le pouvoir. Le #MeToo-féminisme est pris dans cette vision, très éloignée des préoccupations concrètes du féminisme. Ainsi lorsque Donald Trump a voulu nommer le juge Kavanaugh à la Cour suprême des États-Unis en raison de ses positions conservatrices sur l’IVG, nul mot-dièse mondial des féministes sur l’IVG, mais l’exhumation d’une frasque sexuelle – peu glorieuse certes – d’adolescent éméché, vieille de quarante ans, et que l’intéressé contestait. Au lieu de se préoccuper de cette réalité qui fait qu’une femme peut se retrouver enceinte sans l’avoir voulu, une atteinte sexuelle (supposée) a été brandie comme preuve du caractère « systémique » de l’oppression de « genre ».

En laissant de côté une urgence féministe autrement plus préoccupante, on le mesure cruellement aujourd’hui. Il est du reste remarquable que les mobilisations féministes consécutives à l’abolition en juin dernier de l’arrêt Roe vs Wade par la Cour Suprême des États-Unis, qui prive une immense partie des femmes américaines du droit d’avorter, sont notablement plus faibles que celles que l’on a vues pour Black lives matter ou #MeToo. Alors bien sûr que les agressions sexuelles, et a fortiori le viol, sont des questions sérieuses, que les féministes des années 1970 ont prises à bras-le corps, en même temps qu’elles luttaient, avec courage et humour, pour la liberté et l’égalité sexuelles. Mais ce n’est certainement pas en les noyant dans le brouet indigent de la « culture du viol » qu’on les traitera de façon juste.

De quoi parlent les féministes lorsqu’elles parlent de « violence systémique » ?

Le terme « systémique » renvoie à l’idée d’une mécanique de la domination qui serait constitutive de la société, intrinsèque à elle. Cette vision – une croyance en réalité – se substitue à une vision historique des luttes sociales, de leur complexité, de leurs contradictions, et de leurs effets de transformation, bien réels, même si jamais acquis, en termes d’émancipation. La situation d’une femme aujourd’hui et il y a 100 ans, et même 60 ans, ce n’est pas la du tout la même chose. C’est un peu comme si l’on entendait aujourd’hui les agriculteurs arguer, pour soutenir leurs revendications, de la situation de servage avant la Révolution, en disant que la classe paysanne est « systémiquement » opprimée par la société. C’est aussi absurde.

Alors bien entendu, dans une société donnée, une institution peut de façon assez systématique protéger ses membres, et plus elle est fermée sur elle-même plus cela risque de se produire : par exemple l’Église comme institution a très longtemps couvert les agissements de prêtres pédophiles. Pour autant, on ne peut pas soutenir que la pédophilie ait été « systémique » dans l’Église, car cela signifierait, ce qui n’a aucun sens et est faux, que la pédophilie serait consubstantielle à cette institution, et même produite comme norme par elle. Elle est au contraire une déviance dans l’institution ; mais elle a été couverte au nom de la protection de l’institution. C’est autre chose.

Il y a une violence verbale aussi chez les féministes, comme chez Alice Coffin par exemple. Est-ce que nous ne sommes pas entrés dans une guerre verbale, qui prend le risque à terme d’être plus grave ?

Cette violence verbale sans filtre est un appel direct à la haine. N’importe quel  passage à l’acte peut s’ensuivre. Alice Coffin écrit dans Le Génie lesbien (Grasset) qu’elle ne finira pas sa vie sans blesser physiquement un homme, sans que personne ne s’en soit offusqué. Récemment une activiste impliquée dans l’« Observatoire des violences sexistes et sexuelles » a publié chez Stock un ouvrage dont le titre est le suivant : L’Homme politique moi j’en fais du compost. C’est ce que les Khmers rouges faisaient des ennemis de classe. Faut-il commenter ?

Alors on nous parle sans arrêt de « libération de la parole » (des femmes/des « victimes »). Mais c’est plutôt d’un déchaînement accusatoire sans filtre, et souvent en meute, qu’il s’agit, dont le modèle est l’absence totale de cadres et de limites des réseaux sociaux. Quand un professeur d’Université (à Georgetown, USA), visant les soutiens républicains au juge Kavanaugh, publie un tweet ainsi libellé : « Regardez ce chœur d’hommes blancs, imbus de leur autorité justifiant le droit que s’arroge un violeur en série. Tous méritent une mort misérable pendant que les féministes rient en recueillant leurs derniers soupirs. Bonus : on castre leurs cadavres et on les donne à manger aux porcs ? Oui ! », un appel au meurtre non déguisé, et particulièrement trash, on peut à bon droit s’inquiéter.

La classe politique tout entière a été prise au piège de cette prétendue « libération de la parole ». Aujourd’hui on commence peut-être à mesurer la déraison furieuse qui préside à ces effets de masse. Lesquels ne sont pas exempts de contradictions et d’incohérences – forcément, tout cela est un château de cartes intellectuel –, qui ont éclaté au grand jour dans la façon dont LFI, y compris ses militantes féministes (Sandrine Rousseau, Clémentine Autain) qui se veut en pointe sur ces affaires, a traité les affaires Coquerel et Taha Bouhafs.

D’où est venue l’idée de ce livre, et avez-vous eu du mal à le publier ?

J’ai décidé de faire ce travail assez ingrat à vrai dire, à la suite de l’affaire Haenel, et surtout après avoir lu un article d’un universitaire, certes médiocre intellectuel, mais bénéficiant d’une légitimité institutionnelle, qui osait soutenir qu’Adèle Haenel était le nouveau Primo Levi. Ce que, à la suite d’Alain Finkielkraut qui parle de « shoaïsation de la main aux fesses », j’ai appelé la « shoatisation » des violences sexuelles. C’est-à-dire une comparaison avec les crimes de masse, et d’abord avec la Shoah, non seulement profondément indécente, mais surtout de nature négationniste, comme je le démontre dans mon livre. Où nous rejoignons le phénomène de déréalisation évoquée plus haut.

Ce livre, j’ai eu en effet un peu de difficultés à le publier. Il était initialement prévu chez Gallimard, dans la collection Débats de Marcel Gauchet, avec qui j’ai eu des échanges nombreux et fructueux. Mais il n’a pas pu défendre mon livre comme il l’aurait souhaité, et pour finir, après diverses péripéties éditoriales, les Éditions du cherche-midi, avec détermination et courage, m’ont suivie et laissée entièrement libre d’écrire ce que je devais écrire.

Propos recueillis par Marc Alpozzo
Philosophe, essayiste Auteur de Seuls. Éloge de la rencontre, Les Belles Lettres.

Sabine Prokhoris, Le mirage Metoo, Le Cherche-midi éditeur, 2022.

Pistes à suivre : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/diffamer-pour-la-bonne-cause/

Sabine Prokhoris a fait ses études à l’École normale supérieure de Sèvres (promotion 1976), elle est agrégée de philosophie et l’auteur de nombreux livres dont, La Cuisine de la sorcière, Aubier, 1988, Au bon plaisir des « docteurs graves », PUF, 2017, Déraison des raisons : les juges face aux nouvelles familles, préf. Élisabeth Badinter, 2018.

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