Tribune.

Littératures. Je concède en préambule que j’ai fait un sacrifice à la mode avec l’apposition de ce « s » en fin du mot littérature, ce qui serait presque jargonneux  et tellement dans le goût du jour puisqu’on ne peut plus parler de musique, par exemple,  mais seulement de musiques (avec un « s ») par égard pour la diversité culturelle ( ! ). Il ne s’agit pas en l’occurrence de rendre les armes devant l’imbécillité nivelante aujourd’hui au pouvoir, mais simplement de rendre hommage aux diverses caractéristiques de l’écrit, que sont les romans, les poèmes et le théâtre.

Elles sont toutes la littérature, mais aussi les littératures puisqu’il faut y compter également les étrangers au rang desquels Dante, Shakespeare et Goethe , bien entendu. Et pour bien creuser le pluriel, si j’ose cette métaphore très Alaisienne (comment creuser le pluriel?) , n’oublions pas qu’après l’horizontal que figurent le vaste monde et ses nationalités multiples, il existe une verticalité chronologique car les auteurs écrivent depuis des milliers d’années.

On se doit bien sûr, pour connaître la matière,  de lire aussi bien Homère, la tragédie grecque, les auteurs romains et tout ce qui s’est écrit, des Roses de Saadi du poète persan jusqu’au Werther de Schiller, en passant par le  Don Quichotte de l’ingénieux hidalgo Miguel de Cervantes. Voilà pourquoi il faut un « s » à littérature, et ce n’est pas se complaire dans le passé que de vouloir la connaître toute pour mieux pouvoir juger des productions du jour.

Il m’a semblé utile de rappeler ces quelques vérités quand la réflexion politique se borne le plus souvent à réfuter les  penseurs indiscutables de la chose publique en raison de leur ancienneté, qui serait synonyme de vétusté. Vétuste Hobbes et son Leviathan ? Vétuste le Candide de Voltaire ? Démodé L’Esprit des lois de Montesquieu ? A jeter Tocqueville ? Et tant qu’on y est jetons Tacite, Cicéron, à la poubelle Kant, Descartes, Hegel et bien sûr Barrès, Maurras, de Bonald et quelques autres. Si l’on se laisse prendre à cette dialectique jeuniste et inévitablement moraliste et égalitaire, c’en est fini de toute culture et c’est le triomphe de la rue qui gigote et piétine sur le calme olympien de la bibliothèque. La « librairie » dirait Montaigne.

Il faut le dire, tout jugement moral en politique comme en littérature est souvent le paravent, si ce n’est l’excuse de l’ignorance et de la jalousie. La familiarité d’avec les mots, pour parler clair, la connaissance de la langue, sont les conditions impératives qui permettent la pensée, car l’on pense avec des mots. Je sais bien que le poète Paul Valéry a pu risquer que « Le vocabulaire de la pensée est infini », il reste que son énonciation nécessite la maîtrise des concepts. C’est pour cela qu’il faut lire ! Toute population qui s’adonnerait uniquement à la pratique du pianotage sur écran s’expose à voir grandir en son sein les risques d’imbécillité et de méconnaissance qui sont la marque de la servilité. Eh oui ! Les maîtres continueront de lire et tant pis pour les autres!

La destruction méthodique de la langue française par les fous qui nous gouvernent, avec l’interversion des genres, le bouleversement des syllabes, la généralisation des apocopes ainsi que le déni rigolard de toute beauté en sont hélas les conséquences. La poésie ne disparaît pas pour autant mais elle demeure l’apanage et l’usage du petit peu, pour lequel elle était composée hier. C’est l’échec cuisant de la politique éducative de la République qu’il faille aujourd’hui constater qu’il n’y a guère plus de lettrés au XXI ème siècle qu’il n’y en avait au XVII ème. Hélas pour les infibulés des oreilles connectés en permanence, tel l’esclave romain auquel on a fait trancher le tandon d’Achille afin qu’il ne puisse plus courir.

Cet échec de la V ème République est peut-être partagé par les autres nations d’occident. C’est un phénomène global sans doute. Rappelons cependant pour garder espoir, que la civilisation a résisté au déferlement des hordes d’Attila grâce à la préservation des incunables par les moines retranchés dans leur monastère, qui s’appliquaient à recopier inlassablement les textes du passé grec et romain. Peut-être en sommes-nous toujours là. La protection du livre demeure la garantie de la pensée libre de demain. Quels que soient les livres et plus encore les anciens, car il faut se défier du caviardage et des notes en bas de page qui défigurent et trahissent les rééditions et autres installations de textes sur la « toile », le livre c’est du papier que l’on tient à la main, ça ne se lit pas sur un écran si l’on veut être sûr de ce qu’a vraiment exprimé son auteur.

Je finirai cette chronique par un hommage particulier dédié à l’inestimable baron Hubert Schroeder, anglo-luxembourgeois, jadis à la tête du Sport automobile international (Commission sportive internationale de la FIA) qui lâcha devant un cuistre :« Demain il faudra se cacher au fond des catacombes, comme les premiers chrétiens pour lire un livre et dévorer un steak ». Saint homme d’Hubert !

Jean-François Marchi

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