Réputé pour sa discrétion, le ministre de l’Agriculture d’Emmanuel Macron a réussi le grand écart entre la tech et le monde paysan. Un parcours presque sans faute, que Julien Denormandie tient à parachever en fin de mandat en multipliant les gestes en direction des agriculteurs, comme lorsqu’il s’est récemment opposé au mode de calcul du Nutriscore, ce système d’étiquetage alimentaire qui pénalise les fromages de nos régions.

Oui au principe du Nutriscore, mais à condition de revoir sa copie. Voici, en substance, le message qu’a tenu à adresser Julien Denormandie aux acteurs français de la filière laitière et fromagère, devant lesquels le ministre de l’Agriculture s’exprimait le 21 octobre à l’occasion du congrès de l’Association nationale des élus de la montagne. Dissertant au sujet de ce système d’étiquetage alimentaire adopté – et défendu – depuis 2016 par la France, le ministre a notamment estimé que le Nutriscore « impacte en particulier les produits de montagne », au premier rang desquels les fromages, dont 90% sont classés D ou E par un algorithme fondé sur la notion de portion, invariable, de 100 grammes.

« On doit revoir cette méthodologie », a enfoncé Julien Denormandie : « le Nutriscore est très important, il faut le défendre parce que c’est la demande du consommateur d’avoir cette information. Mais oui à un Nutriscore dont la méthodologie est revue et qui soit fait au niveau européen pour être assuré qu’il n’y a pas de compétition entre les différents produits contre les produits français ». Une sortie osée, à contre-courant de la position officielle des autorités françaises, et qui n’aura pas échappé aux premiers intéressés : les producteurs de fromages français, dont l’activité est menacée par la généralisation possible du Nutriscore et qui attendaient depuis longtemps un soutien clair et sans ambages de leur ministre de tutelle.

Avec ces déclarations, Julien Denormandie tente de calmer la grogne qui monte dans le milieu agricole, le grand perdant du Nutri-Score. Car du côté de la rue de Varenne on craint l’exemple espagnol. À Madrid, ce dossier a suscité une véritable crise politique : l’huile d’olive et la charcuterie traditionnelle ont été très mal notées par le système d’étiquetage, provoquant une opposition publique entre le ministre de la Consommation et celui de l’agriculture et une fronde des sénateurs espagnols.

À quelques mois de l’élection présidentielle, Julien Denormandie, véritable « poulain » d’Emmanuel Macron, tente d’éviter une crise qui pourrait parasiter la campagne du chef de l’État. Car en l’état actuel, le monde agricole et en particulier les fromagers demeurent lourdement impactés par le Nutri-Score.

D’ailleurs à l’échelle européenne, le sujet pourrait aussi être source de frictions : alors que la France va prendre la tête de la Présidence tournante du Conseil de l’UE en janvier, le ministre italien de l’agriculture a déjà prévenu qu’il souhaitait « clarifier » la position de son pays avec Julien Denormandie. En clair : Rome ne veut pas du Nutri-Score pour protéger ses producteurs et compte bien en parler les yeux dans les yeux avec Paris.

Discret, efficace et bosseur : un ministre apprécié du monde agricole

Compagnon de route et véritable « sherpa » du Président de la République, Julien Denormandie a donc choisi de monter au front pour éviter au chef de l’État une crise diplomatique et agricole en fin de mandat, en ouvrant un débat sur les limites du Nutri-Score. Une crise qui pourrait entacher le passage d’un Ministre qui avait pour l’instant réalisé jusqu’ici un quasi-sans-faute.

D’ailleurs, au lendemain de sa nomination en juillet 2020, sa proximité avec le chef de l’État avait réjoui Christiane Lambert, la patronne de la FNSEA : « Cest une excellente nouvelle ».

Diplômé d’AgroParisTech, ingénieur agronome passé par le Génie rural, des eaux et des forêts, c’est en tant que conseiller de Nicole Bricq et de Pierre Moscovici que Julien Denormandie se fait remarquer, sous la précédente mandature, par un certain Emmanuel Macron, alors secrétaire général de l’Elysée. Le premier suit le second dans la création d’En Marche, dont il deviendra l’une des chevilles ouvrières, avant d’être nommé secrétaire d’Etat en charge de la Cohésion des territoires, puis de la Ville et du Logement. A la surprise générale, il remplace Didier Guillaume au ministère de l’Agriculture dans le premier gouvernement Castex.

Autant d’expériences qui rassurent le milieu agricole. Pour Christiane Lambert, Julien Denormandie « ne part pas de zéro. Il se dit attaché à la terre. Mais surtout, il incarne un visage moderne, tech, de l’agriculture, qui tranche avec les trois visages précédents du ministère. Il a conscience que l’image du secteur que l’on donne en France, soit  »La petite maison dans la prairie », soit  »Apocalypse Now », est loin des évolutions des quarante dernières années ». Réputé bosseur, le ministre est aussi l’un des plus discrets à ce poste. Certains veulent y voir une preuve de son efficacité, en contraste avec ses prédécesseurs jugés plus durs et plus médiatiques, notamment sur les dossiers sensibles de la crise du lait ou de la réforme de la PAC.

Denormandie promet un fond d’indemnisation pour les agriculteurs victimes du changement climatique

Une popularité dans le monde agricole qui devrait être encore renforcée par la dernière initiative du ministre. Fin octobre, Julien Denormandie a annoncé la mise en place prochaine d’un système d’indemnisation des agriculteurs victimes de catastrophes naturelles dues au changement climatique. Doté de 600 millions d’euros par an, cette loi devrait être présentée en conseil des ministres le 1er décembre, pour une adoption, théorique, juste avant la fin de la session parlementaire. « Une fois adoptée, ce sera la réforme la plus structurante pour le monde agricole depuis la mise en place de la politique agricole commune », veut croire Julien Denormandie. Un nouveau geste qui devrait, s’il n’assure pas les voix des agriculteurs français, du moins conforter la cote de popularité de leur ministre dans leurs rangs.

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