Par Hamid Enayat*

Depuis décembre 2017, l’Iran a été le théâtre de multiples soulèvements ; janvier 2018, novembre 2019, janvier 2020, sans compter les nombreuses protestations des diverses couches de la société dans tout le territoire.

Certes, les années pandémie ont contribué à ralentir l’expression d’un peuple en colère, le pouvoir exploitant à merveille le virus pour endiguer, voire éliminer les velléités de révolte populaire. Mais le feu couvait sous la cendre et le dernier trimestre 2022 a vu la flamme de la colère embraser tout un pays et marquer un véritable tournant dans l’histoire des confrontations entre le régime théocratique et ses opposants, tant dans l’intensité et la détermination des révoltés que dans la violence inédite de la répression orchestrée par le guide suprême en personne.

Cette fois, le peuple est clairement décidé à assumer pleinement les objectifs qu’il s’est fixés ; le renversement du régime dans sa totalité et l’écriture d’une constitution qui ne soit pas le fait de nouveaux “experts en la matière“. Dès lors, le guide suprême et ses sbires pourront user de toutes les stratégies, même les plus retorses, et passer par toutes les humeurs, même les plus massacrantes, que rien ne saurait altérer la détermination populaire. Malgré les interpellations et les morts, malgré les exécutions publiques, il semble que la peur ait changé de camp.

La radicalité des slogans du mouvement démontre, s’il en était besoin, que le peuple n’en est plus au stade des manifestations passées, lorsqu’il réclamait ses droits au pouvoir. Désormais, les slogans expriment la pensée profonde et collective de la nation ; le renversement de la république des mollahs. Définitivement ! D’autre part, l’endurance des manifestants et la longévité du mouvement, malgré une répression cruelle[i], indique que la situation a passé le cap de non-retour.

Quel est le secret de cette résistance face à une répression inédite ?

Fondées en 2013 par l’OMPI[ii], les unités de résistance sont un réseau souterrain très organisé d’hommes et de femmes qui jouent un rôle de premier plan dans les grandes manifestations en Iran depuis 2017. Ils agissent comme les précurseurs de la lutte du peuple iranien pour la liberté et la démocratie. Leur rôle dans l’organisation des protestations et leurs activités incessantes pourraient être décrits comme un marteau de forgeron brisant le dôme de pression (et de répression) imposé par la théocratie au pouvoir. Les responsables du régime ont constamment exprimé leur crainte face aux réseaux d’unités de résistance, notamment du fait de la tendance croissante des jeunes à les rejoindre.

Dans son interview accordée au site Web du Guide suprême le 9 novembre, le ministre du Renseignement du régime, Ismaïl Khatib, a reconnu que le soulèvement actuel est “organisé“.

« Ces récentes émeutes avaient un complot compliqué, contrairement aux protestations éparses du passé. De petits groupes étaient à l’origine de ces protestations avec des actions opportunes et audacieuses. Ils étaient entièrement organisés et guidés. Il est intéressant de noter que ces premières unités ont immédiatement quitté les lieux une fois la manifestation commencée, et sont allées déclencher une autre émeute dans un autre endroit ».

1 500 opérations pour briser le mur de peur et 4 000 actes

Afin d’ouvrir la voie au soulèvement, les unités de résistance ont mené 1 500 opérations et 4 000 actes dans 282 villes du pays au cours des 100 premiers jours du soulèvement pour briser le mur de la peur. Cocktails Molotov destinés à détruire des centres du CGRI[iii] ou Bassidj[iv], ou à bloquer les voies d’approvisionnement de l’ennemi ; photographies et films des actes répressifs, écriture des slogans, incendie des symboles du pouvoir, installation de bannières… Autant d’actes précédant et accompagnant les manifestations. Dans cette bataille contre le CGRI, les Bassidj et les services de renseignement du pouvoir, les unités de résistance ont compté de nombreux interpellés, blessés ou torturés ; crânes brisés à cause des matraques, entailles dues aux couteux et autres machettes des milices bassidj, blessures par balles… Pour autant, chaque disparu au combat voyait son corps remplacé par dix autres, comme une graine donnant naissance à de nouveaux plants armés psychologiquement pour une lutte sans merci.

Au final, les unités de résistance ont payé un prix lourd et sanglant. Mais cette répression ne fait que renforcer leur résistance et leur détermination.

Hamid Enayat
Hamid Enayat est un analyste iranien basé en Europe. Militant des droits de l’homme et opposant au régime de son pays, il écrit sur les questions iraniennes et régionales et en faveur de la laïcité et des libertés fondamentales.


[i] 750 manifestants tués selon l’estimation du CNRI qui a publié les noms de 601 martyrs, plus de 30 000 arrestations, données confirmées par les bulletins d’information confidentiels du corps des pasdarans. Selon le site officiel Bahar News et une publication datée du 18 décembre : « Le nombre de manifestants arrêtés au cours des deux premiers mois de ces protestations est supérieur à 29 000 ».

[ii] Organisation des Moudjahidines du Peuple Iranien.

[iii] Corps des Gardiens de la Révolution Islamique, seconde tête de l’hydre du régime, directement supervisée par le guide suprême.

[iv] Milice affiliée au CGRI.

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