En reprenant la forge familiale pour la production de couverts en inox en 1948, Guy Degrenne débutait une saga entrepreneuriale qui allait révolutionner les arts de la table.
Devenue marque symbole, l’entreprise s’est forgée un destin international en préservant son ancrage local. Grâce à l’innovation et au savoir-faire de son site industriel historique de Vire (Calvados, 400 salariés), le groupe normand s’est diversifié (vaisselle de table, accessoires culinaires) et a poursuivi son expansion (rachat d’une usine de porcelaine à Limoges et en Hongrie), après la cession en 1987 par son fondateur à une holding, Table de France.

Thierry Villotte, 54 ans, a pris la présidence de Guy Degrenne dans une période incertaine, en 2008, au lendemain de la faillite de Lehamn Brothers. Pourtant, ce diplômé de l’ESCP Europe, ex-directeur financier de la holding COMIR, a accepté le défi, séduit par l’engagement des salariés.
«Lorsque l’on a un personnel aussi attaché à une marque et à son avenir, on déplace des montagnes », souligne- t-il, lui aussi tout acquis à cette griffe «haut de gamme accessible », qu’il définit comme une «bourgeoise impertinente » avec ses lignes souvent très contemporaines.
En octobre dernier, l’industriel Philippe Spruch (fondateur de LaCie et repreneur des montres Péquignet) a pris 68% de Guy Degrenne via sa holding Diversita, participant à une augmentation de capital de 20 M€ . Ce nouvel actionnaire a permis au groupe de se désendetter et de retrouver des marges de manoeuvre pour son développement à l’international. Les arts de la table ne représentent encore, à l’export, que 15% de l’activité.
«Notre faiblesse d’hier est notre force de demain, puisque nous avons sur ce plan un champ de développement significatif. Aujourd’hui, notre CA à l’international se partage entre 40% en Amérique du Nord, 20% en Europe de l’Ouest, 20% en Asie et 20% dans le reste du monde. Nous souhaitons nous développer fortement en Amérique du Nord. Pour cela, nous avons pris le contrôle fin 2014 de la filiale commune que nous avions avec Christofle aux États-Unis », explique Thierry Villotte. Depuis 2009, Guy Degrenne a également misé sur la vente aux professionnels, avec de bons résultats : +35% de croissance et quelques beaux contrats, comme l’équipement de la première classe d’Air France. «Nous travaillons depuis plusieurs années pour être référencés dans les plus grandes chaînes hôtelières mondiales », indique d’ailleurs le patron, qui équipe notamment les groupes Pullman et Barrière. Reste la vente aux particuliers.
«4 ou 5 confrères dans le monde pèsent 1 Md€, avec une force de frappe gigantesque. La deuxième catégorie à dimension mondiale concerne des groupes de 200 à 300 M€ de CA. Ensuite, il y a les petits. Avec nos 85 M€, nous faisons partie des intermédiaires. Soit on joue local, soit on essaie de s’allier avec d’autres pour être plus gros, parce que développer l’international coûte cher », analyse Thierry Villotte, qui renchérit : «En France, nous avons des très belles marques qui réalisent 10, 15 M€ de CA et avec qui nous pourrions nous allier pour aller plus vite. L’idée, c’est de faire comme les Allemands qui chassent en meute au lieu de rester individualistes ».
Créer une filiale de distribution commune, comme avec Christofle, lancer des boutiques multimarques, partager un stand sur un salon professionnel, «tout est possible », selon le patron.
Outre les collections d’arts de la table, Guy Degrenne développe depuis les années 80 une activité de soustraitance pour des clients industriels du nucléaire, de l’aérospatial, de l’électroménager, de l’agroalimentaire.
Cette activité bénéficiaire, autrefois cachée, a été fortement développée depuis 2009, aujourd’hui un tiers du CA du groupe, dont 80% à l’international. Cette transformation industrielle a sauvé l’usine de Vire. «Notre usine est un bâtiment de 4 hectares qui ne faisait que du couvert. L’idée a été d’utiliser notre savoir-faire dans l’emboutissage de l’inox pour réaliser des pièces complexes pour le monde de l’industrie.
Le pari est réussi aujourd’hui puisque 80% de l’activité de l’usine sert des clients externes et 20% le groupe », explique Thierry Villotte, qui cite notamment Thermomix (fabrication de bols) ou le TGV (toilettes en inox). L’équipe commerciale et le bureau d’études sont mobilisés sur cet axe stratégique de développement qui tire l’innovation. Ce succès aidant, l’optimisme est définitivement de retour. D’ailleurs, 40 intérimaires ont déjà rejoint les équipes ces derniers mois.