Dès le mois d’août dernier, la tendance était claire : l’année 2017 constituerait un nouveau record dans l’histoire des start-up françaises. A la fin du 2ème trimestre, la French Tech avait déjà enregistré 355 opérations et levé plus de 1,7 milliards d’euros, presque autant que pour l’ensemble de l'année 2016 (1,8 Mds€).
« On vit une année historique, confirme Franck Sebag, analyste chez EY (ex-Ernst & Young), responsable du secteur VC-IPO en France. On a déjà dépassé les chiffres de l'an passé, et on sait que le mois de décembre est toujours très fort. »
La French Tech franchira ainsi la barre symbolique des 3 Mds€. Au premier semestre, les chiffres étaient déjà éloquents. Selon la banque d'affaires britannique Clipperton, la tech française avait récolté 1,3 Mds€. EY évoquait un montant légèrement inférieur (1,2 Mds€, + 21% sur un an).
Rien qu’en septembre, les start-up françaises ont levé 433 M€ à travers 86 opérations. Un record. Ces montants témoignent d’une dynamique de fond. Entre 2014 et 2016, la progression des investissements avoisine les 145%. En 2014, la scène tech hexagonale avait levé 890 M€, selon EY (1,5 Mds€ pour CB Insights) ; en 2016, ce montant avoisinait les 2 Mds€, soit un milliard de moins qu’en 2017.
Parmi les levées de fonds qui ont marqué l’année, on retiendra les 70 M€ d’
Alors qu'en 2016, le bilan recensait trois levées à plus de 100 M€ (
« Mais nous n'avons pas encore un phénomène d'explosion des très gros tours », tempère Franck Sebag. A l’inverse, notons que le nombre des petites levées (moins de 5 M€) dépasse, avec 439 levées au 3ème trimestre 2017, le record de l’an dernier (400 levées). En parallèle, la ligne de crédit de 400 M€ d’
Il n’y a jamais eu autant d’argent à ventiler en France. De nombreux fonds de private equity ont en effet levé des sommes faramineuses, ce qui a accru leur activité, tandis que les dispositifs publics ont été renforcés. Cette abondance de capital se manifeste au travers de deux phénomènes : l'entrée de nouveaux acteurs et les levées massives des fonds existants. Parmi ces tours de table géants figurent
« Les fonds sont parés, souligne Frank Sebag. Ils se sont aussi professionnalisés avec le temps. La concurrence nationale et internationale aidant, les fonds doivent aller plus vite aujourd'hui. Les retours go/no-go sont plus rapides. » Avec des acteurs du financement aussi bien armés, les pépites françaises lèvent-elles plus vite ?
« C’est mon sentiment, en particulier pour les bons projets. Les intermédiaires qui préparent les start-up à se présenter face aux responsables des fonds se sont professionnalisés. »
Ce phénomène est renforcé par le fait que de nombreux projets sont désormais développés au sein de l'école. Les jeunes entreprises sont donc plus matures que par le passé et davantage calibrées pour recueillir ces dizaines de millions d’euros.
Cette maturité fut en partie rendue possible par la provenance des fonds. Selon le « Baromètre des start-up du digital », publié par EY, 33% des start-up françaises possèdent des fonds étrangers au capital. « Lorsqu’elles dépassent 50 M€, ces fonds sont présents à 80% », ajoute Franck Sebag, l’un des auteurs de l’étude. Conclusion : de plus en plus de fonds de private equity pan-européens ou américains s'intéressent aux pépites hexagonales.
« C’est un phénomène de fond. Quand l'entreprise devient globale, les entrepreneurs sont à la recherche de fonds qui pourraient leur ouvrir des portes. C'est de l'opportunisme. »
Cette globalisation de l’investissement est assez représentative de l'écosystème. Soutenu entre autres par le leader européen Idinvest Partners,
« Les géants américains ont compris l'intérêt de la tech française. C’est un élément intéressant au moment où se pose la question de savoir s'il existe assez de fonds late stage (ou post-création, investissement concernant les entreprises disposant d’un produit mais ayant besoin de capitaux pour en démarrer la fabrication et la commercialisation, Ndlr). Est-il nécessaire d'avoir du late stage national ou est-on désormais tellement globalisé qu'il est nécessaire de travailler aussi avec les fonds permettant aux sociétés de devenir des leaders mondiaux (late stage, growth capital) ? »
Cette évolution positive permet de conforter la position de la France au sein de l'écosystème européen, puisqu’elle devance désormais l’Allemagne et talonne le Royaume-Uni. Une question se pose : Paris peut-il détrôner Londres comme capitale de la tech européenne ? Le juge de paix définitif reste les montants levés en capital-risque.
Et la tendance est clairement favorable à Paris. Dès le dernier trimestre de l'année 2016, les investisseurs avaient misé 934 millions de dollars sur 92 start-up françaises, contre 613 millions pour 120 start-up britanniques. Une dynamique que l’année 2017 a confirmée. Mieux : les fonds d’investissement sont eux aussi plus dynamiques que leurs homologues d’outre-Manche.
Pour la première fois, les capitaux-risqueurs français ont levé plus d'argent : entre janvier et août 2017, les fonds tricolores ont engrangé 2,78 Mds€ contre 2,38 Mds€ pour leurs homologues britanniques, selon
« Même si à court terme, l'investissement est plus fort au Royaume-Uni qu'en France, le phénomène de traine que représente le Brexit peut avoir des effets sur l'investissement. Si trimestre après trimestre, les fonds français lèvent plus que les fonds anglais, ces derniers finiront par être complètement investis. A ce moment-là, l’investissement sera plus conséquent en France. »
La durée de vie d’un fonds étant comprise entre 5 et 7 ans, un éventuel rééquilibrage pourrait avoir lieu rapidement.
A l’échelle mondiale, l’Europe et la France ne représentent qu’une goutte d’eau dans l'océan du capital-risque. Fin 2016 (les chiffres de 2017 n’ont pas encore été publiés), 72 Mds€ ont été investis dans les start-up, et seulement 14 Mds€ en Europe…
« Le poids des fonds américains est sans aucune mesure avec la France », précise Franck Sebag. En se basant sur le niveau d’investissement aux Etats-Unis par rapport au PIB, la France aurait dû enregistrer sept fois plus d'investissement en 2016, soit 14 Mds€. Au-delà de ces aspects strictement financiers, l’écosystème français bénéficie aujourd’hui d’un pouvoir d’attraction bien plus fort qu’il y a quelques années auprès des acteurs de la tech mondiale. Le lancement du label French Tech, sa promotion à l’international, ainsi que les dispositifs publics (« Jeune entreprise innovante », crédit d'impôt recherche) ont permis à la France de structurer un environnement performant et séduisant.
L’Hexagone propose l’un des meilleurs cadres en Europe pour donner de l’impulsion aux jeunes start-up. « Beaucoup d'efforts ont été déployés au niveau marketing, précise Franck Sebag. La French Tech est très soutenue, et Station F constitue un levier fort à l'international. Tout ceci donne une forte visibilité au pays. »
Selon Philippe Collombel, managing partner de Partech Ventures, un fonds qui a levé près d’un milliard d’euros en deux ans, « les efforts des politiques publiques sur l'innovation commencent à payer ».
De fait, en France, la prééminence de l’État reste l’une des principales lignes de force de la croissance de l’investissement. Dans la dernière étude publiée par CB Insights portant sur le 3ème trimestre, BPIfrance est le premier investisseur avec des prises de participation dans
« Cette place centrale de la main publique est une excellente chose, précise Franck Sebag, mais on doit se poser la question de la pérennité de cet effort. Pourra-t-on maintenir ce système encore longtemps ? Quelles sont les réelles limites du système ? » En un mot : l’État aura encore longtemps les moyens - et la volonté - de s’investir dans le financement de l’innovation ?
« Parmi 1000 sociétés financées, seulement 5 à 10% deviendront des leaders mondiaux »
Selon l'étude « Titans of Tech », réalisée par la banque londonienne GP Bullhound, la France compte trois licornes (BlaBlaCar, Criteo et Vente privée), dont la valorisation combinée atteint 6,8 Mds€, contre sept licornes pour la Suède et l'Allemagne avec une valorisation combinée de 30 Mds€ et 23 Mds€.
Les Etats-Unis en comptent plus d'une centaine. Les montants investis en France se trouvent donc encore à des années-lumière de ceux des capitaux-risqueurs américains. Conséquence : alors que dans ces pays, les start-up atteignent un milliard de dollars de valorisation en deux ou trois ans, il faut huit en moyenne à neuf ans pour accéder à ce statut en France.
« Pour créer des leaders mondiaux, il faut pouvoir investir à hauteur d'un leader mondial, souligne Franck Sebag. La question ne porte pas tant sur un problème de valeur que de projection ou de capacité à asseoir un modèle sur une géographie, un territoire. Pour pouvoir devenir leader, il est nécessaire d'investir beaucoup. Or, même s’il y a beaucoup d'argent, nous savons que pour 1000 sociétés financées, seulement 5 à 10% deviendront des leaders. »
La France est aujourd’hui incapable de générer de tels niveaux d’investissement. Il faut dire que l’environnement hexagonal n’a pas encore réellement « pivoté ». Alors qu’en France, les grandes entreprises (en valorisation boursière) sont généralement centenaires ou proches de l’être (Axa, BNP Paribas, Renault, L’Oréal, Total, Crédit agricole…), aux Etats-Unis, aucune des six plus grandes en 2017 n’existait en 1967 (Apple, Alphabet, Microsoft, Facebook, Amazon…).
« Pour recréer des leaders internationaux, l'investissement sera la clé », avance Franck Sebag, qui repousse l’idée d’une bulle spéculative, préférant se demander « si l’on en fait assez en matière d’investissement ».
A contrario, un trop grand nombre de tours à 100 M€ (qui concernent des sociétés valant 400-500 M€) pousseraient les valorisations à des niveaux non acceptables compte tenu de la jeunesse de ces entreprises, selon l’analyste d’EY. La France se trouve donc à la croisée des chemins. En fin de compte, c’est bien la question des objectifs poursuivis qui sera centrale : vaut-il mieux produire 100 licornes (start-up valant plus d’un milliard d’euros) ou 100 centaures (plus de 100 M€) ? Et pour quelle finalité ?
« Les licornes sont indispensables, elle font rêver, souligne Franck Sebag. Mais elles sont rares et ne constituent donc pas un modèle absolu pour 95% des start-up financées. » Un écosystème ne comptant que des sociétés pesant seulement quelques millions d’euros n’a que peu de chance de faire émerger le futur Google. Mais est-ce sa finalité ?