Fin 2009, le département de la Haute-Marne est secoué par un violent conflit social. La SNCF, qui doit procéder à d’importantes réorganisations, dresse alors le constat suivant : elle ne possède pas d’outils performants pour accompagner ces territoires confrontés aux destructions d’emploi et aux mutations industrielles.
Comment recréer de la richesse et des emplois dans des bassins touchés par des restructurations ferroviaires ? Et quel type d’emplois ?
Cyril Garnier, ingénieur de formation, rejoint la SNCF en 2007. Spécialisé dans l’informatique et les données, il est à la tête d’une filiale marketing du groupe. Mais l’homme a l’esprit d’entreprise et veut transmettre son envie de faire bouger les choses.
Au sein de la direction des ressources humaines SNCF, il participe à la réflexion autour de la mutation des territoires : « C’était bien plus qu’une simple réflexion, analyse Cyril Garnier, aujourd’hui Directeur général de SNCF Développement. Il fallait agir. Nous avons passé une année sur le terrain auprès des syndicats et des élus pour chercher comment redynamiser ces territoires si durement touchés par la crise.
Les enjeux les plus forts se trouvaient dans certains territoires comme l’Est de la France ou de nombreuses casernes avaient déjà été fermées. Les grands fourneaux aussi étaient menacés… Du coup, les activités SNCF s’étaient réduites : moins d’usines, moins de marchandises ou de personnes à transporter. Il y avait urgence. »
Pourtant, en 2010, qui pouvait sérieusement penser que les industries sinistrées pourraient être remplacées par des entreprises à la pointe de l’innovation ? Pas grand-monde. Mais Cyril Garnier est obstiné. Recréer de l’emploi dans ces régions traumatisées est possible. Mais à une condition : oser, innover, inventer.
« Dès le début, nous avons voulu associer une dynamique traditionnelle de développement économique en finançant des PME locales et en favorisant les projets très innovants, raconte Cyril Garnier. En parallèle de la création de SNCF Développement, nous avons accompagné avec la direction de la communication de la SNCF le premier accélérateur de start-up français, le Camping. »
La démarche est alors jugée audacieuse, voire téméraire… Car à cette époque, les incubateurs et accélérateurs de jeunes entreprises du secteur des TIC n’existaient pas en France. Pas plus que la French Tech ou la BPI…
Mais Cyril Garnier croit dur comme fer à sa vision. Et il le répète aux sceptiques : « Aux Etats-Unis, 25 % des nouveaux emplois créés sont liés aux nouvelles technologies : à l’image de ce qu’il se passe là-bas, nous allons créer un accélérateur, trouver des porteurs de projets, leur faire gagner du temps pour qu’ils créent des entreprises digitales. Les créations d’emploi suivront. »
SNCF Développement voit officiellement le jour en 2011 pour soutenir financièrement des projets d’entreprises. L’équipe de Cyril Garnier commence alors à étudier les dossiers des premiers entrepreneurs originaires de Lorraine, Paris, Chalindrey… « En juillet 2011, nous présentons nos trois premiers dossiers aux cadres de la SNCF. Nous sommes alors prêts à mobiliser le capital de la filiale pour prêter de l’argent à des entreprises à potentiel d’emploi. »
L’avenir lui donnera raison. Quelques années plus tard, Mesagraph sera la première des start-up accompagnées par SNCF Développement à rembourser son prêt. Mieux : à ce jour, elle reste la seule start-up française à avoir été rachetée… par Twitter.
En 2011, la SNCF incube
En 2012, la SNCF doit affronter la fin de SeaFrance, l’entreprise maritime qui exploitait la plus courte ligne du Pas-de-Calais au moyen de quatre navires. Cela signifie des centaines d’emplois menacés dans une région déjà frappée par le plus fort taux de chômage de France… Calais devient alors un objectif prioritaire pour SNCF Développement.
SNCF Développement crée alors un espace de coworking et un accélérateur de start-up à Calais, et propose, dans la foulée, à plusieurs patrons de start-up de s’installer sur place.
« Cette diversification est très importante pour nous. Il est extraordinaire de travailler le matin sur le dossier d’une boulangerie qui va créer dix emplois et de réfléchir l’après-midi au financement d’une bande de gars qui veulent, via les ultra-sons, bouleverser le paiement électronique dans les pays émergents. Cela nous permet d’être accroché à la fois aux réalités de l’économie traditionnelle et aux enjeux de l’économie nouvelle. »
Unique en France, cette diversité possède de nombreux avantages, selon Cyril Garnier :
« En général, les accélérateurs sont soit très technos, soit e-business, soit concentrés sur l’économie de proximité. Or, la diversité est essentielle. Ces entreprises de l’économie traditionnelle vont être boostées par les innovations développées par les start-up. Il est génial de pouvoir présenter à notre couple de boulangers qui va bientôt créer sa sixième boulangerie, soit 60 emplois, des outils de la Food Tech qui vont lui permettre d’améliorer sa réputation sur Facebook, de lancer des promotions sur Twitter, de mieux gérer ses recrutements grâce aux outils digitaux. »
L’objectif de Cyril Garnier n’a pas varié : créer de l’emploi. « Nous sommes avant tout un outil de prêt participatif. Nous disposons d’un fonds de 5M€ que nous faisons tourner. Notre objectif est d’aider un maximum d’entreprises pour créer le plus d’emplois possibles. Plus vite l’entreprise est capable de nous rembourser, plus vite nous pouvons aider une autre entreprise. »
« Au début, soyons clairs, nous devions aller à la pêche… confesse Cyril Garnier. A cette période, lorsque nous avions dix dossiers à étudier, c’était le Pérou. Nous nous appuyions sur nos réseaux de partenaires. Les incubateurs et les accélérateurs nous ont signalé leurs pépites intéressantes. Ce même réseau que nous avons contribué à créer : le
La problématique de SNCF Développement devient alors la suivante : comment noter ces entreprises et identifier celles qui possèdent un potentiel important, de façon plus systématique que le bouche à oreille ? Réponse : en se tournant vers les start-up spécialisées dans la veille économique.
« Nous avons eu la chance d’accompagner
« C’est en travaillant avec Olivier Dion, jeune et brillant fondateur de
Et
« Nous voulons continuer à travailler sur l’intelligence économique car nous sommes dans une période de grands bouleversements, analyse Cyril Garnier. Les outils comme Inside Onecub, par exemple, doivent permettre aux chefs d’entreprises d’être mieux guidés dans une économie de plus en plus instable. Dans la Food Tech, par exemple, des grands tombent, d’autres émergent. Les patrons sont souvent perdus, se demandant quelles nouvelles offres proposer… Les start-up affluent.
Qu’est-ce qui a du sens et qu’est-ce qui n’en a pas ? La blockchain, la robotique, les ultrasons : tout cela se développe très rapidement. Il faut guider les grandes entreprises, accompagner les élus, les politiques, les territoires parce que beaucoup se sentent désemparés face à ces bouleversements. »
La filiale de la SNCF peut se vanter de présenter un bilan hors du commun avec 400 entreprises accompagnées depuis 2011, dont la moitié dans la nouvelle économie. « Le plus important pour nous, c’est que seules neuf start-up ont mis la clé sous la porte. 90 % de notre portefeuille d’entreprises existent toujours. Nous sommes fiers d’avoir soutenu leur croissance. En 6 ans, nous sommes passés d’une valeur zéro à un écosystème dont la valeur dépasse 300 M€ ! »
L’un des objectifs prioritaires est à présent de maximiser les interactions entre les start-up. « Nous voulons que toutes ces start-up que nous avons accompagnées se parlent davantage, collaborent entre elles pour être encore plus performantes. Elles ont des solutions, elles peuvent être complémentaires. Mieux vaut avancer ensemble que seul. Nous allons les aider à se sécuriser financièrement en les mettant en relation avec les investisseurs. » C’est par exemple le cas d’I Wheel Share, le « TripAdvisor du handicap », actuellement en levée de fonds sur la plateforme de financement participatif lita.co (anciennement 1001pact.com).
Aujourd’hui, des dizaines de jeunes pousses cherchent à être accompagnées par SNCF Développement. L’enthousiasme de Cyril Garnier, lui, reste intact. Et lorsqu’on demande à ce père de cinq enfants comment il voit son avenir, il répond en souriant : « Comment savoir ? Je ferai sans doute quelque chose qui n’existe pas encore. » Le pire, c’est qu’il est sans doute sérieux.