Electricité du Liban : récit d’un désastre politico-électrique

Le soleil couchant éclaire des bâtiments subissant des pannes d'électricité dans la banlieue de Beyrouth, au Liban, (Photo Daniel Carde/ZUMA Press Wire/ABACAPRESS.COM)

Erreurs politiques, failles techniques, vols, impayés, clientélisme, corruption… Comment le Liban s’est enfoncé dans une crise énergétique sans équivalent dans le monde.

Planté face au port de Beyrouth, l’immeuble de treize étages se distingue de ses voisins par son état délabré, ses vitres brisées. La construction fantôme fait tache dans la ville qui se démène pour faire disparaître les stigmates de la terrible explosion au port intervenue le 4 août 2020.

Plus de deux ans après le blast qui l’a frappé de plein fouet, le siège d’Électricité du Liban, l’équivalent d’EDF en France, est encore à l’abandon, en piteux état. À l’intérieur, un ascenseur fonctionne miraculeusement. Il permet aux gardiens d’effectuer des rondes et d’accéder aux bureaux de la direction au dernier niveau. La vue est imprenable sur la zone portuaire et les silos du drame, ou ce qu’il en reste, situés à seulement cinq cents mètres du bâtiment. Tout est détruit dans le bureau du président de l’entreprise, Kamal Hayek. Il était à son poste quand tout a sauté. Retrouvé gravement blessé et inanimé, il a survécu et a même repris ses fonctions. Ce n’est pas le cas de sa responsable de la communication, qui a péri à quelques mètres de lui.

Tout un symbole : meurtrie, l’entreprise publique a été aussi profondément saignée par la crise financière qui frappe le pays. Elle n’a plus d’argent pour reconstruire ses bureaux. Mais, plus grave, elle ne peut pas non plus acheter les matières premières qui lui permettraient de faire tourner ses centrales thermiques. Elle ne fournit donc qu’une heure de courant par jour aux Libanais ! Du coup, ceux-ci sont contraints de se débrouiller autrement pour avoir de la lumière et faire tourner leurs appareils domestiques. Depuis la fin des années 1990, ils ont pris l’habitude de faire appel à des générateurs installés illégalement par des entrepreneurs malins. Ces “moteurs” polluants qui tournent au fuel se sont multipliés dans tout le pays. Ils rapportent très gros à leurs propriétaires : leur chiffre d’affaires annuel non déclaré est estimé à 2 milliards de dollars. De l’argent ponctionné, en cash, à sur le budget des ménages et des commerçants qui ont le choix entre payer ou vivre dans le noir.

Mais cette crise n’a fait que mettre au grand jour un mal qui ronge le pays depuis longtemps : année après année, le système de production d’électricité se délabre, donnant l’impression d’être un puits sans fond aux autorités du pays. Selon Riad Salamé, le gouverneur de la Banque centrale du Liban, Électricité du Liban (EDL) a coûté 45 milliards d’euros aux finances publiques depuis 1993. Un chiffre deux fois plus élevé que celui calculé par le ministère des Finances qui évoque la somme de 22,7 milliards de dollars “avancés”, pour financer les seuls achats de pétrole de l’entreprise.

Pour mémoire, la dette publique libanaise totale est de 72 milliards de dolars. Dans les deux cas, c’est beaucoup d’argent dépensé. À quoi a-t-il servi si l’électricité n’est pas au rendez-vous ? Certains observateurs se demandent du coup si un détournement d’argent à grande échelle n’a pas été méthodiquement organisé dans ce pays aux pratiques budgétaires opaques et peu rigoureuses.

POUR Y VOIR PLUS CLAIR, NOUS SOMMES PARTIS À LA RECHERCHE DE L’ÉLECTRICITÉ PERDUE DANS UN PAYS EN FAILLITE

Nous avons sillonné le Liban, de Beyrouth à la plaine de la Bekaa en passant par la station de ski de Laklouk, dans les montagnes, et la ville de Zouk au nord de la capitale. Hommes politiques, ministres en exercice ou pas, chefs d’entreprise, hauts fonctionnaires, avocats, experts, économistes, journalistes… nous avons interrogé tous ceux qui connaissent bien ce dossier brûlant. Récit d’un désastre politico-électrique qui synthétise, à lui seul, tous les maux du Liban.

NOTRE ENQUÊTE COMMENCE À BEYROUTH

Au début du mois de novembre, le soleil est encore chaud. Au premier regard, la capitale ne semble pas trop affectée par la crise. Les rues sont embouteillées comme d’habitude et les restaurants ne désemplissent pas. Toutefois, de nombreuses vitrines restent éteintes, signe que le problème de l’électricité est bien réel. Nous avons rendez-vous avec l’un des hommes au cœur du dossier, Kamal  Hayek, le patron d’Électricité du Liban.

Cet ingénieur diplômé de l’université américaine de Beyrouth, est aussi passé par HEC en France et à Harvard aux États-Unis. Un cursus de haut niveau qui lui a permis d’être nommé très jeune à la tête d’EDL. Le rescapé de l’explosion du port est à son poste depuis 2002. Cette longévité est quasi miraculeuse  tant les obstacles se sont accumulés pendant ces vingt années. En  2015, la faculté de Génie et d’Architecture de son université lui a décerné une récompense “en reconnaissance de sa contribution professionnelle à la gestion durable du secteur de l’électricité au Liban dans des circonstances complexes”.

Ces circonstances sont devenues carrément dures. Il vient d’assister depuis le poste de pilotage au crash de son entreprise qui n’assure plus sa mission de délivrer du courant au pays. D’autres auraient jeté l’éponge. Il préfère travailler d’arrache-pied au redressement d’EDL. Mission impos-sible ? Avec quelques collaborateurs, les autres sont en télétravail ou au chômage technique, il occupe des bureaux de fortune aménagés dans des containers au pied du siège délabré d’EDL. Des ventilateurs basiques rafraîchissent péniblement une température heureusement supportable en automne.

De l’aveu de Kamal Hayek, il peut faire très chaud ou très froid dans ces locaux provisoires. Il  nous accueille en tenue décontractée. Sur son bureau, la photo de sa collaboratrice décédée lors de l’explosion démontre qu’il reste profondément marqué par cet évènement. « J’ai survécu à la guerre du Liban, relativise-t-il ; j’étais étudiant pendant cette période, ce n’était pas facile. Diriger EDL, ce n’est pas évident car la situation de l’entreprise est très complexe. Mais je connais bien le dossier, je sais ce qu’il faut faire. » Pour l’instant, le Liban qui n’a plus de président, et dont le gouvernement expédie les affaires courantes, lui fait confiance.

En retour, le dirigeant fait dos rond. Et il insiste sur son sens de l’État. « Même avec des revenus tombés à zéro et en ne produisant qu’une heure de courant par jour, nous faisons en sorte de permettre à l’État de fonctionner, se défend-il ; nous livrons l’aéroport, le port, les hôpitaux et les principaux lieux de gouvernance du pays. » Un service ultra-minimum qui démontre surtout l’ampleur du problème à résoudre.

LES EXPERTS DU GÉANT FRANÇAIS EDF SONT SANS DOUTE LES MIEUX PLACÉS POUR EXPERTISER LA SITUATION

Ils travaillent aux côtés des Libanais depuis la fin de la guerre. « Nous avons d’abord participé à la réparation et à la reconstruction du système, explique Alain  Régnier, le patron des équipes d’EDF au Liban, interrogé dans le salon d’un hôtel de Beyrouth. Ensuite, nous avons accompagné le développement du réseau.  » Son diagnostic est sans concession.

« Aujourd’hui, il y a des problèmes à tous les niveaux, constate-t-il. EDL manque d’argent et de compétences, les moyens de production ne sont pas assez puissants et souffrent d’un déficit de maintenance, le réseau doit être renforcé et la distribution est pénalisée par les vols et les impayés. On a fait beaucoup de bricolage depuis quinze ans. Tout le monde sait ce qu’il faut faire mais on ne commence par rien. Le Liban est un pays de paradoxes. J’espère qu’on atteint le fond. Mais le fond est vraiment très profond. »

Illustration à Zouk, une station balnéaire située à une heure de route au nord de Beyrouth. C’est là que se trouve la plus ancienne et la grande centrale thermique du pays, entrée en service en 1956. Réputée pour son panache de fumée noire, elle est à l’arrêt comme les autres depuis le printemps  2021. Ce qui, d’une certaine façon, réjouit ses  riverains inquiets de la pollution qu’elle émet.

Sur place, il n’y a pas âme qui vive. La centrale fait davantage penser à une friche industrielle. Un distributeur d’argent à l’abandon, des toilettes sales, et un parking recouvert d’une poussière épaisse confirment que l’endroit a cessé de vivre depuis pas mal de temps. Nous tentons d’approcher pour prendre des photos.

Mais un vieux gardien sorti tel un fantôme d’un bâtiment vétuste s’y oppose. Avec le sourire, il nous demande de fournir une autorisation officielle mise par le siège de l’entreprise. Le feu vert oral que nous avons obtenu ne lui suffit visiblement pas. Même refus poli un peu plus loin lorsque nous voulons accéder à la petite centrale inaugurée plus récemment qui jouxte la plus ancienne. Nous faisons donc machine arrière. Dans les rues de Zouk, toutes les lumières sont éteintes. Et les commerces sont en souffrance comme un peu partout dans le pays. L’ambiance est lugubre.

Comment ce petit pays aux élites si bien formées en est-il arrivé là ?

Kamal Hayek livre une première explication, partagée d’ailleurs par l’ensemble des personnalités que nous avons interrogées. « Le tarif de l’électricité représente 80 % de nos ressources, explique-t-il ; mais il est bloqué à un niveau très bas depuis 1993, sans rapport avec la progression des prix de l’énergie. »

Flash-back. En 1992, le Liban sort enfin des années de guerre civile. Nommé Premier ministre alors que la crise économique fait rage, le milliardaire musulman sunnite Rafik Hariri lance la reconstruction de Beyrouth et du pays. Soucieux de stabiliser le pays, il fixe le nouveau taux de change de la livre libanaise face au dollar, l’autre monnaie de référence du pays. Le billet vert vaut désormais 1 507 livres.

Dans la foulée, il bloque les prix de plusieurs produits de première nécessité, en commençant par ceux de l’essence et l’électricité. Basé sur un prix du baril de pétrole à 20  dollars, le prix du kilowattheure s’établit ainsi à 9 cents. Mais cette belle intention va se transformer en bombe à retardement. Car les achats de fuel vont immédiatement déraper, plongeant irrémédiablement EDL dans l’incertitude financière.
«  Depuis 1994, le baril a toujours été au-dessus de 20 dollars, regrette Nada Boustani, ministre de l’Énergie et de l’Eau, dans le cabinet de Saad Hariri, le fils de Rafik Hariri, de 2019 à 2020. Il est même monté au-dessus de 140 dollars en  2012. Chaque année, il a fallu faire voter par le parlement un budget spécial uniquement pour acheter du fuel pour EDL. » Le différentiel est énorme, difficile de ne pas se demander à qui profite cette situation ?

Entré en fonction en 2002, le patron d’EDL passe donc une partie de son temps à démarcher ministres et parlementaires afin d’obtenir l’argent qui lui manque pour acheter de quoi faire tourner les centrales. Ou plutôt faire acheter car, aussi incroyable que cela puisse paraître, ce n’est pas l’entreprise publique mais le département “Oil and gaz” du ministère de l’Énergie qui passe les commandes et ce sont le ministère des Finances et la Banque centrale du Liban (BDL) qui règlent les fournisseurs.

« EDL n’a plus d’argent, juste un peu pour payer les salariés. Plus d’argent pour payer ses achats du pétrole. Chaque fois qu’il doit fournir l’aéroport, EDL va voir le ministre, qui va chez Monsieur Riad Salamé pour lui demander de quoi payer 2 gallons de pétrole. EDL achète le pétrole. Un petit bateau vient pour faire tourner une centrale électrique. Elle produit 50, 100 mégawatts pour l’aéroport, le ministère de la Défense, la BDL. Tous les deux mois, le ministre de l’Énergie se rend à la Banque centrale pour récupérer 15 à 18 millions de dollars. »

POUR SORTIR DE CE PIÈGE, LA SOLUTION LA PLUS SIMPLE AURAIT ÉTÉ D’AJUSTER LES TARIFS POUR TENIR COMPTE DES PRIX PLUS ÉLEVÉS DE L’OR NOIR

Tour à tour, le conseil d’administration de l’entreprise et le Conseil des ministres ont déposé des demandes de hausse auprès du Parlement. Toutes ont été repoussées. « Depuis 1994, une quarantaine de démarches ont été entreprises mais sans succès, soupire Kamal Hayek. Une entreprise dont les coûts de production varient de cette manière avec des prix fixes, cela va à l’encontre des principes de la finance et de la comptabilité. On ne peut que perdre de l’argent. » « Ces tarifs fixes sont une honte, appuie un acteur du marché ; ils ont vraiment cassé EDL ! C’est la cause principale de l’effondrement économique du Liban. Le pays est ingouvernable. On n’arrive jamais à prendre les décisions difficiles. C’est beaucoup plus facile de dire à la population que l’on est contre les hausses de tarifs. ». Ce qui pointe la responsabilité du système politique libanais et de ses représentants dans la crise de l’électricité.


Fadi Sawaya, un ingénieur de qui a travaillé pour le géant allemand Siemens au Liban et qui dirige désormais Cogedis, une société spécialisée notamment dans les installations de panneaux solaires,

en est convaincu. « C’est un modèle de mauvaise gestion que l’on pourrait étudier dans les écoles de management, affirme-t-il. Quand la politique se mêle de la technique, le résultat est catastrophique. Électricité du Liban a bien fonctionné avant et pendant la guerre civile. L’entreprise gagnait de l’argent car elle était gérée par de bons techniciens qui avaient en tête de produire du courant et d’assurer une profitabilité. C’est le conseil de l’entreprise qui fixait les tarifs. Après les accords de Taëf et l’arrivée du Premier ministre Hariri au pouvoir, EDL a cessé d’avoir les mains libres. »

« Si vous mettez 1 000 ingénieurs autour de la table, ils vont se mettre d’accord pour trouver des solutions, rebondit Pierre Khouri, directeur général du Lebanese Center for energy conservation (LCEC). C’est quand un projet passe à l’étage des politiques qu’il devient systématiquement un sujet de polémique… »

CONSÉQUENCE : LES INVESTISSEMENTS NÉCESSAIRES À LA MODERNISATION DU SYSTÈME DE PRODUCTION N’ONT PAS ÉTÉ LANCÉS

« Depuis la mise en service, en 1997 et en 1998, des centrales de Zahrani au sud et de Deir Ammar au nord, plus rien ne s’est passé, s’alarme Alain Regnier l’expert d’EDF. Au Liban, dès que quelqu’un propose une idée, il y a toujours un autre qui dit non. » Au ministère de l’Énergie, le haut fonctionnaire Pierre Khouri théorise cette culture du blocage. « Le Liban, c’est comme le conseil de sécurité de l’ONU, chaque personnalité influente a le droit de véto, assure-t-il. Il suffit d’un véto pour que tout s’arrête. » Ce fin connaisseur du secteur décrit la spirale négative qui en a résulté.

« Entre 1998 et 2002, grâce à l’apport des deux nouvelles centrales thermiques disposant d’une capacité totale de 900 mégawatts, 23 à 24 heures d’électricité ont été produites, rappelle-t-il. À partir de 2002, la crise a commencé. La différence entre la demande et l’offre d’électricité fournie par EDL a commencé à se creuser. C’est à ce moment que les générateurs illégaux sont entrés sur le marché. Au début il y en a eu deux puis trois, puis vingt. En 2010, il y avait des milliers de générateurs illégaux, représentant un business de plus de 1 milliard de dollars. C’est une vraie mafia qui est devenue partenaire des hommes politiques et des municipalités. Depuis, ce business a encore augmenté pour atteindre 2 milliards de dollars. »

UNE MAFIA QUI IMPOSE SA LOI.

«  Ce ne sont pas des sociétés enregistrées, elles gagnent beaucoup d’argent, indique  Fadi Sawaya. Elles facturent le kilowattheure autour de 50 cents. » « C’est l’électricité la plus chère du monde, dénonce Nada Boustani. On doit payer en cash. Et si on ne paye pas, l’alimenta-tion est coupée le jour même. » Profitant de l’espace laissé par EDL, une nouvelle profession est donc née qui sera difficile à déloger. D’autant qu’elle s’organise : une association des propriétaires de générateurs s’est constituée. Elle n’hésite pas à réclamer une baisse des prix d’achat du mazout et a déjà menacé de faire grève pour protester contre la flambée du prix d’achat des pièces détachées !

Dans ses rangs, une sélection darwinienne s’opère. Les plus malins rachètent les plus faibles pour devenir des petites PME. Certains sont même devenus des stars dans leur région. Cet argent frais, ponctionné sur les ménages libanais, n’échappe bien évidemment pas aux partis qui n’oublient pas de prendre leur part au passage, assurant une protection à ces “entrepreneurs du et de malheur”.

C’est le cas de Assaad Nakad, le P.-D.G. d’Électricité de Zahle (EDZ) qui fournit du courant à Zahlé, la quatrième ville du pays localisée dans la plaine de la Bekaa, pas très loin des frontières avec la Syrie. Nous avons rendez-vous avec lui dans son fief. Depuis Beyrouth, nous empruntons une route montagneuse offrant des vues spectaculaires en direction de l’est du pays. Après avoir traversé le centre de Zahlé, il faut franchir deux contrôles de sécurité avant d’entrer chez EDZ. Installée au milieu des champs, la centrale est composée de 57 containers, enfermant chacun un générateur, impeccablement alignés sur quatre rangées.

Une forêt de fines cheminées qui font penser à des grandes bougies donne un look étrange à l’ensemble. Mais l’odeur de mazout brûlé qui flotte dans l’air rappelle à quoi elles servent. L’histoire d’EDZ commence en  1927, bien avant la crise actuelle. À l’origine, il s’agit d’une concession créée sous le mandat français pour apporter l’électricité dans cette région. Jusqu’aux années soixante, EDZ exploite une centrale hydroélectrique installée sur le Nahr el-Berdawni, la rivière qui traverse Zahlé.

À partir de 1964, année de création d’Électricité du Liban, la PME entre dans le giron de l’entreprise nationale avec un statut particulier. Dotée désormais d’une petite centrale thermique, elle travaille contractuellement avec EDL qui lui fournit les combustibles. Mais son cahier des charges lui permet aussi de produire de l’électricité. Ce qu’elle décide de faire quand EDL ne parvient plus à respecter son engagement de fournir du courant 24 heures sur 24. À la fin de 2014, Assaad Nakad, qui détient autour de la moitié des actions de l’entreprise, décide de créer une centrale de générateurs.

« Notre concession devait se terminer en  2018, nous voulions donc une solution qui puisse garantir un retour sur investissement au bout des quatre ans, révèle Naji Jreissati, directeur général délégué d’EDZ, dans un bureau aménagé dans des containers peints en blanc. Nous avons passé un contrat avec Agrekko, une société anglaise qui installe très rapidement des centrales partout dans le monde à l’occasion de grands événements comme le mondial au Brésil ou dans des pays en crise. Nous avons d’abord loué la centrale avant de l’acheter un peu plus tard.

Le 24 février 2015, nous avons pu ainsi fournir de l’électricité 24 heures sur 24 pour la première fois depuis 20 ans ! » Propriétaire du réseau local, EDZ distribue donc désormais à la fois le courant produit par EDL et le sien à Zahlé et dans 17  communes environnantes. En 2018, satisfaits du service, les habitants et les élus de Zahlé manifestent aux côtés des dirigeants de l’entreprise pour que la centrale ne soit pas fermée. Ils obtiennent gain de cause  : le Parlement vote une loi spéciale qui permet à EDZ de poursuivre son activité deux ans de plus. Une autorisation qui est prolongée ensuite jusqu’en  2022.

La PME fait figure de modèle dans le pays. Avec un kilowattheure facturé 37 cents, nettement inférieur à ceux des générateurs de quartier, elle engrange, de façon légale, un chiffre d’affaires de 60 millions d’euros. Mais elle n’échappe pas à la crise  : en 2021, la pénurie de mazout et l’effondrement de la livre libanaise l’obligent à réduire sa production. Celle-ci tombe à 18 heures par jour. Malgré ces difficultés, Assaad  Nakad croit plus que jamais en son modèle. « Les gens quittent Beyrouth pour venir s’installer ici parce que c’est beaucoup moins cher et parce qu’il y a du courant, martèle-t-il. D’autant que ce courant est stable. Nous sommes les seules à produire autour de 62 mégawatts alors que le reste du Liban produit seulement une centaine de mégawatts. Mais il faut relativiser car, en réalité, le pays a besoin d’au moins 2500 mégawatts ! »

L’EXEMPLE DE ZAHLE POURRAIT-IL ÊTRE SUIVI DANS LE RESTE DU PAYS ? CETTE OPTION N’EST PAS SUR LA TABLE

Cela reviendrait en effet à légaliser le secteur des générateurs. Un peu comme si on autorisait la vente de cannabis en France.
Dans ces conditions, que faire pour relancer la production d’électricité dans le pays ? Les cabinets ministériels qui se succèdent au pouvoir depuis  2010

herchent en vain la lumière. Tous leurs plans, toutes leurs idées, ont été pour l’instant rejetés par la lessiveuse démocratique libanaise.
Deux obstacles majeurs compliquent leur tâche : le vol et la corruption. C’est un secret de polichinelle, des régions entières se connectent sur le réseau sans payer. Si on ajoute les pertes techniques provoquées par les défaillances du réseau et les nombreux impayés, le manque à gagner potentiel (quand il y a du courant) est conséquent pour EDL.

« Pour chaque centaine de mégawatts produits, il y a 15 % de pertes techniques et 25 à 30 % d’impayés, de vols et de non facturés », estime l’expert Fadi Sawaya. Le montant de la corruption est plus difficile à évaluer. Mais son existence, son ampleur ne font aucun doute. « La plupart des hommes politiques sont ignorants, et pas mal sont corrompus, juge sévèrement Pierre Khoury  au ministère de l’Énergie. Chaque contrat au Liban est un potentiel point d’interrogation. Le Liban a cette culture, elle est désastreuse. Le fait qu’EDL ne puisse pas couvrir ses frais avec des prix plus hauts est devenu une couverture assez intéressante pour couvrir la corruption. Car ici il n’y a pas de comptable. On ne sait pas où passe l’argent ! »

Ce réquisitoire d’un fonctionnaire qui, par ailleurs, bataille pour développer les énergies renouvelables, fait écho au combat que mène à l’intérieur du Parlement Antoine  Habchi, un député du parti des Forces libanaises. L’affaire des barges turques, des centrales thermiques installées sur des bateaux et placées au large des côtes libanaises entre  2013 et 2019, a retenu son attention. « Elles ont coûté deux fois plus que des centrales thermiques qui produisent le double, critique-t-il. Cette solution de transition qui devait initialement durer un an a fini par prendre la place d’une solution plus radicale. C’est là où réside la corruption. Cela s’est décidé hors d’EDL. C’est le Conseil des ministres qui a fait cela. »

« ÇA A COÛTÉ TRÈS CHER, TROP CHER »

La justice a été saisie. Mais sans aboutir à des condamnations. « Ces barges, c’était une décision de court terme destinée à attendre que le plan de réforme du secteur proposé par Gebran Bassil, le ministre de l’Énergie et de l’Eau, soit mis en œuvre, se défend Nada  Bustani, conseillère de Bassil avant d’être nommée ministre en 2019. Cela devait durer le temps nécessaire à la réalisation des différents appels d’offres. Avant de signer le contrat des barges (avec le concours du cabinet français Gide Loyrette Nouel), il y a eu trois appels d’offres. Le ministre Bassil et moi, nous sommes allés chez le juge. J’ai présenté tous les documents, j’ai été interrogée six heures. Nous avons été totalement blanchis. »

Gebran Bassil : nombreux sont ceux qui accusent le patron du courant patriotique libre (les aounistes) d’avoir lui-même orchestré le détournement des fonds destinés au secteur de l’énergie. Et de s’être assuré, pour cette raison, que le ministère de l’Énergie reste une chasse gardée de son parti. Depuis 2009, ce portefeuille a toujours été attribué à un membre de sa famille politique. Nous sommes allés le rencontrer dans son chalet de la station de ski de Laklouk, à 1 800 m d’altitude. Le gendre du président sortant, Michel Aoun, est sous sanctions du trésor américain qui le soupçonne de “favoritisme et de corruption ayant aidé et encouragé les activités déstabilisatrices du Hezbollah”, le bras armé de l’Iran au Liban.

Cet animal politique se défend en attaquant. «  Le Liban est ingouvernable, soupire-t-il. On empêche celui qui veut faire quelque chose uniquement parce qu’il est un rival politique. On n’accepte pas l’idée qu’il puisse apporter de l’élec-tricité si on n’y est pas arrivé soi-même. J’avais un plan pour relancer la production avec tout le monde, notamment EDF. Il était soutenu par l’Union européenne et par la Banque mondiale et adopté à l’unanimité par le gouvernement. C’était un travail qui devait être étalé sur quatre ou cinq ans. Mais on ne peut jamais avoir un consensus politique sur une durée aussi longue. »

Il n’esquive pas le sujet de la corruption mais tente de faire porter le chapeau aux autres. « Les générateurs privés sont des sources de financement pour quelques partis politiques, et quelques grandes personnalités dont on connaît les noms, mais ce n’est pas un système généralisé, estime-t-il. Il est également clair que certains profitent des contrats d’achat de pétrole. On a essayé d’imposer des appels d’offres mais ceux qui en bénéficient s’y sont toujours opposés.

Ce n’est pas facile pour un dirigeant politique de signer un contrat de 500-600 millions de dollars sans obtenir la moindre commission ou une part de financement régulier. » Sur sa lancée, il fustige également une autre facette du mal libanais. « Ce sont les ministres de la guerre qui ont pris les rênes du pays. Ils sont habitués à utiliser les fonds de l’État pour financer leur parti ou faire du clientélisme. Ils n’ont pas intérêt à obliger les gens à payer l’électricité. C’est pour cela qu’on a gardé les tarifs assez bas. » Au passage, ce clientélisme pénalise doublement Électricité du Liban, contrainte d’embaucher de nombreux salariés proches des différentes familles politiques au moment où elle perd, un à un, ses meilleurs techniciens à cause de la crise.

Faut-il prendre pour argent comptant les propos de Gebran Bassil ? La ficelle est peu grosse. Dans le système pourri qu’il dénonce, il est très difficile de croire que son parti soit resté blanc comme neige. Faute de preuves, ses opposants lui reprochent son inefficacité totale dans la gestion de la crise de l’électricité. « Si le parti qui tient le ministère depuis 2009 ne résout pas le problème, il faut qu’il laisse la place », tranche le député Antoine Habchi.

DANS CE CLIMAT LUGUBRE, LE LIBAN TROUVE CEPENDANT QUELQUES MOTIFS D’ESPÉRER

Le premier, c’est le succès des panneaux solaires. « Ils poussent comme des champignons, se félicite Fadi Sawaya. À Beyrouth, il faut un permis. Ailleurs c’est moins rigide. C’est un palliatif qui rencontre un grand succès. » « C’est une révolution, confirme Pierre Khouri. Les gens abandonnent les générateurs devenus hors de prix ; à la fin de 2022, la capacité cumulée du solaire s’approche de 450 mégawatts. »

Le second motif d’espoir c’est la décision attendue par Électricité du Liban depuis presque trente ans. Après les prix de l’essence, le gouvernement a enfin obtenu tous les feux verts pour augmenter le tarif de l’électricité le 1er novembre dernier. Les 100 premiers kilowattheures resteront facturés au prix antérieur, tout ce qui consommé au-delà le sera à 27  cents par kWh. Concrètement, les nouveaux appels de fonds seront émis en dollars mais seront payés en livres libanaises en s’alignant sur le taux de change mesuré sur une plateforme locale par la Banque du Liban. Une spirale vertueuse devrait s’enclencher. L’entreprise publique va recommencer à générer ses propres recettes. Avec cet argent, elle va pouvoir enfin acheter du gaz ou du pétrole et relancer ses centrales. La Banque du Liban a même prévu de lui avancer des fonds en attendant ces rentrées.

Si tout va bien, si aucun grain de sable politique n’entrave la remise en marche du système de production, si les opérations de maintenance reprennent rapidement, EDL semble en capacité, avec les outils dont elle dispose, de fournir jusqu’à 1 700 mégawatts d’électricité au pays dans le courant de l’année 2023. Ce serait déjà un immense pas en avant. Mais les besoins restent très supérieurs : 2 500 à 2 700 mégawatts en basse saison et au moins 3 500 en haute saison.

La plupart des Libanais que nous avons rencontrés au cours de cette enquête en sont convaincus : le seul scénario du retour à la normale réside dans une intervention des grandes organisations internationales (Banque mondiale, FMI) qui ouvriraient la porte aux financements internationaux. Avec un prix à payer : des réformes douloureuses dont pas grand monde ne veut. Walid Fayyad, l’actuel ministre de l’Énergie et de l’Eau en est pleinement conscient. Multidiplômé de l’université du Massachusetts, de Polytechnique et de Centrale Paris, il est passé par les cabinets de conseil Booz Allen Hamilton et Mc Kinsey avant d’atterrir dans le bourbier politique libanais. Avec un tel CV, qu’est-il venu faire dans cette galère ?

Nous avons rendez-vous dans son bureau un vendredi soir de novembre. Une expédition à la lampe torche. Incroyable mais vrai, le ministère de l’Énergie et de l’Eau est plongé dans le noir, victime, lui aussi, de la pénurie de courant. Nous tâtonnons prudemment dans les escaliers. À 18 heures, il n’y a plus personne dans les bureaux hormis un gardien qui ne contrôle pas grand-chose. Au bout de quelques minutes de recherche, nous apercevons un filet de lumière sous une porte. C’est là ! Le seul bureau éclairé est celui du ministre.

Après avoir donné ses explications de la crise, Walid Fayyad oscille entre volontarisme et prudence sur ce qu’il faut faire. Il détaille son programme pour revenir à une situation normale. Tout en étant conscient que des embûches peuvent le faire trébucher à tout moment. Nouveau tarif de l’électricité, création d’un organisme de régulation, développement des énergies renouvelables et, surtout, audit d’EDL sont au programme.

« La plupart des choses qu’il faut faire c’est à EDL, ils n’ont rien fait, assène-t-il. Je suis stupéfié de voir que l’entreprise ne publie pas des comptes de fin d’année. Il faut de la transparence dans le coût de la transmission, dans le coût de la distribution, dans le coût de la production. C’est la seule institution au monde dans le secteur de l’électricité qui a vu sa production descendre aussi bas. Le seul exemple comparable est celui de la Syrie : pendant la guerre, leur production est tombée à quatre heures par jour. Je ne dis pas que c’est gagné. Mais le temps compte. » C’est le moins que l’on puisse dire. 

Rémy Dessarts

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