Denis Payre : « La France a le même taux d’industrie que la Grèce ! »

(©Wikimédia – Christophe Lebedinsky)

C’est un entrepreneur engagé qui fait progresser le débat public. Denis Payre milite pour des changements nécessaires et des idées qu’il expose en détail dans son dernier ouvrage, « Le contrat mondial ».

Quel a été votre moteur à vos débuts à 27 ans pour devenir entrepreneur ?

Denis Payre : Cela remonte assez loin. En premier lieu, cette décision est liée à ma personnalité, à une volonté d’indépendance par rapport à la hiérarchie, à l’autorité, couplée à une envie de conquête, d’aventure, de liberté. Il y aussi eu l’influence de ma famille, avec un arrière grand-père, soyeux lyonnais, dont les produits voyageaient dans le monde dès la fin du XIXe siècle. L’entreprise a disparu dans les années trente comme de nombreuses autres dans ce secteur, mais je suis resté fasciné par cette aventure. Il y avait à la maison une caricature de lui avec le train de soieries qu’il avait envoyées au fin fond du Canada. Cet esprit de conquête m’a donné envie de faire de même.

Enfin, dans ma région lyonnaise natale, j’ai eu l’exemple de beaucoup d’entrepreneurs remarquables, comme Antoine Riboud, qui avait cette dimension conquérante, mais aussi une vraie dimension sociale. Gérard Pélisson du groupe Accor était aussi une figure modèle. Aujourd’hui, l’aventure contemporaine, l’esprit de conquête et de découverte, c’est l’entreprise !

Vous vous partagez entre France et Etats-Unis, quelles sont les qualités spécifiques nord-américaines pour entreprendre ?

D.P. : Sur ces trente dernières années, toutes mes aventures entrepreneuriales sont passées par les Etats-Unis. Les Américains sont très « fair-play », ils ont été jusqu’à me nommer avec Bernard Liautaud « Best Entrepreneurs of the Year » en 1996. J’aime ce côté très ouvert, très loyal, où des entrepreneurs européens sont accueillis sans arrière-pensée. Le plus frappant est l’absence d’a priori dans le travail entrepreneurial quant aux origines ou à la formation. Chez Business Objects, nous avions totalement adopté ce mode de fonctionnement. Nous avons ainsi recruté beaucoup de femmes au Japon, brillantes, très diplômées, mais qui n’étaient pas recrutées dans les entreprises japonaises pour des raisons culturelles.

En Grande-Bretagne, nous avions choisi de recruter un country manager, un très bon professionnel qui avait fait un excellent travail chez Oracle. Il m’avait demandé si j’étais certain de ma décision, car il était d’origine modeste, n’avait pas fait « Oxbridge », il avait intégré un raisonnement très européen, où l’origine, l’école, la famille, viennent polluer les recrutements, une approche inconnue aux Etats-Unis. En France, nous avons aussi eu de très beaux parcours de salariés issus des minorités. Je ne suis pas béat par rapport aux Etats-Unis, mas ce côté « chacun sa chance » est extrêmement positif.

Vous avez lancé le mouvement réformiste « Nous Citoyens » en 2013. Quelle est votre opinion de chef d’entreprise sur l’action du gouvernement actuel ?

D.P. : Avec ce mouvement, nous voulions moins de politiques de « carrière », moins de hauts fonctionnaires dans la vie du pays. Il est normal qu’il y en ait, mais ils sont en surreprésentation dans le débat public. Evidemment, il est facile pour eux de retrouver leur job une fois la politique terminée. C’est un privilège. En Angleterre par exemple, tout candidat fonctionnaire à une fonction élective doit démissionner. Nous avions demandé que cela soit le cas pour ceux qui étaient élus. Dans le discours d’Emmanuel Macron, il y avait l’idée : « Plus de gens issus de la société civile », et il y a eu un vrai renouvellement à l’Assemblée.

Personnellement, j’ai soutenu Fillon au départ, puis Roland Lescure, car il était issu de la société civile, aujourd’hui président de la commission des Affaires Economiques. Bruno Bonnel avait également un profil très intéressant. Je trouve dommage qu’Emmanuel Macron n’ait peut-être pas su s’entourer de ce type de personnalités de la société civile qu’il avait quand même réussi à convaincre de s’engager. Certains avaient la carrure de ministre et auraient eu plus tendance à « renverser la table ». Mais il remporte un certain succès, pour l’instant, il est en effet le seul à se retrouver face à Marine le Pen dans les prévisions.

L’Etat reste trop omniprésent ?

D.P. : Oui, l’Etat est obèse, même si des efforts ont été réalisés par exemple sur les impôts de production, mais les prélèvements sont encore trop élevés par rapport à l’Europe. Nos systèmes, en santé, en éducation, etc., sont bien trop coûteux, et surtout moins efficaces. Chaque fois pour la même raison, les back offices. Notre système est très généreux, mais bureaucratique et trop étatisé. Dans les hôpitaux européens, la moyenne du personnel administratif est de 24 personnes sur 100, en France, c’est 36.

L’Etat est médiocre en matière d’exécution opérationnelle, il doit sortir de ces gestions périphériques, type hôpital ou rail, et devrait se concentrer sur quelques missions régaliennes. Pour réagir, il faut des gens de la société civile aux côtés des pros de la politique.

Votre dernier livre, « le Contrat mondial » met en lumière le besoin de revoir le modèle de la mondialisation. Expliquez-nous.

D.P. : Nous avons aujourd’hui le même taux d’industrialisation que la Grèce (11% du PIB, le plus bas d’Europe). Aujourd’hui, je développe des solutions de stockage d’énergie à base de pompage- turbinage, et nous effectuons des travaux de génie civil, de fabrication de turbines, avec une main d’œuvre qui a une couverture sociale complète et généreuse. Face à moi, j’ai une compétition qui fabrique des batteries avec une main d’œuvre enfantine en République du Congo, des mines de cobalt qui s’effondrent. Ce cobalt est raffiné en Chine à 80%, un pays où l’Etat autoritaire exerce une pression considérable pour maintenir les normes sociales au minimum.

L’histoire sociale de la Chine est plus récente qu’en Occident, on y utilise encore de la main d’œuvre forcée, par exemple avec les Ouïghours dans le cas des panneaux photovoltaïques, il est impossible de se battre contre cela. Il s’agit d’une concurrence fortement déloyale qui confère à la Chine un avantage considérable, sans oublier le dumping exercé sur l’environnemental.

Il y a donc deux poids, deux mesures ?

D.P. : Je trouve anormal en effet ce « deux poids, deux mesures », la concurrence entre pays où l’on fait que l’on maltraite l’homme et la nature, où l’on reçoit des milliards de subventions comme avec les batteries électriques en Chine, et des pays occidentaux qui ont des règles très contraignantes. On nous dit « que le meilleur gagne », mais les règles sont pipées.

On a laissé la Chine prendre des parts de marché considérables, alors que nous sommes en pleine révolution technologique et dans une période de transition énergétique, financée par les Occidentaux alors qu’elle profite presque exclusivement à la Chine. C’est un problème absolument majeur de nos sociétés et peu dénoncé. La disparition de tous nos emplois industriels explique pourtant des mouvements tels que les Gilets Jaunes, le Brexit, la montée du populisme. Le modèle antidémocratique chinois est en train de prendre le dessus dans le monde.

Aujourd’hui, nous sommes face au danger des GAFA qui recruteraient au niveau mondial, privilégiant de fait les bas salaires grâce aux nouvelles technologies. Votre opinion ?

D.P. : Biden est soutenu par les classes populaires dans sa lutte contre la Chine, il s’est engagé à être encore plus dur que Trump. Dans la logique des GAFA, l’histoire sociale est complètement oubliée. On a mis en compétition les ouvriers de l’Ouest avec ceux du reste du monde, avec la conséquence de la désindustrialisation et maintenant on veut mettre en compétition sur une échelle mondiale les jobs qualifiés. La question du dumping social va donc se poser encore plus, car elle touchera des populations plus larges. Certains pensent que la solution est le revenu universel, être payé à ne rien faire. Mais c’est une solution dévalorisante, problématique dans tous les sens du terme.

A un moment donné, il va falloir avoir ce débat, et faire des choix. Je prône l’alliance des démocraties libérales qui protègent l’homme et la nature, afin de créer une zone de libre-échange (l’équivalent de 50% du PIB mondial) pour mettre en place des systèmes de compensation par rapport à des sociétés qui fonctionnent sans protection sociale et environnementale. Il faut que la notion d’équilibre réapparaisse. Le renoncement est impossible.

Propos recueillis par Anne Florin

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