De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Né en Syrie, Vahé Keushguerian a fait le choix de rentrer en Arménie pour entreprendre dans le secteur du vin. Il est l’un des experts les plus réputés d’Arménie. Aujourd’hui, à la tête de plusieurs entreprises, il conseille de nombreux entrepreneurs qui souhaitent se lancer. Portrait d’un passionné, amoureux de sa famille, de son pays et de son vignoble. Il est, aussi, francophone !

Il est né à Homs en 1957. Comme la plupart des Arméniens, sa famille a été victime du génocide orchestré par les Turcs entre 1915 et 1920. « Mon père a un an, en 1918, lorsqu’avec mes grands-parents, il est obligé de fuir sa terre natale, Kilis, dans l’Empire ottoman. Ils s’installent, ensuite, à Alep. »

Cette famille devient cosmopolite. En 1960, ses parents, Levon et Siranoush, déménagent pour Beyrouth, au Liban. A l’âge de 19 ans, au moment de la guerre civile du Liban, Vahé part étudier dans les Pouilles, en Italie. Il étudie le graphisme et l’italien. Son frère, Georges, et, sa sœur Seta, partiront, eux, aux USA. Ils vivent, actuellement, à Los Angeles. Sur place, Vahé découvre le vin, les Italiens et les jolies femmes. Lors de ses courts voyages à l’intérieur du pays, il tombe amoureux des vignobles verdoyants qui regorgent de soleil. Nostalgique, il n’a pas oublié pour autant le Liban. « J’ai gardé un très bon souvenir de mon enfance au Liban. C’était très agréable. Après, la guerre civile est arrivée. Et, je suis parti à Pérouse. »

« Je suis tombé amoureux de la culture italienne »

A Pérouse, qui se situe à 170 km au nord de Rome, avec sa bourse d’étudiant, il apprend la langue du pays, et, se familiarise avec sa culture. Il découvre l’université, qui est l’une des plus anciennes d’Europe. Il se promène dans les ruelles médiévales de la vieille ville. Aux alentours, il découvre les sentiers empruntés par saint François d’Assise, au Moyen-Age, et, par les franciscains d’aujourd’hui. « Je suis tombé amoureux de la culture italienne, raconte-t-il.

A l’époque, l’Italie était communiste, et, je connaissais toutes les chansons. Pour moi, ce n’était pas une question de politique, de parti, mais plutôt d’échange, de relation, et, d’énergie. » Passionné, il se décrit comme romantique. Il s’interrompt, se lève et salue l’un de ses clients, un Japonais qui vit à Erevan. Avec ses cheveux longs, Vahé ressemble, il est vrai, à un artiste-peintre. Avec sa façon de parler, en roulant les r, et son air empressé, à regarder autour de lui, il fait penser à ces voyageurs qui ont toujours une valise sous la main, prêts à partir. D’ailleurs, il repart pour les USA dans quelques heures. Après l’Italie, c’est là qu’il pose ses valises pour un temps plus long. Il aura vécu trois ans en Italie, puis, aura passé un an au Liban.

En 1980, il part, donc, pour Washington. Il y continue ses études supérieures. Eclectique, il se définit, aujourd’hui, comme un « self made man ». Dans la capitale des Etats-Unis, il lance sa première société, un restaurant, qu’il revendra plus tard. En tout, il lancera 5 autres entreprises, dont deux caves, en Italie, une société d’import-export dans le vin, en Californie, et deux autres en Arménie.

Un expert du vin est né

Avant de devenir le « Monsieur Vin », comme ses clients-amis l’appellent aujourd’hui, il obtient son diplôme de Bachelor à l’université La Verne de Californie, en Sciences Informatiques. Il se marie en 1985, avec Andrea Lalime, avec qui il ouvre son restaurant. Après la revente de son activité, en 1990, il commence ses importations de vins français en Californie. Il passe de l’anglais au français pour en parler : « J’aimais mon activité de restauration, mais, je me sentais un peu l’étroit. Je tournais en rond. Et, comme j’aime le vin et que je suis passionné par les voyages, je me suis lancé dans cette activité, qui allie mes deux passions. J’ai, d’abord, commencé à importer du Bourgogne, du Bordeaux, du Cognac, du Beaujolais, et, du Champagne. Et, je suis retourné en Italie. Là, je suis tombé amoureux du vin de Toscane. »

Il ne quittera plus ce secteur d’activité. Ce produit du terroir semble lui correspondre. « Le domaine du vin, explique-t-il, est au carrefour, finalement, de ce que je suis. Il y a dans le vin, de l’art, de la beauté, du business, de la culture, de l’évènementiel, et des relations humaines. Sans le produit, sans le vignoble, sans le cep, sans son terroir, le vin n’est rien. J’aime le produit, les producteurs, les œnologues. Celles et ceux qui nous entraînent dans ce monde du goût où tous nos sens sont en éveil. Les relations humaines y sont très importantes. Car, sans vin, il n’y a pas d’amitiés, n’est-ce pas ? ». Comme dans un livre, avec un brin de passion, un sourire débordant, et, des yeux ronds, Vahé ne s’arrête plus de discourir de cette matière noble.

Un vignoble qui a plus de 6 100 ans

En 2009, il retrouve ses racines, et, s’installe en Arménie, tout en continuant ses activités outre-Atlantique. Avec sa fille, il lance, en 2011, WineWorks. Son retour aux sources serait-il un signe ? La plupart des experts et des historiens le reconnaissent : le vin serait né dans cette région du Caucase, en Géorgie, en Arménie, et, dans le nord de l’Iran. Les premiers ceps seraient même apparus aux pieds de la montagne de Noé, du mont Ararat. La Bible en parle : « Au dix-septième jour du mois, l’arche [de Noé] s’arrêta sur les monts d’Ararat ». La genèse décrit plusieurs « monts ». Elle parle aussi du vin, « qui réjouit le cœur des hommes et de Dieu ». En 2007, des archéologues américains et arméniens sont plus que réjouis : ils ont découvert aux pieds du mont Ararat, dans une grotte à Areni, des vestiges qui dateraient de plus de 6 100 ans.

« Il y avait quelques morceaux d’un ancien pressoir, une cuve, des poteries, et, des traces de vin, se souvient Vahé. » En 2011, la très sérieuse publication américaine du Journal de Science Archéologique, publie un article sur le sujet explicitant les tests chimiques qui ont été réalisés lors de sa découverte, et, qui prouvent de façon indéniable cette présence viticole. A l’ombre du mont Ararat, et au fil des millénaires, le vignoble passe de l’état sauvage à l’état cultivable. La vigne y est travaillée. Le raisin y est soigné. La production y est « pré-moderne », dans le sens où les sélections de raisins y sont réalisées. A l’époque, la production et la consommation du vin est d’abord religieuse. Elle est offerte aux dieux. Depuis cette découverte de 2007, le village d’Areni s’est considérablement développé.

Le royaume du vin

Pour Vahé, « Areni est le royaume du vin. Il y a une dizaine de villages, qui vivent principalement du vin. J’aime comparer cette région à celle de Bourgogne, qui est plus grande. Ici, il y a près de 1 400 ha de vignes. » Vahé cite quelques-uns des producteurs préférés comme Inareni, Old Bridge, Trinity, Zorah. A 123 km au sud d’Erevan, l’endroit y est montagneux, avec des canyons et des gorges, un vieux monastère, celui de Noravank.

En 1996, il a été placé sous la protection de l’UNESCO. Dans le métier, Vahé semble faire partie de ce patrimoine. Incontournable, il a même ouvert deux pépinières pour développer la culture de vieilles vignes. Avec son équipe, il sélectionne les vieux cépages arméniens. Il produit, aussi, son propre vin, Keush, avec un expert dans les méthodes traditionnelles, un Français, Jérôme Barré. Avec sa fille, il vient de produire un nouveau vin, Zulal. Areni attire de plus en plus de nouveaux investisseurs, comme James Tufenkian, qui vient de planter une trentaine d’hectares de vignes dans la région, et, qui ouvre un hôtel-restaurant.

Cet Arménien de la diaspora américaine investit de plus en plus. Il y possède de nombreux hôtels et restaurants. Et, avec sa fondation, du même nom, il finance de nombreux projets caritatifs. Dernièrement, il est venu en aide aux réfugiés de l’Artsakh, cette République auto-proclamée du Haut-Karabakh, qui a perdu 70% de son territoire lors de la dernière guerre contre l’Azerbaïdjan. Avec sa fondation, il reconstruit leurs maisons, ou les loge dans de nouvelles, et, il construit des écoles. A Areni, Vahé l’accompagne et le conseille dans l’acquisition des cépages. Le monde du vin est un monde de terriens.

« C’est le terroir qui est le plus important dans le vin, explique-t-il. La terre, le micro-climat, l’altitude des vignes, l’ensoleillement. Le plus haut vignoble d’Arménie se situe à Khachik, à 1800 mètres d’altitude. » Pour lui qui parcourt le monde, le vin n’a pas de frontière. Et, le sien s’exporte dans le monde entier.

La transmission à ses enfants

Vahé n’a pas oublié de transmettre sa passion à ses enfants. A commencer par sa fille, Aimee, qui n’a pas 30 ans. Son frère jumeau, Luca, vient de s’y mettre plus récemment. Comme Obélix, ils sont tombés dedans quand ils étaient petits. Mais c’est Aimee qui a fait le premier pas. Elle est née aux US, et, a grandi en Italie. « Nous avons un vignoble en Toscagne, à Montevarchi. J’ai grandi au milieu des vignes. » Elle s’est installée définitivement en Arménie, en 2016. Après avoir terminé ses études à l’université, elle a décidé de rejoindre son père pour lancer  Keush. « Mon père est un excellent professeur. Il est passionné et expert en même temps. Il m’a tout appris. »

Elle définit ses autres qualités comme l’esprit d’entreprendre. « Sa plus grande qualité est qu’il est visionnaire. Il a eu la vision que l’industrie du vin allait redémarrer ici. Et, il a eu la capacité de le faire. Ici, en Arménie, vous êtes à la fois dans l’ancien et le nouveau monde. Ancien, parce que le vin existe depuis plus de 6 000 ans, et, nouveau, parce que l’industrie du vin n’a pas 20 ans. » Elle ressemble beaucoup à son père, dans son tempérament et son esprit d’entreprise. En 2017, elle fonde son propre vin : Zulal. En arménien, cela veut dire « pur ».

En même temps, elle gère WineWorks, leur société de conseil, qui s’est transformé en incubateur. « Nous produisons du vin pour différentes marques. Nous offrons, aussi, des services d’accompagnement en matière d’installation d’équipements, de marketing, de vente et de distribution. » Aimee s’arrête un instant pour déguster un verre de vin blanc, son Zulal. « Il est produit à partir du cépage Voskehat. Le millésime est de 2018. Les vignes sont à Vayots Dzor. Elles se situent à 1400 mètres d’altitude. » Là-haut, les grappes de raisins survivent à des températures inférieures à zéro degré. Ce qui lui donne, sans doute, ce goût tonique et cette pureté de robe. Il se pourrait que le vignoble français, qui vient d’être touché par une gelée exceptionnelle, s’en inspire.

L’univers de Vahé Keushguerian ne s’arrête pas là. Il a fondé sa propre école de vin, la EVN Wine Academy, à Erevan. Son fils, Luca, y a repris ses études. Entre deux avions, Vahé, à l’heure où nous bouclons, est en train de conseiller le Président de la République auto-proclamée de l’Artsakh, qui a subi de graves dommages vinicoles, suite à sa défaite militaire de novembre 2020. Sur ce sujet, Aimee croit que « le vin peut être un bon moyen pour parler de la paix, si les personnes autour de la table savent apprécier le bon vin. »

Texte et photos réalisés par Antoine BORDIER, consultant et journaliste indépendant

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