Bertrand Soubelet : « Les hommes politiques appartiennent à des organisations anachroniques et décrédibilisées »

Originaire du Pays basque, diplômé de Saint-Cyr, Bertrand Soubelet a exercé des responsabilités de haut niveau durant ses 35 années passées au sein de la gendarmerie nationale. L’ex numéro trois de la gendarmerie revient sur sa mise au placard et son engagement politique.

Comment expliquez-vous cette déconnexion entre les élites et le peuple ?

Bertrand Soubelet : Ceux qui nous gouvernent ne sont pas dans la réalité des choses et dans la vraie vie. Ils ne mesurent pas l’impact de leurs décisions. Un seul exemple parmi d’autres : l’augmentation du prix du carburant qui a provoqué la crise des Gilets jaunes. Les décisions sont actées par des personnes qui habitent en ville, qui ne conduisent pas, qui empruntent les transports urbains ou bénéficient de voitures de fonction. Les gouvernants n’ont donc aucun sens des réalités et aucune perception de ce que représente l’usage quotidien de son véhicule pour quelqu’un qui réside à 40 kilomètres de son travail, de l’hôpital, des centres commerciaux, et doit régulièrement faire un plein. Ce n’est pas neutre en termes de budget et cela peut générer d’importantes difficultés au sein de certaines familles.

Toutes ces personnes qui prennent des décisions dans des grandes villes, dont ils sortent rarement, n’ont aucune perception de cette réalité. C’est l’exemple type de ce qui nourrit la fracture entre ceux qui sont sensés gouverner les Français et ceux qui se rendent chaque jour à leur travail pour faire vivre leur famille.

Comment réduire cette fracture ?

L’affaire Delevoye en est un exemple de plus. Épinglé pour ne pas avoir déclaré plus d’une dizaine de mandats, le hautcommissaire aux retraites semblait souffrir d’amnésie. Il est insupportable pour les Français d’entendre Jean-Paul Delevoye déclarer ne pas se souvenir de ses différents mandats… Cette confiance envers les responsables politiques chargés de prendre des décisions dans l’intérêt de la collectivité nationale exige une exemplarité indéfectible. Cela ne pourra fonctionner tant que nos responsables politiques ne seront pas exemplaires en tous points.

Aujourd’hui, près de 50% de Français déclarent souhaiter être gouvernés par des militaires. Je ne pense pas cette idée forcément idéale mais nous devons comprendre pourquoi les Français raisonnent ainsi. Ils savent que les militaires sont des gens droits, honnêtes, qui ont une éthique, défendent des valeurs et respectent un certain nombre de principes. À la différence des hommes politiques traditionnels, les militaires tiennent leurs promesses et respectent la parole donnée…

Certains vont même jusqu’à évoquer l’hypothèse d’une guerre civile… Qu’en pensez-vous ?

Patrick Calvar est le premier à avoir évoqué ce scénario à l’Assemblée nationale il y 3-4 ans, lorsqu’il était directeur du renseignement intérieur. Lorsque Gérard Collomb déclare dans la Cour de Beauvau que les Français vivent côte à côte et qu’ils seront bientôt face à face, le ministre de l’Intérieur a clairement un métro de retard car les Français sont déjà dans certaines zones dans une situation d’affrontement. Je n’ai pas de certitude quant à la forme que ce face-à-face pourrait prendre. La guerre civile suppose la confrontation entre deux camps, mais quels seraient-ils ?

À ce stade de l’histoire, je ne les distingue pas. On parle des banlieues, des radicalisés, des islamisés, mais je ne les imagine pas prendre les armes et je ne vois pas pour quel motif. Aujourd’hui, ceux qui prennent les armes sont des délinquants et des gens qui défendent leur business mais ont-ils envie de se heurter frontalement à l’État plutôt que de continuer à faire leur business dans leur coin ? Je ne crois pas. Le risque d’un clash est bien présent et potentiel, mais un embrasement suite à un attentat ou une confrontation dans des quartiers difficiles semble le plus probable. Il est assez invraisemblable que dans un pays qui a tout pour réussir et qui possède de formidables atouts, nous en soyons arrivés à cet état de résignation et de nihilisme.

Peut-on éviter une telle période de chaos ?

Un nombre croissant de Français prétendent que l’on ne pourra pas changer cette société sans passer par une période de chaos, qui serait le prix à payer pour que les choses changent. Il faut prendre la pleine mesure des conséquences associées au chaos : la misère, des souffrances, des morts… Il n’est pas possible de souhaiter cela pour son pays. J’aimerais que les choses changent de manière différente, et c’est pourquoi j’ai choisi l’engagement politique, même si plus jeune, j’avais dit que jamais je ne ferai de politique…

Vous avez adhéré au mouvement Objectif France…

L’ordre et l’audace sont les principaux paradigmes d’Objectif France que nous avons fondé sur le triptyque suivant : libéralisme, ordre et construction de l’avenir avec en fil rouge l’esprit de conquête. Le premier axe vise à réduire les contraintes sur l’économie et faire en sorte que ceux qui souhaitent construire quelque chose soit en capacité de le faire. Je suis plutôt libéral au sens d’un libéralisme intelligent qui permet à chacun de trouver sa place et non d’ajouter des contraintes supplémentaires.

Chef d’entreprise jusqu’à il y a encore quelques semaines et fils d’entrepreneur, je connais pleinement les contraintes qui s’exercent sur les créateurs d’entreprise. La France est un pays d’entrepreneurs à condition que les gens aient la possibilité de s’exprimer sans être taxés en permanence.

“L’autorité n’est ni l’arbitraire, ni la brutalité, ni la violence. Il est insupportable de constater les raccourcis intellectuels qui sont faits en France”

Vous êtes connu comme un partisan d’un retour de l’ordre et de l’autorité… Ces valeurs n’appartiennent-elles pas au passé ?

L’autorité n’est ni l’arbitraire, ni la brutalité, ni la violence. Il est insupportable de constater les raccourcis intellectuels qui sont faits en France. On peut parfaitement assurer l’ordre et l’autorité avec bienveillance et fermeté. C’est un point extrêmement important mais il existe dans notre pays une confusion dans les esprits concernant l’ordre et l’autorité dont nous n’avons pas réussi à nous affranchir depuis Mai 68.

Quelle est votre vision de l’avenir de nos sociétés occidentales ?

Nous avons laissé beaucoup de choses filer et sortir de notre champ. Notre souveraineté numérique n’existe désormais plus alors que nous sommes soumis au dictat des Gafas. Nous devons regarder l’avenir et préserver ce que nous allons laisser à nos enfants. Nous devons encourager la recherche et nous intéresser aux questions liées à l’intelligence artificielle. En un mot, reprendre la main sur ces sujets. Je m’insurge contre toute forme de résignation au prétexte que nous ne pouvons plus rien faire contre Google.

Il est vrai que nous sommes un peu coincés aujourd’hui, mais préparons l’après car la situation n’est pas amenée à durer. Essayons d’avoir un temps d’avance plutôt que de subir, cela nécessite une politique ambitieuse notamment en termes de recherche, et ce n’est pas avec les budgets actuels que nous y parviendrons. Nous avons des intelligences remarquables en France, mais le manque de moyens et la complexité inhérente à notre pays les poussent à partir hors de l’Hexagone. Vous préconisez une plus grande décentralisation et déconcentration…

Aujourd’hui, Bercy dicte ses règles avec la seule logique comptable. Ce n’est pas ainsi que l’on fait de la politique. La conduite des affaires publiques consiste à faire des choix politiques auxquels les technocrates s’adaptent. Aujourd’hui, nous fonctionnons donc à l’envers, et tant que ce schéma perdurera, nous ne pourrons pas retrouver la confiance dans notre système. Cela demande du courage et de la transparence, autant de qualités dont les hommes politiques d’aujourd’hui ne disposent pas.

La France a-t-elles les moyens de redevenir un acteur géopolitique important ?

La France a un vrai rôle dans le monde, ne serait-ce qu’avec la Francophonie, mais ça n’est pas celui qu’elle s’est attribuée en prodiguant des leçons à tout va. La France devrait donner des leçons d’exemplarité avant tout mais nous en sommes loin. Il me semble que nous devrions prioritairement mettre de l’ordre chez nous. N’essayons pas d’être la grenouille qui veut devenir aussi grosse que le boeuf car nous n’en n’avons plus les moyens. L’essentiel consiste selon moi, avant de rayonner, à assurer une certaine harmonie au profit de nos concitoyens.

Propos recueillis par Isabelle Jouanneau

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