Bernard Tapie se raconte (épisode 2/3)

Sa rencontre avec François Mitterrand

Un jour, le hasard mit, sur le chemin de Bernard Tapie, François Mitterrand et cette rencontre a totalement changé l’orientation de sa vie, pour le meilleur… et pour le pire :

« C’est Jacques Séguéla, dont je suis fier d’être resté l’ami, qui était à l’origine de cette rencontre. Il était, à l’époque, le conseiller en communication le plus écouté par François Mitterrand. Il avait proposé au Président de lui faire rencontrer cet étrange personnage qui s’exprimait dans les médias (alors que le monde gris et secret de l’industrie et de la haute finance ne se plaisait que caché, qui s’occupait de sport et qui avait aidé Bernard Hinault, chouchou des français, à revenir au premier plan et qui ne dissimulait ni sa réussite ni son bonheur de réussir. »

« En somme, j’étais l’oiseau rare ou le mouton noir. Il y avait là de quoi intriguer, sinon intéresser un président de la République dont chacun sait, aujourd’hui, qu’il n’aimait ni le conformisme, ni les jugements des conformistes. Ajoutez à cela que je m’étais attiré, quelques années auparavant, la haine de Giscard d’Estaing en achetant les châteaux de son « parent », l’empereur Bokassa, pour en faire don à l’Unicef, opération que les réseaux de Foccart avaient finalement fait capoter. »

« Un déjeuner était donc organisé au domicile de François Mitterrand. Même si je suis impressionné par cette rencontre, je suis décidé à capter l’attention du Président. Comme on disait dans nos cours d’école, je « fais mon intéressant. A ma grande surprise, François Mitterrand laisse faire et m’écoute attentivement. Par quelques questions, il relance l’exposé de mon parcours. Il veut comprendre ma jeunesse, le sport, l’entreprise. »

« Je donne des détails qu’il semble noter intérieurement. Lui-même parle peu et n’évoque la politique classique que pour rendre un hommage très appuyé à Laurent Fabius. Pour le reste, il me laisse avancer. Aujourd’hui encore, il m’est difficile d’expliquer à quel point François Mitterrand m’en a imposé lors de cette première conversation. De lui émanait une force mystérieuse, faite d’intelligence sereine, de culture discrète et de clairvoyance sans illusions. J’avais l’impression qu’il lisait à l’intérieur de moi, sans rien laisser paraître des sentiments que cette lecture lui inspirait. »

« J’avais rencontré, à l’époque, Jacques Chirac, que j’avais trouvé très sympathique. Il émane de l’actuel Président quelque chose comme de la gentillesse et de la sincérité qui mettent son interlocuteur à l’aise. Je ne sais pas si ce sont des qualités, en politique, mais elles y sont rares. »

« François Mitterrand était totalement différent. Il laissait parler, mais on avait peur de parler. Il écoutait attentivement ce qu’on hésitait à dire. Il était petit avec un maintien modeste et pourtant on sentait, face à lui, qu’on était en face d’un grand. Dans toute mes rencontres ultérieures, je ne me suis jamais départi de cette impression bizarre d’être un élève devant son maitre. Turbulent et chahuteur, l’élève. Calme et impressionnant, le maitre. »

« Il est de bon ton, aujourd’hui, dans la gauche prétendument morale, de reprocher à François Mitterrand une sorte de fascination pour les personnages douteux et ambigus. Comprenez, les personnages dans le genre de Tapie. La vérité est exactement l’inverse. S’il y a eu séduction, ce fut celle que cet exceptionnel connaisseur des hommes, de leurs passions, de leurs secrets, a immédiatement exercé sur moi. »

« Bien plus tard, il devait me dire, un jour, de façon un peu mystérieuse, et en me félicitant de mes résultats électoraux, car il me semble qu’il n’y avait pas que ça qui l’impressionnait, vraiment : « Vous êtes un des plus doués de votre génération, mais quel dommage que vous aimiez tant ce que vous aimez. Il m’a fallu du temps pour comprendre. Du temps, et peut-être, aussi, la réflexion forcée qui m’est imposée aujourd’hui. »

Réconcilier la gauche avec l’économie

« Après l’euphorie de 1981-1982 et le tournant de la « rigueur », il fallait réconcilier la gauche avec l’économie. L’exercice du pouvoir avait appris aux socialistes que le marché était incontournable, surtout du fait des engagements européens de la France, et qu’il fallait, donc, réhabiliter l’entreprise comme seule productrice de richesse à partager et comme seule véritable créatrice d’emplois, dans une période où le chômage prenait des proportions vraiment inquiétantes. »

« Les socialistes n’étaient pas sortis sans douleur de leur dogmatisme anti-marché, anti-profit, anti-entreprise. Mais le Président voulait conduire cette évolution à marche forcée, en contraignant le pays et, en premier lieu, ses amis politiques, à jeter un regard nouveau sur leurs entreprises. »

« Et j’avais été choisi pour contribuer à cette nouvelle pédagogie. Cette mission, très nouvelle pour moi, m’intéressait. Le commanditaire me fascinait et le travail me passionnait. Il s’agissait de rencontrer des dirigeants socialistes afin de leur faire partager la vision d’une gauche moderne acceptant les règles économiques pour y apporter plus d’humanité. »

« J’en ai rencontré beaucoup. Certains comprenaient vite, certains ne voulaient pas comprendre, certains ne comprenaient rien, d’autres feignent, aujourd’hui, de ne m’avoir jamais rencontré… Je devais, en outre, continuer à multiplier les interventions publiques pour affirmer que le profit et la libre entreprise n’étaient pas incompatibles avec la solidarité et les valeurs humanistes. Je n’avais pas beaucoup à me forcer. C’était ma conviction la plus intime. »

Son entrée en politique

La première mission confiée par François Mitterrand à Bernard Tapie, aux confins de la politique (parler de l’entreprise aux socialistes), avait également satisfait le président de la République, mais c’est François Mitterrand qui suggéra, en 1988, à Bernard Tapie, d’être candidat aux élections législatives , à Marseille, contre Le pen et le Front National, qui avaient décidé, déjà, de concentrer leurs efforts sur les Bouches-du-Rhône, en présentant, pour la seule ville de Marseille, les candidatures de Martinez, Mégret, Stirbois et le Pen lui-même :

« Le Président souhaitait, également, à cette occasion, que la majorité de gauche s’élargisse à des non-socialistes. Cogner Le Pen, c’était dans mes cordes, si j’ose dire. Je devais le démontrer à la télévision, quelques mois plus tard, en acculant le leader d’extrême droite par une violence et une détermination encore plus grandes que les siennes. »

« Les dirigeants politiques de gauche ne se bousculaient toujours pas, pour l’affronter. Redoutable débatteur, jamais à court d’une fanfaronnade ou d’une formule choc (qui l’ont conduit aux procès que l’on connaît), aveugle devant plus d’une évidence, il avait une autre force : contre le système politique classique qu’il appelle « l’établissement », il faisait sans cesse référence au peuple, à la volonté populaire, aux aspirations des citoyens les plus démunis. »

« Malheureusement, il faut dire que cette argumentation laissait les responsables politiques, et même les leaders de la gauche, totalement désemparés. Cela ne marchait pas avec moi. Le Pen ne pouvait me faire le « coup » du peuple. De fait, je crois l’avoir dominé lors de notre débat télévisé de décembre 1989 et dès 1988, j’avais déjà hâte de mener ce combat contre la haine, contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. »

« J’ai en horreur tous les thèmes manipulés par Le Pen et par l’extrême droite et, aujourd’hui, s’il me restait, malgré toutes les trahisons, toutes les déceptions, une seule raison de faire de la politique, ce serait d’abord pour contrer Le Pen et ses idées nauséabondes, tellement insupportables. »

« Le mode d’ouverture était à la mode. Le deuxième projet de François Mitterrand (après celui de contrer Le Pen) m’exaltait aussi : aider le parti socialiste à reconquérir une majorité perdue par la gauche aux législatives de 1986. Comment nait une conscience politique ? C’est un mystère. Toujours est-il que je me suis toujours senti de gauche et que je n’ai jamais été socialiste. »

« Depuis mon enfance, toutes les injustices que j’ai constatées, sans parler de celle que j’ai subies, m’ont paru possible à corriger. Entre le fort et le faible, je suis comme beaucoup, du côté du faible, car il me semble que celui-ci a plus besoin d’aide que celui-là. C’est ma spontanéité mais, je le dis clairement, ce n’est pas ma doctrine. En réalité, j’ai toutes les doctrines en horreur. Je crois que tous ceux qui s’enferment dans un dogme, dans une idéologie, perdent de vue la réalité des faits. »

Favorable à l’égalité des chances

« Et, en politique, je crois qu’il faut combattre l’injustice pour rendre la société meilleure, mais je ne crois pas du tout à une société idéale. Je n’y crois pas et je ne le souhaite pas.  Je veux que tous aient des droits égaux. Je veux une société juste, mais pas uniforme. »

« En résumé, je suis favorable à l’égalité des chances et pas à l’égalité des situations. Voilà pourquoi je n’ai jamais été de droite, mais jamais socialiste non plus. La droite et la gauche me l’ont bien fait payer. »

« Le président de la République avait manifesté un intérêt presque gourmand pour ma manière de faire de la télé. Il ne montrait aucune gêne à être, à son tour, l’élève et faisait preuve d’une très grande attention. J’avais eu des difficultés à lui exposer une méthode, seulement de la spontanéité. Quant aux trucs nécessaires à une bonne prestation télévisée, Jacques Séguéla pouvait les lui apprendre beaucoup mieux que moi. »

« Du reste, la suite a montré que François Mitterrand avait su utiliser la meilleure partie des conseils qu’il avait reçus. François Mitterrand est vite devenu imbattable à ce jeu-là. Je me rappelle, quand même, qu’il m’avait, peu de temps après, adressé un mot manuscrit très aimable pour me féliciter de la première d’« Ambition », l’exercice lui avait plu. »

« Certains se souviennent que, pendant plus de deux heures, en vrai direct, devant un vrai public (en moyenne 6.000 spectateurs), avec les meilleurs représentants des médias de l’époque (Anne Sinclair, Serge July, Jean Boissonnat, etc.), avec l’assistance des meilleurs chefs d’entreprise, des représentants d’institutions financières et des décideurs politiques, bref du « gratin » de la société, cette émission permettait de donner naissance à des projets d’entreprise de jeunes préalablement sélectionnés. Des records d’audience avaient salué la performance. »

Créer une force nouvelle

Au moins, les calculs de François Mitterrand pour Bernard Tapie s’étaient-ils révélés meilleurs que ceux des socialistes marseillais :

« Le Président, le « chef », comme nous l’appelions entre nous, avait le goût de la victoire électorale. C’est une des raisons pour lesquelles l’intérêt qu’il me portait ne s’était jamais démenti. Contrairement à pas mal de ses courtisans de l’époque, devenus, aujourd’hui, ses contempteurs les plus féroces, il avait à la fois la mémoire et l’imagination, l’expérience et l’instinct politique, la culture et l’intuition. »

« Il pensait que les socialistes ne reviendraient pas seuls au pouvoir et que, lui parti, il faudrait rééquilibrer la gauche française par une nouvelle force réformiste moderne et populaire. Tel est le rôle qu’il m’assignait, créer cette force nouvelle. »

« Je n’ai jamais été un mitterrandolâtre. Je suis simplement un fidèle. Et je garde de la gratitude à François Mitterrand pour m’avoir fait confiance, pour m’avoir suggéré l’action politique, pour m’avoir donné des responsabilités et pour m’avoir défendu quand le besoin s’en ai fait sentir. Cela ne me rend pas dupe de ce qui pouvait entrer de calcul politique fans son choix de me donner des moyens d’action et de m’assigner des objectifs. »

« Indiscutablement, l’homme savait utiliser les autres et même, quelquefois, les manipuler. Ce talent, qui n’est pas tellement répandu, lui aura valu sa réputation de cynisme et de machiavélisme. J’en vois, aujourd’hui, qui sont bien plus cyniques, bien plus machiavéliques, et qui ne lui arrivent pas à la cheville. « 

« Et je sais, aussi, que les manipulations politiques passées, leurs petits objectifs misérables atteints et dépassés, ils ne sont plus capables de voir les hommes dont il se sont servis, ni même ceux qu’ils ont servis par pure hypocrisie. Je garde de François Mitterrand un tout autre souvenir. Il lui est arrivé de m’adresser des signes de fidélité alors que je ne pouvais plus lui être utile en rien. Au contraire. »

Le glas de son bonheur

L’action politique a apporté à Bernard Tapie beaucoup de déboires et, notamment, la ruine. Jusqu’à son élection comme député, ses entreprises étaient prospères, son club de football, l’OM, à Marseille, était au plus haut, sa notoriété était positive. Sa « cote d’amour » le plaçait en tête parmi les personnalités les plus aimées des Français. Malgré les grincheux, tout allait bien, mais son engagement politique a sonné le glas de son bonheur. Certains disaient, à l’époque, mais que va-t-il faire dans cette galère ? Bernard tapie fait un nouvel aveu :

« Aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours été intéressé par la politique sans jamais vouloir me l’avouer vraiment. J’ai toujours été certain qu’il s’agissait du moyen privilégié de changer la vie quand elle nous paraissait injuste. Quand je revois mon père lisant L’Humanité, chez nous, au Bourget, j’ai l’impression qu’il avait conscience de l’injustice, qu’il la regardait froidement comme une question politique, mais qu’il n’entendait pas pour autant e révolter contre l’ordre de la société. »

« Ma rébellion à moi était individuelle. Il me semblait que je pouvais échapper au rôle que d’autres avaient écrit pour moi, que je n’étais pas obligé de le jouer. Bien sûr, dans nos bandes d’adolescents, dans les équipes de sports collectifs, que je préférais à l’effort solitaire, dans l’organisation militaire lors de mon service, j’avais eu l’occasion de vérifier la force d’un groupe de gens unis et déterminés par rapport aux individus éparpillés. »

Dévoués au bien public

« Bien sûr aussi, j’avais de la considération pour les responsables politiques, à cette époque où les citoyens respectaient plus leurs élus qu’aujourd’hui. Evidemment, j‘avais côtoyé de nombreux hommes politiques de tous bords, à l’occasion de rachats d’entreprises ou de projets de rachat et j’en avais croisé plus d’un, à l’occasion des différentes émissions de télévision auxquelles j’avais participé. »

« J’ai ainsi pu constater qu’un grand nombre d’entre eux étaient sincèrement dévoués au bien public. J’en ai vu plus d’un sacrifier leur vie personnelle, leur vie de famille, pour ne se consacrer, nuit et jour, qu’aux charges de leur commune, de leur département ou de leur région. Quant à moi, le mondes de l’entreprise, du sport et de la télévision me suffisait et, ma foi, j’y réussissais plutôt bien. »

« On peut être riche, brasser d’énormes affaires et faire, quand même, de la politique. Le cas n’est pas rare, à condition de s’engager à droite et de défendre ses propres privilèges. Certains le font, avec autant de réussite que d’indécence pour moi, j’étais encore moins pardonnable puisque j’avais été pauvre avant de l’être un peu moins, »

« Qu’un gamin de banlieue échappe à son destin tout tracé pour devenir chef d’entreprise, cela ne peut être accepté par les puissants et les riches que si, dans une sorte d’hommage au système, l’intéressé vient dire la perfection d’une société qui lui a permis de s’élever ainsi. »

« Moi, j’ai eu tous les culots, Je suis sorti de ma banlieue, j’ai acquis une certaine puissance économique et financière et, au lieu de remercier ceux qui m’avaient autorisé à vivre, je suis venu en politique pour dire que notre société était injuste et qu’on pouvait l’améliorer. Ce que je crois encore vrai. »

« J’ai transgressé les règles. J’ai prouvé que j’étais porteur des tous les dangers pour les conservatismes coalisés. Imaginez que les jeunes des banlieues auxquels je me suis adressé viennent suivre mon exemple ! L’urgence état de démontrer que ma démarche n’avait rien d’exemplaire. »

« On pourrait croire que l’hostilité unanime de la droite, à l’exception remarquable de quelques amis personnels, m’a valu automatiquement, sinon l’estime et l’amitié, du moins une certaine considération de la gauche. Ce serait mal connaître la gauche française. »

« Quelle soit politique ou syndicale, communiste ou socialiste, la gauche officielle déteste tout ce qui ne lui ressemble pas, c’est-à-dire…une grosse moitié du pays. Elle seule est légitime à conduire des luttes contre les inégalités. Elle en est même propriétaire. Et, surtout, elle préfère perdre seule plutôt que gagner avec des alliés qui ne seraient pas complaisants. »

« En 1988, après avoir réduit au strict minimum des investitures d’appels à l’ouverture lancé par le président de la République, le parti socialiste s’est soigneusement arrangé pour laisser perdre ou, au besoin, faire perdre, tous les candidats désignés au nom de cette logique pourtant intelligente. A cette époque, il fallait envisager l’ouverture de la majorité à des centristes ralliés, à des hommes de gauche dépourvus d’étiquette partisane ou encore, à de nouveaux acteurs venus de la société civile. »

Bousculer les spéculations

Bernard Tapie apprit beaucoup, lors de la campagne des législatives dans cette circonscription que les socialistes marseillais avaient soigneusement choisie pour son imprenabilité, car très à droite/

Puisqu’il était impossible de ne pas me soutenir officiellement, il fallait, au moins, s’assurer que je perdrais. Et si on n’en était pas absolument certain, on devait y veiller et, même, y mettre la main. Je n’avais, contre l’appareil socialiste, que l’appui d’un petit groupe fidèle à la mémoire de Gaston Defferre, conduit par Charles-Emile Loo, et celui de Madame Edmonde Charles-Roux, à qui je ne pourrai probablement jamais rendre tout ce qu’elle a si bien su m’apporter. »

« J’ai perdu cette élection d’une courte tête (70 voix) après avoir été annoncé vainqueur. En étudiant, bureau par bureau, les résultats du scrutin et en les rapprochant de ceux des consultations précédentes, il était facile de constater que les socialistes locaux avaient eux-mêmes organisé ma défaite pour éviter que je vienne, dans l’avenir, déranger leurs petits calculs de pouvoir. De leur point de vue, ils avaient raison, j’étais, en effet, très décidé à bousculer leurs spéculations, leur petit jeu « que le meilleur perde ».

L’invalidation du résultat de l’élection marseillaise, trop évidemment truquée, a fourni l’occasion à Bernard Tapie de contrarier les tenants des principales règles d’or établies en politique. En janvier 1989, il est élu député des Bouches-du-Rhône :

« Je recevais un mandat électif et ma fierté était grande lorsque je suis entré, pour la première fois, à l’Assemblée Nationale, fort de la confiance de mes concitoyens à défaut d’avoir celle de la gauche convenable. »

Jusqu’au bout du désespoir

Bernard Tapie repense à ce 1er mai, imprévisible dans sa brutalité, en 1993 :

« Pierre Bérégovoy avait choisi de dénouer de façon irrémédiable l’inextricable solitude où la calomnie l’avait enfermé. On avait mis en doute son honnêteté et il était tellement honnête que cette blessure-là ne pouvait pas se refermer. Après avoir été au pouvoir pendant une douzaine d’années, il avait emprunté un million de francs pour acheter un appartement et on le questionnait, avec la dernière indécence, sur les conditions exactes de cet emprunt que chacun aurait pourtant dû regarder comme la preuve même de son intégrité scrupuleuse. »

« Quel autre homme de pouvoir, de ce niveau, dans ce pays, peut avoir besoin d’emprunter un million de francs pour devenir propriétaire d’un appartement ? Aucun, je le crains. Lors d’un des derniers Conseils de son gouvernement, Pierre Bérégovoy, que je sentais de plus en plus isolé et malheureux, de plus en plus livré au vertige de sa conscience incrédule, m’avait écrit un petit mot : « Bernard, j’aime ce que je lis dans ton regard. Mais ils ne me lâcheront pas… » Comment n’ai-je pas mesuré sa détresse ? »

« Comment n’avons-nous pas entendu ce cri silencieux ? Par un 1er mai de liberté, de joie de vivre, de printemps, déjà plein d’insouciance et de muguet, Pierre marchait jusqu’au bout du désespoir vers une tragédie aussi humble et forte que sa vie elle-même. Cher Pierre, tu nous manques tellement. »

« Je le connaissais pour avoir été en contact avec lui lors de la reprise de Look, principalement basé dans la Nièvre, ce département où François Mitterrand l’a accueilli en 1983. Très vite, nous avons établi des relations de confiance : une commune origine populaire nous permettait de parler le même langage et de savoir que, sous les mondanités et les discours convenus, il y a une vérité des hommes. »

« Pas plus à lui qu’à moi on ne pardonnerait la réussite qui va si rarement de pair, dans notre pays, avec une extraction sociale modeste. J’ai bien aimé Pierre Bérégovoy et je suis encore atterré quand je pense à la campagne infâme qu’il a subie et au chemin tragique qu’il a choisi pour redevenir, à la fin, maitre de son destin. »

Fou de joie et de fierté

« En ce jour d’avril 1992 Pierre me dit au téléphone : « Viens à Bercy, il faut que je te voie… » J’ai tellement parlé de la situation des banlieues que je l’imagine me chargeant d’une mission ou d‘une délégation, pas d’un ministère et surtout pas d’une responsabilité incompatible avec mes fonctions de chef d’entreprise. Il me reçoit vingt minutes pour me le confirmer : c’est le ministère de la Ville. Dans l’instant, je ne fais pas le blasé, je suis fou de joie et de fierté. »

« Pierre Bérégovoy me confirmait que le Président y tenait absolument, tout en insistant sur la dimension sociale : ce sera une question d’animation, d’impulsion, d’imagination, et pas un problème de gestion de crédits ou de programmes routiers. Cela me convient. Je suis heureux. Ma nouvelle position va être incompatible avec mes activités dans le domaine de l’entreprise. Une question de temps mais aussi une question d’éthique. »

« J’ai toutes les peines du monde à accepter intérieurement cette nécessité pourtant évidente : je dois remettre la direction effective d’Adidas à d’autres, il me faut me désengager. Je vais quand même m’y résoudre à contrecoeur, mais m’y résoudre quand même. Je suis littéralement excité à l’idée d’avoir en mains un outil aussi puissant. Je dis bien un outil. »

« Pas un trésor ou une décoration… Pas une somme de privilèges non plus : pendant toute la durée de ma présence au gouvernement, j’irai à mon ministère ou aux Conseils des ministres avec une safrane payée de ma poche et démunie de klaxon bi-ton ou autre gyrophare. Pas une arme politique : je pense que les ministères ne devraient pas servir à mesurer l’équilibre des influences des partis politiques, mais bien à transformer la réalité sociale. »

« Lors de ma première communication au Conseil des ministres sur les problèmes de la ville, j’ai un trac incroyable. Une émotion vraie, authentique. Habituellement, les communications des différents ministres se font d’une manière simple et sans suspense. En effet, l’usage veut que le ministre lise à haute voix les quelques pages écrites la veille par les membres de son cabinet, pendant que le chef de l’Etat signe son courrier<. »

« Les ministres, eux, pendant ce temps-là, prennent connaissance de la quotidienne et sacro-sainte revue de presse les concernant, puis s’échangent des enveloppes contenant les petites faveurs, les petites promotions, les petits avantages et les grands passe-droits que chacun essaie d’obtenir de son voisin au profit de ses copains. Moi, le mal élevé, j’ai tellement à cœur d’exposer mes orientations sur la politique de la ville que j’ai travaillé ma première communication jusque très tard dans la nuit afin d’en connaître les moindres détails. C’est donc sans papier et avec toute ma force de conviction que j’exposai mon plan au président de la République et au gouvernement. »

« Surpris probablement, par le ton autant que par l’absence de document, le Président m’a écouté suffisamment intéressé pour cesser de signer et visser le capuchon de son stylo, le signal fatidique qui interrompt le petit jeu des enveloppes. Pendant 45 minutes, François Mitterrand est demeuré attentif au contenu de ma communication. Quelle déception de voir la manière dont se déroulaient ces Conseils des ministres. Depuis ce jour-là, François Mitterrand me retient fréquemment pour bavarder à l’issue du Conseil et me demande comment je « sens » l’opinion, les jeunes en particulier. »

L’homme aux deux visages

Pour autant les adversaires politiques de Bernard Tapie n’ont pas désarmé :

« Au début de leur offensive, nous sommes alors à l’été 1992, M. Peyrelade (du Crédit Lyonnais) n’a pas encore été choisi comme arme de destruction, même s’il en a déjà la vocation. L’arme, c’est Georges Tranchant. Un homme à deux visages : un visage politique de faible notoriété, il est conseiller général des Hauts-de-Seine et proche de Charles Pasqua, mais aussi un visage économique et financier. »

« C’est un des plus gros propriétaires de casinos en France et l’importateur quasi exclusif de machines à sous mystérieusement fabriquées en Europe de l’Est. J’ai eu le malheur d’être associé à lui dans une affaire, parfaitement régulière, celle-là, d’importation d’électroménager Toshiba. Après avoir beaucoup renfloué la société déficitaire et réglé l’intégralité des dettes pour plusieurs millions de francs, j’ai eu l’occasion de revendre aux japonais cette entreprise qui ne faisait que me coûter de l’argent. »

« Le monopole de l’importation de leurs appareils avait un prix pour les dirigeants de Toshiba. J’ai donc réalisé, en traitant avec eux, une plus-value couvrant les pertes antérieures. Et voilà que plusieurs années plus tard, mon ex-associé me réclame sa part de cette plus-value, me reproche de lui avoir dissimulé la transaction et dépose plainte pour escroquerie. »

« Il s’est trouvé un procureur et un juge d’instruction pour me mettre en examen sur la base de cette plainte étrange. Tranchant a d’ailleurs, pour conseils, deux excellents avocats, dont les relations sont aussi efficaces que le talent et qui se trouvent être, coïncidence révélatrice, les deux avocats choisis, deux ans plus tard, par M. Peyrelade pour le compte du Crédit Lyonnais. Etrange et pas très spontané. Le même Tranchant est mis en détention provisoire après avoir été soupçonné de corruption active dans l’achat d’un casino. Tel est l’homme censé incarner la « morale des affaires » et qu’on utilise, contre moi, en 1992, deux mois après ma nomination. »

La disparition de François Mitterrand

Ce matin du 28 novembre 1995, alors que se termine le procès, en appel, de l’affaire du match OM/VA (Marseille/Valenciennes), Bernard Tapie est dans un hôtel de Douai lorsque le téléphone sonne. Il est sept heures du matin. Triste endroit, triste matin. C’est François Mitterrand qui l’appelle et qui s’intéresse encore à son sort, alors que ses propres jours sont comptés :

« Il me dit des mots d’une orgueilleuse simplicité, les mots que j’ai besoin d’entendre pour tenir : « Pensez à tous ceux que vous avez fait rêver. Ils vous regardent. Ils ne verront que votre manière de faire face à la sanction qui ne manquera pas de vous être donnée… Tout est fait pour ça. J’ai rencontré les gens de football, c’est votre élimination qu’ils souhaitent. Faites face. » Tout ce qui importait était contenu dans ces quelques phrases. »

Et puis, peu de temps après, pendant le même hiver trop précoce, un autre appel. Bernard Tapie vient de perdre sa grand-mère. Il est dans une voiture et il roule sur la route de Pamiers, dans l’Ariège. François Mitterrand à cherché à le joindre :

« On lui avait fait part du décès et il avait voulu me parler pour me réconforter. Il me dit quelques mots qui seraient banals si sa maladie à lui ne leur donnait un sens étrange, comme un écho de l’au-delà. Un mois plus tard, François Mitterrand disparaissait. »

Comme beaucoup de responsables politiques, Bernard Tapie a assisté à la cérémonie officielle organisée à Notre-Dame de Paris. Le protocole avait veillé à ce qu’il soit placé à un endroit où il ne serait pas trop visible :

« Quant aux autres, on les voyait bien, merci. On mes voyait trop. C’était un concours de postures, de mines défaites et d’airs comparses. Chacun pleurait de son meilleur profil. Je n’ai pas pu tenir jusqu’à la fin. Je suis sorti avec l’impression de retrouver l’air pur au milieu de la foule immense des gens simples et simplement émus qui se massaient sur le parvis. Ceux-là étaient sincères et ce rassemblement, dépourvu de calculs et de fard, constituait le seul bel hommage populaire. Un grand hommage pour un grand homme. »

« Aujourd’hui, alors qu’il ne reste rien, je suis fier encore et riche de la confiance qu’il m’avait accordée. Mais cette confiance m’a rendu le pire des services. En montrant, à partir de 1989, que je pouvais gagner des élections mais aussi déstabiliser les mécanismes politiques classiques trop bien huilés, il m’a involontairement accroché une cible dans le dos. »

« En mettant le pied en politique, je dérangeais trop d’intérêts pour en sortir indemne. Je ne savais pas encore que, pour moi, le danger serait exactement proportionnel au succès. C’était un monde nouveau. Aujourd’hui, je mesure de quel prix j’ai payé la confiance que m’avait faite le président de la république d’abord, mes électeurs ensuite. C’était cela, le crime impardonnable. Ne pas jouer le jeu vous rend suspect, en contester les règles vous fait passer pour hérétique, prétendre les changer et s’en donner les moyens fait de vous un condamné. »

Bernard Pace

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