Rendez-vous pour déjeuner avec l’un des derniers grands philosophes, sociologues, généralistes, capables de parler de tout et de rien, d’Aristote ou de la CGT, cela ne se refuse pas. En arrivant chez lui, Michel, sans masque, accueille en vous serrant la main le sourire aux lèvres : « Je ne vais pas vous présenter mon coude. Non mais, vous vous rendez compte comme on nous fait devenir ! ». Cela commence bien !

Présenté par un ami commun, Philippe Lacombe, le splendide appartement, rue de Vaugirard, fleure bon les magnifiques intérieurs bourgeois de la fin XIXème. Les meubles sont d’époque, les bibliothèques nombreuses et les tableaux ne semblent pas des copies. Nous sommes en lisière du lycée Saint-Louis et l’apaisant Jardin du Luxembourg n’est pas loin, le domicile du célèbre compositeur Francis Poulenc non plus ! On se croirait chez Jules Michelet.

La différence, c’est que notre homme ne se prend pas au sérieux. C’est simple, il s’amuse de tout, survolant le monde tout en s’intéressant à ses moindres détails. Se qualifiant sans peine de « réactionnaire pas forcément traditionaliste », cet esprit libre de 76 ans, père de quatre filles, privilégie avant tout autre le « plaisir d’être » de l’individu. Écrivain, philosophe de droite, ses maîtres sont plutôt Saint-Thomas d’Aquin ou Joseph de Maistre. « Lisez Les soirées de Saint-Petersbourg au coin du feu, et vous passerez la plus douce des soirées. »

Ce fin esprit, défenseur de la « pensée française » du XVIIIème, ne néglige pas les bonheurs de la table. La sienne ne désemplit pas. Coutumier de dîners à huit, Houellebecq est un fidèle : « Il ne parle pas beaucoup, à table, il bavarde un peu avec mon épouse (l’essayiste Hélène Strohl), énarque alsacienne qui m’apporte beaucoup. J’ai l’impression qu’il se remplit. »

« Oui, comme le faisait aussi Coluche dans son pavillon du parc Montsouris à Paris. Là, tous les amis avaient table ouverte. Chacun y allait de son anecdote. Coluche écoutait beaucoup, cela devait pas mal le servir pour alimenter ensuite ses prochains sketches ! C’est l’un de ses bons amis qui me l’a raconté. Cela ne doit pas être faux. Un ami qui ne croyait pas à son accident à moto tant l’enquête de police avait été bizarrement expédiée. »

C’est un autre sujet. Maffesoli aime parler de tout. Bien que réactionnaire, il n’est pas foncièrement pessimiste. « La jeunesse que je croise est lucide, voire cynique. On ne la lui fait plus, elle a les infos. Je l’écoute beaucoup. La communion des Saints de l’église catholique, ce sont eux qui vont la faire (rires). Regardez tous ces mouvements collaboratifs, colocation, coworking… Cela veut dire quelque chose. Et puis, je ne sais pas si c’est le Net, mais désormais, ils arrivent dans la vie avec des esprits moins formatés. Nous, c’est fou comme on était encadré… »

Un optimisme sans regret ni tabou. Sur la pandémie, notre sociologue est convaincu que c’est une aubaine pour un système « oligarchique » (sic) pour prendre encore plus sur chacune des libertés. Il est comme cela Maffesoli, spontanément réfléchi ! Souvent présenté de droite dans les médias, il n’a pas été épargné par les syndicats de gauche dans l’université : « Avec le Snesup, le mérite s’efface derrière la ligne idéologique. Ce n’est pas terrible. Vous avez vu à l’IEP de Grenoble. Bon, cela ne m’a pas empêché de faire carrière… J‘ai eu de la chance, j’étais entre deux générations… »

Modeste, celui qui est interrogé par les médias du monde pour savoir ce qui se passe dans notre pays. « Hier, c’était El Pais et un quotidien de Caracas. Depuis Giscard qui avait refusé de me voir, je devais être trop jeune, j’ai rencontré tous les présidents de la République. Le plus marquant, cela a été Sarkozy, il a vraiment quelque chose, Mitterrand aussi, mais lui, c’est plus le bonhomme et sa complexité qui touchent : un vrai homme de droite imprégné de Maurras et Barrés, et qui finit en symbole de gauche. Hollande, je n’en parle pas… Macron, lui, il m’a convié deux fois à l’Élysée en tête à tête. Après, il voulait recommencer. Mais cela ne m’intéresse pas trop. Il sait que nous ne sommes pas d’accord. Son progressisme, je n’y crois pas. L’homme a besoin de racines pour grandir et croître. Cette énergie vitale fondamentale qu’il faut entretenir et faire prospérer, sinon on va dans le mur. Et puis ces manières de vous prendre par le bras, il y a quelque chose qui gêne ! »

Maffesoli n’a pas peur de parler. Que voulez vous qu’il arrive à ce fils de mineur alésien qui vient d’acheter un domaine à Graissessac près de Lodève. Il sait d’où il vient, il sait où il va. Et quand vous lui demandez ce qu’il pense de ses confrères, la sentence tombe comme un couperet : « Ils ne travaillent pas assez ! »

C’est peut être vrai après tout. Merci Michel, vous m’avez fait découvrir ce fameux vin alsacien, Edelzwicker, et il vaut le détour. En le quittant, c’est bizarre, je n’avais qu’une idée, avoir à nouveau l’occasion d’échanger. Le plaisir d’être !

Robert Lafont

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