Photos Antoine Bordier

A l’abbaye bénédictine de Clervaux, ils sont, encore, une douzaine à vivre selon la Règle de saint Benoît, qui date du 6è siècle. Aujourd’hui, la vie de ces moines est rythmée par les offices, l’accueil des pèlerins, le travail scripturaire à la bibliothèque, l’écriture d’ouvrages religieux, la gestion de leurs terres agricoles, l’hôtellerie, la librairie, la production de leur jus de pomme, et, la recherche de fonds.

De quoi remplir abondamment toute une journée, toute une vie. Reportage entre terre et ciel sur ces hommes en noir, qui défient le temps.

Les lacets de la route se multiplient à l’arrivée de l’abbaye Saint-Maurice-et-Saint-Maur, que l’on aperçoit partiellement à travers les sapins. Le brouillard matinal a envahi la vallée, qui semble, encore, endormie. Le soleil pointe le bout de son nez et baigne de sa lumière tamisée les contours du clocher de l’abbaye qui culmine à plus de 60 mètres. Les températures ne sont pas négatives et la neige n’est pas, encore, tombée sur cette terre du Grand-Duché du Luxembourg, que certains comparent aux collines et vallons de la Suisse alémanique.

Le village de Clervaux est là, en contrebas, avec ces 5 500 âmes. Il est magnifique et pourrait attirer de nombreux peintres réalistes en quête d’ombres et de lumières, de vieilles pierres restaurées, posées au milieu des sapins. L’imposant château, tout de blanc vêtu, sert d’écrin à la mairie. Ses murs épais, blanchis à la chaux, témoignent du long passé féodal de Clervaux. Il servait de place forte et de verrou entre les contrées du nord et celles du sud. Il a été détruit pendant la Seconde Guerre Mondiale, et, a été totalement reconstruit depuis. L’abbaye qui se situe au-dessus dénote un peu, car le style architectural est différent, beaucoup plus récent. Mais l’ensemble, avec l’église paroissiale, construite entre 1910 et 1911, qui se rapproche par ses tours jumelles du style de l’abbaye, forme comme un triptyque où l’art, l’histoire et le religieux sont omniprésents.

Pour monter à l’abbaye, il faut encore rouler une dizaine de minutes, passer le petit pont et faire une grande boucle qui vous hisse sur le plateau rocher où elle a posé ses fondations. En arrivant, l’épais brouillard s’est évaporé. Le soleil éclaire l’abbaye construite entre 1909 et 1910 pour des moines bénédictins de l’abbaye Saint-Maur de Glanfeuil, en France. Son style architectural est néo-roman. Le long mur en pierre, qui sert d’enceinte, vous conduit à l’entrée de l’abbaye. Tout paraît majestueux, presque royal. Debout, devant la grande porte en bois attend dom Michel Jorrot, le père abbé.

Au-delà de la clôture

Par rapport aux autres moines, il est reconnaissable, simplement, à sa croix pectorale qu’il porte sur son scapulaire. Le père abbé est, selon la Règle de saint Benoît, celui qui « représente le Christ » dans l’abbaye. C’est lui qui gouverne. C’est, « après Dieu et saint Benoît », le boss. Pourtant, à le regarder de près, dom Michel Jorrot, affiche sur son visage la bonté même et un sourire apaisant. Il est vrai qu’ici les hôtes et les visiteurs viennent rechercher la paix, diffusée par la musicalité des cloches qui retentissent pour l’appel aux offices religieux, et, celle du chant grégorien, le chant sacré monastique qui s’élève comme l’encens dans l’abbatiale. Pour beaucoup, l’abbaye est un refuge, un havre de paix qui fait du bien. A notre époque où les crises se succèdent et où le bien-être est à la mode, l’abbaye et le monastère sont des pierres vivantes qui abritent les visiteurs en quête de beau, de bien et de bonne félicité.

Et le secret de cette félicité se trouve derrière la clôture. Au bonheur des hommes et de Dieu, la clôture représente un passage réservé, une limite à ne pas franchir, pour les non-initiés. C’est la séparation physique entre la vie monastique et la vie civile, la vie retirée du monde et la vie mondaine. La clôture, c’est un peu la vie privée des moines. Les hôtes qui séjournent à l’abbaye ont, seulement, accès au réfectoire, pour les repas, sous la conduite du moine-hôtelier, à l’église abbatiale, pour les offices, à la librairie et à l’hôtellerie. S’ils restent plusieurs jours, ils bénéficient d’une petite chambre, que l’on appelle, pour les moines, cellule.

Le père abbé nous emmène de l’autre côté de la clôture. C’est exceptionnel, c’est une première. Son pas feutré est sûr. Les serrures des lourdes portes en bois massif nous ouvrent le passage. Dom Michel Jorrot connaît bien les moindres recoins de ces murs, qui ont pu accueillir près d’une centaine de moines, il y a 70 ans.

Au pas du père abbé et de saint Benoît

« L’abbaye porte les noms de saint Maurice et de saint Maur, explique-t-il. C’est en hommage à son premier bienfaiteur, Maurice du Coëtlosquet, et, de saint Maur, en souvenir du monastère qui a été fondé par l’abbaye de Solesmes, au nord de la Loire, près de Saumur. Nous appartenons à la grande famille de Solesmes. » Dans la Sarthe, c’est dans cette abbaye de Saint-Pierre de Solesmes que démarre la vocation monastique du jeune Michel Jorrot. Il n’imaginait pas, à l’époque, qu’il allait vivre une grande partie de sa vocation à la tête de cette abbaye luxembourgeoise. Il connaît l’histoire de Saint-Maurice-et-Saint-Maur sur le bout des doigts. A sa construction, en 1910, les moines sont une quarantaine. Puis, « avant la guerre, il y avait presque 100 moines, ici. »

L’abbaye est grande, très grande. Dans les dédales de couloirs, d’escaliers qui descendent vers les cuisines, de l’ascenseur, plutôt spartiate, qui monte vers les étages des moines, l’abbé évoque la Vulgate, cette Bible traduite en latin par saint Jérôme et sur laquelle des moines de Clervaux, comme dom Weber, et dom Gribomont, ont travaillé. Nous cheminons sous le cloître, puis, nous empruntons un escalier. Nous marchons sans faire de bruit. Seule les questions et les réponses résonnent. « Nous sommes sous le cloître, et, ce cloître a un jardin qui initialement avait un grand bassin. Les Nazis pendant la guerre l’ont recouvert d’une dalle de béton. »

Entré à Solesmes le 26 septembre 1964, à 18 ans, il a été ordonné prêtre en 1973. « J’ai été professeur à Solesmes dans le Studium de théologie. Et, puis, en 1992, par une nomination du Saint-Siège, je suis devenu administrateur de Clervaux. J’ai ensuite été élu père abbé. » Nous nous arrêtons au réfectoire, qui est suffisamment grand pour accueillir une trentaine de visiteurs. Les cuisines sont en sous-sol. C’est un ancien chef-étoilé qui s’en occupe. Les produits consommés par les moines viennent de la région. Et, surtout, des récoltes issues de leurs 80 hectares, et, de leur ferme. L’un des secrets de longévité des moines réside dans les bons petits plats préparés par le chef.

La dégustation viendra plus tard. Le pas du père abbé se fait plus rapide. Avec l’ascenseur de service, il nous emmène à l’étage, à la bibliothèque.

Une règle qui sert de modèle aux entrepreneurs chrétiens

Avant d’arriver à la bibliothèque, qui renferme des trésors incroyables, nous nous arrêtons au scriptorium. « Nous n’écrivons pas beaucoup ici, dit-il avec un large sourire, mais nous avons dans cette grande salle des conférences, et, toutes nos revues, des journaux, des magazines, des périodiques, la presse locale allemande, belge, et, française. » Chaque jour, cette salle est devenue comme un passage obligé où se rend le moine quand il veut, au moment des récréations. Car la journée du moine, si elle est intense, avec un lever avant 5h00 du matin, et, un coucher vers 21h00, est presque millimétrée. C’est ainsi que l’a voulu saint Benoît, le père fondateur des bénédictins. Il l’a écrit dans sa règle de vie, qui porte son nom, et, qui a été diffusée dans le monde entier. Elle sert, aujourd’hui encore, de référence à de nombreux entrepreneurs, qui ont décidé de vivre un management humain responsable et respectueux de la création.

Dom Michel Jorrot prend une édition de la Règle de Saint Benoît. « Vous voyez, dans ce livre, saint Benoît décrit tout ce que devrait vivre un moine. Il organise notre quotidien, notre relation avec les moines, avec les hôtes, et, nous indique avec précision le chemin qui mène à la sainteté. » Ce chemin est défini dans le prologue avec le fameux « Ecoute, ô mon fils, les préceptes du Maître, et, incline l’oreille de ton coeur ». Ensuite, au fil des 73 chapitres, saint Benoît évoque la vie des moines, parle d’obéissance, de silence et d’humilité. Il détaille les offices monastiques, pas moins de 7 par jour, sans compter la Messe. Tout y est décrit, tant sur le plan matériel, organisationnel, relationnel que spirituel, jusqu’à la vie du moine qui sommeille, ses vêtements et ses chaussures. Saint Benoît y parle, enfin, de justice.

Cette règle, il y a quelques années, sous l’impulsion de Gérard Pélisson est entrée au sein du groupe ACCOR pour former ses cadres dirigeants. Emmanuel Faber, l’ancien patron de Danone, l’a, également, utilisée dans le cadre de sa vie professionnelle.

Des entrepreneurs en noir

Les cloches se mettent à tinter au moment où le père abbé prend entre ses mains La polyglotte, ce livre biblique monumental qui date du début de la Renaissance et qui traduit la Bible en 7 langues différentes, le latin, le grec, l’araméen, l’arabe, le syriaque, le chaldéen… Un véritable trésor de plus de 4 000 pages.

C’est l’heure de la Messe, les 12 moines se rendent dans l’abbatiale. Une heure après nous reprenons la visite dans les coulisses, derrière la clôture. Direction le grenier où se trouve la salle de fitness des hommes en noir. « Si nous travaillons à l’économie du salut, explique le père abbé, en souriant, si nous travaillons à la continuité et au développement de notre activité monastique, nous devons nous entretenir physiquement. »

Dans cette salle, tout le matériel sportif (donné) permet de travailler la bonne santé musculaire du moine. Car de la force et du muscle, il en faut pour travailler les 80 hectares dont ils disposent. En plus de l’activité de l’hôtellerie, de la librairie, de la bibliothèque, qui est parfois ouverte à des chercheurs venus du monde entier, les moines exploitent leurs terres. « Nous produisons plusieurs milliers de litres de jus de pommes, que nous vendons sur place, mais, aussi, à travers le réseau monastique, principalement en Allemagne, en Belgique et en France. »

Mais ces milliers de bouteilles vendues chaque année, ces terres agricoles exploitées et données en location, ces livres vendus, ces séjours d’hôtellerie, s’ils suffisent pour boucler le budget annuel de la communauté qui se chiffre à plusieurs milliers d’euros, sont insuffisants pour entretenir les bâtiments de l’abbaye. Dom Michel Jorrot se transforme, alors, en leveur de fonds, ou, plutôt de dons. Pour financer la restauration de la toiture de l’abbaye et de quelques murs, qui ont coûté plusieurs millions d’euros, l’Etat du Grand-Duché l’a aidé, mais, surtout il a obtenu le soutien financier des grandes familles régionales. Les dons reçus ont permis, ainsi, la restauration des 22 chambres de l’hôtellerie. Et, puis, comme il le dit lui-même, « la Providence nous aide, elle est, parfois, très généreuse. Lors d’une exposition que nous faisions autour de la petite Thérèse de Lisieux, une visiteuse, que je ne connaissais pas, m’a demandé : qu’est-ce que je peux faire pour vous soutenir ? Je n’ai pas su quoi lui répondre. Avant de repartir, elle a fait un don permettant de restaurer nos 3 paratonnerres ! »

Des hommes et des moines

Parmi les hôtes de l’abbaye, Didier Stampart, qui vit à Charleroi, en Belgique, semble ravi de venir pour la 3è fois à Clervaux. « Je suis tombé amoureux de l’abbaye et j’ai trouvé dans la Règle de saint Benoît de quoi alimenter ma vie managériale. Elle m’a beaucoup aidé dans le cadre de mes activités de Directeur Général communal. Elle m’a permis, par exemple, d’améliorer mon comportement personnel face aux situations courantes et exceptionnelles. J’aime, surtout, quand saint Benoît décrit le rôle du père abbé dans sa gouvernance. En management, la relation du dirigeant avec les autres est très importante. De sa relation avec ses associés, ses collaborateurs, ses fournisseurs, ses clients, et, ses tiers dépend la bonne continuité de son entreprise et sa croissance. »

De son côté Guy Decker, un historien passionné de peintures, est attiré par l’art bénédictin. Expert en tableaux anciens, il vient ici se ressourcer et recherche une forme d’inspiration. Il vient pour la deuxième fois, cette année. « Luxembourgeois, je trouve à l’abbaye la méditation, les chants grégoriens, les orgues, les offices qui sont très beaux. Je reste une dizaine de jours. Je lis, aussi, beaucoup. » Didier et Guy ne sont pas des pratiquants quotidiens. Mais ce besoin de ressourcement est vital pour ces deux pères de famille. Guy se tourne vers une peinture accrochée au mur de la petite salle qui sert de réfectoire dédié aux hôtes (en plus de celui des moines où ils se rendent pour partager les repas de midi et du soir). Cette peinture représente saint Benoît, entouré de quelques moines et de familles de notables, dont deux enfants qui embrassent sa main. « C’est une très belle œuvre d’art. Elle est datée de 1621. Fran Mati est un peintre italien, né en 1561, il était de second ordre. »

La civilisation chrétienne

Les deux hommes, qui ne se connaissaient pas, échangent entre-eux sur l’action pontificale, qui est revenue sur le devant de la scène ecclésiale et médiatique, avec la décision du pape François d’accepter la démission de Mgr Michel Aupetit. Ils s’interrogent sur la Messe, sur l’Eucharistie, sur la spiritualité, sur la régularité des moines, sur la foi et les croyants, la sincérité et la force du lien avec la religion. En venant ici et en vivant une dizaine de jours au milieu de ces hommes en noir, ils viennent tous les deux rechercher une certaine harmonie, et, donner du sens à leur vie. Dans ce lieu typiquement masculin, Didier aime citer Hanna Arendt, la grande philosophe : « Chaque femme qui met au monde un enfant doit le mener à la civilisation… » Pour lui, c’est la mission des moines : « mener toute personne à la civilisation et à Dieu. »

Ici, c’est la raison de vivre des moines. C’est leur vocation : sauvegarder la civilisation chrétienne européenne, sans oublier son patrimoine immatériel et spirituel. Ces hommes en noir, par leur vie ancestrale et moderne à la fois (ils ont le Wifi et ont numérisé une grande partie de leur bibliothèque), participent matériellement, philosophiquement, et, religieusement, à l’économie du salut des hommes. Au pas lent de Dieu et de saint Benoît, les bénédictins vivent leur vocation, plus que millénaire, en ces 3 mots : Ora et Labora (Prie et Travaille). Ils invitent les dirigeants et les gouvernants, les entrepreneurs et les politiques à exercer leurs responsabilités « avec humilité, justice et sagesse. »

Ils les invitent à travailler au « bien commun ». Le père abbé, dom Michel Jorrot, au fil des conversations, et de cette balade en clôture, invite « tout homme, qu’il soit ouvrier ou grand patron, à venir se ressourcer entre nos murs. » En refermant la lourde porte, il conclue en souhaitant un « Joyeux Noël à toutes les familles. La crèche, avec la naissance de Jésus, nous apporte beaucoup de paix. C’est là où tout commence, finalement. »

Antoine Bordier

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