De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Les dernières datations au carbone 14 attestent que le vin coulait ici, il y a plus de 6 100 ans. Cette découverte archéologique, de 2007, a fait, depuis, le tour du monde. Nom de code ? ARENI. Immersion en Arménie, dans une vallée où les cépages se situent à plus de 1 100 mètres d’altitude.

Avant de se rendre dans la grotte Areni-1 où les archéologues ont fait cette découverte historique, il faut prendre le temps de s’enfoncer, un peu plus loin, dans les gorges teintées de rouge, qui abritent l’un des plus remarquables monastères d’Arménie : celui de Noravank. La raison ? C’est ici, dans ce monastère qu’était consommé le vin, à la fois pour des usages religieux, la célébration de la Messe, mais, aussi, pour l’usage personnel des moines.

En voiture, de la capitale Erevan, il faut compter plus ou moins 2 heures pour rejoindre la région de Vayots Dzor, plein sud. La route longe la frontière turque et le fameux mont Ararat. Après Areni, et sa vallée encaissée, recouverte de verdure et des premiers arbres en fleurs, il faut obliquer sur la droite, passer un pont sous lequel coule, avec tumulte, l’Arpa. Le village d’Areni disparaît rapidement au premier lacet. Plus aucune habitation.

Dans le ciel bleu vole un grand aigle noir et blanc, dont l’envergue peut atteindre les 4 mètres. Les églises du monastère se dressent à plus de 1 300 mètres d’altitude. Les falaises alentours rougeâtres protègent naturellement le site sacré. Ses plus vieilles pierres datent du 9è siècle. Une première église y a d’abord été construite. Il n’en reste que des vestiges. Puis, au 12è siècle le monastère est fondé avec quelques moines.

Des remparts entourent les deux églises qui défient les âges depuis ce temps. La vie monastique s’y est éteinte progressivement avec la période soviétique. Sur la gauche, la première église s’appelle Sourp Astvatsatsin, Sainte-Mère-de-Dieu. Plus récente, et, plus grande, elle date du 14è siècle. Elle a la particularité unique d’abriter deux chapelles superposées. Pour accéder à la chapelle supérieure, il faut gravir un escalier de pierres taillées pour une seule personne. La montée, comme la descente, est périlleuse. Le moindre faux pas et c’est la chute.

Une découverte archéologique biblique

Nadezhda et Aleksei sont Russes. Ils sont en vacances. Ce n’est pas la première fois qu’ils viennent en Arménie. Ils sont allés dans cette grotte où des archéologues de plusieurs nationalités ont découvert l’un des plus vieux chais du monde, qui date de 6 100 ans. La plupart des archéologues, des historiens et des biblistes sont quasiment unanimes : le vin serait né dans cette région d’Asie Mineure, dans ce Sud-Caucase, où se croisent les sources de l’Euphrate et du Tigre, aux pieds du mont Ararat.

Les premiers ceps auraient même été plantés par Noé, lui-même. Le seul rescapé avec sa famille du déluge. Dans les premières pages du livre de la Genèse – la Bible de l’Ancien Testament est composée d’une cinquantaine de livres – le vin, « qui réjouit le cœur des hommes et de Dieu », est mentionné à plusieurs reprises. Loth, le neveu d’Abraham, en aurait même été victime d’ivresse par ses propres filles.

Entre concupiscence, enivrement, jouissance, passion et séduction, le vin est, aussi, source d’amour, de joie et de vie. Dans le Nouveau Testament, il est mis à l’honneur par Jésus, lors des Noces de Cana. Il change l’eau en vin, à la demande de sa mère, la Vierge Marie. Lors de son dernier repas, la célèbre Cène, qui est célébrée, aujourd’hui encore, à chaque Messe dans l’Eglise, et, selon la Tradition chrétienne, il change le vin en « son propre sang ».

Dans une sorte de quête, Nadezhda et Aleksei n’en sont pas encore-là : « nos vacances sur la route du vin sont un doux mélange de découvertes et de dégustations. Au-delà du vin et de son histoire archéologique, nous faisons de très belles rencontres. » Le couple s’est arrêté à Areni. Impossible de ne pas s’arrêter devant le tonneau qui trône à l’entrée de Areni Winery. Placé idéalement à l’entrée du village, cette échoppe de vins qui n’existait pas au début des années 90, est très prisée des touristes du monde entier.

L’areni noir

En 1994, Rafik Simonyan et toute sa famille achètent l’emplacement, qui, à l’époque ressemble, plus à une baraque qu’autre chose. « Ici toutes les familles ont une parcelle de vin, pour leur consommation personnelle », explique-t-il. Né en 1961, ce terrien, qui aime ses racines plus que quiconque, est d’abord un intellectuel. Economiste, il a étudié dans les années 80 à l’Université d’Etat d’Erevan. Puis, il a débuté dans un autre domaine, comme il le raconte lui-même : « C’est amusant, mais les télécoms n’ont rien à voir avec le vin. J’étais le financier de la société américaine VOCA Télécom. »

Il commence sa vie professionnelle à quelques kilomètres d’Areni, à Yegenadzor. En 1994, il prend le risque de quitter sa vie professionnelle confortable, achète son emplacement actuel, le transforme, et produit ses premières 15 000 bouteilles. « Au début, nous avons été aidés par le département d’agriculture des USA, puis, par la fondation CARD. Nous ne produisions que du vin rouge en areni noir ».

L’areni noir est un cépage rouge, qui est fort et robuste, capable d’affronter des variations de température qui vont de +40°C en été, à -20°C en hiver. Pour cette raison et grâce à son emplacement géographique, le phylloxéra ne l’a jamais touché. La peau épaisse de son grain est une formidable enveloppe, qui enchâsse son goût fruitier, sa noble acidité et son tanin courtois. Elle le protège du soleil et des gelées, qui sont rarissimes en avril, lorsque les premiers bourgeons sortent de leur sommeil hivernal. Sa baraque, Rafic et sa femme Gayane l’ont transformée en véritable chai. L’énorme porte circulaire en bois massif, vous invite à entrer dans un univers où le vin semble se reposer.

« Dans ces cuves, ces barriques et ces amphores appelées karas, notre vin travaille et s’ennoblit. » En 2020, il a produit plus de 250 000 bouteilles. « Nous exportons 40% de notre production en Russie. Mais, aussi, en Chine et en Australie. » Ces 3 000 m2 de vignes se sont multipliées. Aujourd’hui, il en possède une quarantaine, la moitié servant à la culture d’arbres fruitiers. Il ressort de son chai, et, entre dans son caveau de dégustation. Le blanc est délicieux, le rouge est tanique.

« Il est de 2020, explique-t-il. Il a besoin de vieillir et de s’adoucir. » Il monte l’escalier quatre à quatre. A l’étage se situe son restaurant. Les murs blancs sont maculés de dédicaces, de petits mots, de signatures laissées par les 50 000 touristes, qui passaient chaque année ici, avant le Covid-19. Il redescend, referme la porte, et, monte dans son 4×4 noir. « Allons visiter les vignes », lance-t-il. Sur ses chemins de terre, il indique à plusieurs reprises, derrière la montagne pelée qui monte à plus de 3 000 mètres, et, qui sert de frontière naturelle, le Nakhitchevan. Cette région arménienne qui a été spoliée par Staline en 1921, il y a 100 ans, pour être rattachée à l’Azerbaïdjan. Elle reste une province autonome où stationne l’armée turque en permanence.

Old Bridge

Après la visite de ces terres, la route du vin continue. Direction Old Bridge. Ce petit vignoble de 5 ha fait des merveilles. C’est, en tout cas, ce qui est indiqué sur la bouteille millésimée de 2015, primée d’une médaille d’or et d’une médaille d’argent. Dans son 4×4 gris métallisé, l’altimètre d’Armen Khalatyan indique que nous sommes à 1 259 mètres.

D’Areni, il faut une petite demi-heure en voiture pour se rendre dans son vignoble, plein est. Sur le côté droit de la route, on aperçoit la rivière Arpa. Toute la plaine est verdoyante, entourée des montagnes protectrices. Quelques cigognes s’envolent. C’est là, dans la vallée du même nom, qu’il a décidé d’acheter, avec son épouse, Ashkhen, ses 5 ha. « Il n’y avait rien en 1998, explique-t-il. Enfin, rien en termes de ceps et de vignes. Rien, mais ma famille est dans le vin depuis au moins 1829. Je suis la 5è génération. Et, mes enfants sont prêts à reprendre le flambeau. »

Posé, réfléchi, Armen n’affiche pas comme sur ses étiquettes, qu’il produit lui-même, son pedigree. Old Bridge, c’est à la fois, le nom de son domaine, de son vin, mais c’est, aussi, celui de son histoire familiale et d’un petit pont de pierre anguleux qui date du 13è siècle. Armen s’y rend. Pas plus large que 3 mètres, il faut imaginer sur ce petit pont, au Moyen-Age, les caravanes des marchands qui se rendaient à pieds, à cheval et en charrettes, vers le nord, en Russie, ou vers le sud, en Perse. C’était le passage obligé de la fameuse Route de la Soie. Armen indique avec son doigt une inscription en lettres persanes, qui est toujours visible. Du haut du pont, il contemple la vallée.

« La terre, ici, est généreuse et très riche. Même si les sols sont rocheux, et, que le travail nous demande un dur labeur, la récompense est réelle. » De retour dans son vignoble, il est l’un des rares à cultiver la vigne en terrasse. Il a planté tout récemment du Voskehat et du Kakheti.  Sur ses 5 ha, Armen a produit en 2020 15 000 bouteilles de vin rouge, et, 7 000 de vin blanc. Pour la vinification, il utilise des barriques et des karas. « Nous utilisons les meilleures méthodes ancestrales transmises par mes parents et mes grands-parents, explique-t-il. Nous y avons apporté le savoir-faire français. »

Si sa famille est dans le vin depuis 1829, il est le premier à posséder son vignoble. Il travaille étroitement avec ses deux fils, Ashot et Mushejh, qui vivent en Suède. L’un d’entre-eux vient de le rejoindre pour l’aider dans son développement. « J’ai ouvert un restaurant, et, des chambres d’hôtes. » Il croit beaucoup à l’oenotourisme et mise sur l’avenir.

Trinity et sa liturgie

La conversation se termine avec l’arrivée du directeur de Trinity Canyon Vineyards, Hovakim Saghatelyan. Dans son 4×4 blanc, cette fois-ci, direction Aghavnadzor, plein ouest. Ce petit village fait partie de la commune d’Areni, peuplée de moins de 2 000 habitants. Avec deux amis qu’il a rencontrés lors de ses études en Californie, Hovakim décide de rentrer au pays, en 2009. « Je ne suis vraiment pas déçu d’être rentré au pays, explique-t-il. Le vin fait partie de l’Arménie, et, de notre vie. Nous ne pouvons pas vivre séparément. Ici, comme vous le savez, le vin est présent depuis plus de 6 100 ans. »

Né en Arménie, il y a une cinquantaine d’années, Hovakim a eu plusieurs vies, fait plusieurs métiers et vécu dans le monde entier : en Ukraine, en Russie, aux USA. Avant 2009, il vivait en Californie. Il a fait une dizaine de métiers. Aujourd’hui, dans son chai, au milieu de ses tonneaux en chêne, et de la dizaine de vins différents qu’il produit, il insiste pour dire que pour produire son vin orange, qu’il appelle « yellow wine », il n’utilise « aucune levure. Nous utilisons la fermentation naturelle, dans des karas. Nous ne pressons pas les grains, nous ne séparons pas le jus du grain. Nous les laissons dans les karas pendant 5 ou 6 mois. »

Hovakim amène quelques mets pour déguster son vin orange, du fromage local et quelques lavashs. Cette galette traditionnelle faite d’eau, de farine et de sel, se rapproche de la crêpe bretonne. Elle est cuite dans un four traditionnel, appelé tandoor, sorte de puit fermé à l’extrémité, d’une profondeur qui peut aller jusqu’à 2 mètres. Hovakim et ses amis, Vahé et Andranik, ont, donc, investi en 2009 dans leur pays. D’abord dans des vignes, puis, dans des restaurants. En 2015, les 3 compères produisent leur propre vin. Ils sont aidés pour cela par Artem Parseghyan, un francophone qui a fait une partie de ses études d’œnologie en France, à Montpellier.

Entre 2009 et 2015, le groupe d’amis de Californie, a démarré à 3, avec un investissement dans 0,5 ha. Aujourd’hui, ils sont une dizaine et exploitent une douzaine d’hectares. En 2020, ils ont produit 35 000 bouteilles. Et, ils ne comptent pas s’arrêter-là. Leurs ambitions ? Multiplier par deux leur production, et, planter 6 nouveaux hectares. Leur force ? Créer des marques, des noms. Ils ont, ainsi, lancer leur vin 6 100 en hommage à la découverte archéologique de 2007. Leur prochaine étape est la construction d’un nouveau chai.

On le comprend, après la période soviétique, qui a mis durement entre-parenthèse sa qualité viticole ancestrale, l’Arménie revient en force à ses premiers amours. Entre romantisme et spiritualité, la professionnalisation du secteur est en plein boom. Le vin semble la meilleure des façons de retisser le lien vers la vie. Noé l’avait compris en son temps. Le vin de Noé existe bel et bien. C’est un cépage divin produit aux pieds du mont Ararat. Le Christ, aux Noces de Cana, a transformé l’eau en vin. Ce tour du vin arménien en vallée d’Areni se termine avec cette conviction, que nous ne sommes qu’au début de l’histoire, qui remonte aux temps de Noé.

Texte et photos réalisés par Antoine BORDIER, consultant et journaliste indépendant

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