Trois ans après avoir cédé Bricorama, Jean-Claude Bourrelier relance à 76 ans, avec ses deux fils, Mavic, le premier fabricant français de roues de vélo. Une magnifique aventure industrielle. Interview des trois dirigeants.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette PME Savoyarde emblématique du cycle ?

Yoann Bourrelier : Depuis début 2018, nous avions pour objectif de réinvestir et étions à la recherche opportunités. Personnellement, j’étais pratiquant et compétiteur de VTT, passionné par ce mi-lieu, et à la fin de mes études, en 2007, j’ai lancé mon entreprise de vélos électriques urbains, je m’en suis ensuite éloigné en 2014 pour rejoindre la société familiale, où j’ai pris des fonctions opérationnelles sur nos activités en Belgique et Hollande.

Mais je suivais toujours ce qu’il se passait sur ce marché et j’ai été très surpris, en 2020, de voir Mavic à la barre du tribunal. C’est la marque emblématique pour les niveaux loisir avancé et compétition sur le plan international. Cela nous a poussé à étudier le dossier, et nous avons constaté que la société avait beaucoup souffert des changements d’actionnaires successifs, et de quelques mauvaises décisions.

Jean-Michel Bourrelier : Personnellement, je suis familiarisé avec l’univers industriel, en dirigeant une société de fabrication de granulés de bois en 2008 dans le Haut Doubs qui était en difficulté. Tout s’est bien passé et la revente s’est faite en 2012 à une coopérative agricole.

Cela fut une belle expérience qui m’a donné un regard très positif sur l’indus-trie en France et l’intérêt qu’il y a y à avoir des usines. Je suis ensuite revenu aux activités du groupe, c’est-à-dire Bricorama, puis je me suis consacré aux investissements. Mavic était rattaché à Amer Sport, sans fonctions supports, sans logistique, sans siège, ni informatique, il a donc fallu investir pour créer toutes ces fonctions, et nous avons bâti un siège pour montrer aux collaborateurs que notre investissement était sur du long terme.

Jean-Claude Bourrelier : Mes fils sont de véritables entrepreneurs, et même des précurseurs qui ont créé sur des marchés en devenir.
Cette PME centenaire (1889) a beaucoup souffert par le passé, comment une telle entreprise industrielle peut-elle faire faillite ?

Y.B : Les actionnaires précédents n’étaient pas intéressés par l’industrie, ils étaient plus portés sur le portefeuille de marque, et les produits textiles. Or, Mavic, c’est de l’industrie lourde, les Chinois qui avaient pris le contrôle d’Amer Sports début 2019 ont d’ailleurs voulu s’en débarrasser très vite.

Quelles sont vos ambitions pour Mavic ?

JC.B : Mavic a la taille d’une PME, mais une image internationale avec des filiales en Europe, une au Japon, elle était aussi aux Etats-Unis, et nous allons y revenir. 75% de son chiffre d’affaires est réalisé à l’export.

Y.B : Mavic est historiquement, renommée pour la fabrication des roues, mais elle produisait tous les composants d’un vélo à un moment donné, pour ensuite se recentrer sur les roues, puis des accessoires, chaussures, casques, textiles. C’est ce que faisait Mavic lors de la re-prise.

Dans un premier temps, nous nous sommes focalisés sur le cœur de métier de Mavic, la fabrication des roues, avons investi sur les sites industriels qui étaient vieillissants. Nous pouvons désormais travailler à l’élargissement de la gamme portant sur l’équipement du cycliste. Depuis 2020, nous traversons une étape de consolidation avant de lancer d’autres projets. Il a aussi fallu investir dans le digital, car si Mavic vend en BtoB, la marque s’adresse aussi au consommateur final en matière de communication.

Le marché est fortement impacté par les problèmes de livraison, qu’en est-il pour Mavic ?

JM.B : 100% de la fabrication des roues est faite en Europe, plus de 96% des com-posants des roues sont approvisionnés en Europe, nous sommes dans un circuit court industriel, l’aluminium vient d’entreprises françaises, avec 60 à 80% d’alu recyclé. Au niveau de l’équipement du cycliste, notre ambition est de tout rapatrier d’Asie en Europe. Cela est déjà en cours pour les chaussures.

Qu’en est-il de la concurrence ?

Y.B : C’est un marché qui bouge, avec des créations de startups, des fonds qui investissent, mais sur le secteur de Mavic en particulier, le leader DT Swiss dicte sa loi et a bien profité des malheurs de Mavic pendant les 4 années précédant la reprise. Notre objectif est clairement de récupérer les parts de marché perdues, nous sommes en phase de reconquête commerciale.

JC.B : Mavic est à l’origine de nombreuses innovations, Shimano a repris quasiment toutes ses inventions, et en a fait des best sellers. C’est un peu un symbole de la désindustrialisation.

Quelle sera la stratégie de développement  ?

JM.B : Nous allons lancer de nouveaux produits plus performants pour la com-pétition, mais aussi le marché urbain. Mavic a déjà une image d’ange gardien du cycliste, nous proposons donc un nouveau casque urbain. Nous allons poursuivre sur cette voie avec de nou-velles collections. Notre ambition est de devenir le spécialiste équipementier du vélo et du cycliste.

Y.B : Dans les années 2000, Mavic était sur le VTT et vélo de route, une marque incontournable en compétition. Elle a raté le virage de l’électrique, car ce n’était pas en accord avec son ADN à l’époque. Au-delà du vélo de route premium, nous allons nous développer également par l’urbain et le vélo électrique. Nous finalisons des roues urbaines, sur le segment moyen/haut de gamme.

Pourquoi avoir fait une offre « patriote » sur les Chantiers de l’Atlantique, valorisés à 120 millions d’euros à l’époque ?

Jean-Claude Bourrelier : Les Chantiers étaient passés par des Danois, des Coréens, et lorsque Fincantieri est entré en négociations, j’ai immédiatement réagi. J’ai écrit à Bruno Lemaire, car il était hors de question de laisser filer ce savoir-faire. Le dossier a évolué, car les Italiens n’ont jamais voulu s’engager à préserver les Chantiers à terme.

J’ai donc fait une offre pour reprendre 41% de l’entreprise, l’État restant majoritaire. Ce plan B a été reçu avec enthousiasme de la part de Bruno Retailleau, des élus locaux, de la région, des entreprises locales. Même Laurent Berger avait fait preuve de bienveillance. Lorsque l’offre est devenue publique, Mme Pannier-Runacher m’a signifié que je n’avais pas le profil. Je me suis alors aperçu que j’avais fait preuve d’un peu de naïveté, je n’avais pas les diplômes requis, ne fréquentait pas les hautes sphères.

A l’époque, cela m’a attristé d’autant que la proposition était de mettre les actions dans une fondation et l’équipe de managers était formidable. Aujourd’hui, les chantiers sont nationalisés, or à chaque fois que les chantiers ont été sous l’égide de l’État, cela s’est mal passé.

D’après vous, les entrepreneurs sont-ils assez considérés ?

JC.B : Je trouve que cela s’est bien arrangé. Il faut dire que grâce à Pierre Gattaz et d’autres, le pacte Dutreil a offert une solution quant au problème des impôts de succession des entreprises, ce qui a changé l’état d’esprit. Les successeurs n’étaient plus obligés de vendre les entreprises, ce qui est essentiel pour que l’entrepreneuriat puisse vivre dans la durée. En France, nous avons beaucoup de très grandes entreprises, car elles ont longtemps pu se nourrir des ETI qui ne pouvaient pas payer ces impôts.

Propos recueillis par Anne Florin


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