Adnan El Bakri, InnovHealth : « PassCare est un passeport de santé numérique utilisable partout dans le monde »

Né au Liban il y a 32 ans, Adnan El Bakri est chirurgien urologue. Pionnier de la e-santé et fondateur de la société InnovHealth, il a inventé un passeport santé, PassCare. Ce concept précurseur permet aux patients de récupérer et de classer leurs données de santé instantanément.

PassCare a été élu « Best innovation of the year » par le cabinet EY en 2018 et vient de remporter le prestigieux concours Graines de Boss 2019 du groupe M6. Diplômé major d’un DEA en Big Data & Intelligence Artificielle appliquée à la prédiction du cancer, Adnan El Bakri revient sur la genèse d’InnovHealth.

Quel est le fil conducteur de votre parcours professionnel ?

Adnan El Bakri : Lorsque j’ai quitté mon pays à l’âge 17 ans, je suis arrivé en France sans un sous en poche, une valise à la main et des projets plein la tête. J’avais déjà planifié les 10 années qui allaient suivre.

J’avais une seule idée en tête, découvrir la médecine, soigner, et comprendre le fonctionnement du système français afin d’être en mesure, à terme, de pouvoir appliquer ce modèle au Liban et dans d’autres pays en voie de développement.

J’ai la volonté d’aider les pays qui ont réellement besoin de progresser sur la phase de prévention, d’être en capacité d’apporter des soins de qualité pendant la maladie, et d’assurer un suivi nécessaire après la maladie.

Il est intolérable que de nombreuses pathologies tuent encore un nombre important de personnes chaque jour en Afrique. Je souhaitais donc devenir médecin pour comprendre avant d’entreprendre pour changer les choses.

Quelle est la genèse d’InnovHealth, comment le projet est-il né ?

A la fin de mes études, j’ai rejoint une équipe de recherche au CNRS qui travaillait sur l’application des nouvelles technologies digitales dans le domaine de la santé. J’ai travaillé sur un algorithme de prédiction du cancer, et c’est alors que j’ai pris conscience des limites de notre système : l’absence de bases de données collaboratives, l’absence de partage de l’information, le cloisonnement du système…

Lorsque je suis parti du Liban, j’ai choisi la France qui m’avait été décrit comme le meilleur système de santé au monde, mais j’ai découvert qu’en réalité il s’agissait du meilleur système de soins au monde et non du meilleur système de santé.

La santé recouvre également la dimension de prévention, la capacité à empêcher que la maladie survienne, et à suivre son évolution, etc. Nous sommes précisément défaillants sur ces aspects en France.

Diplômé major d’un DEA en Big Data et IA appliqué aux données de santé, j’ai eu l’idée de modéliser et de créer la plateforme logicielle PassCare et j’ai créé l’entreprise InnovHealth en 2016 dans le domaine de la DeepTech appliquée à la santé numérique.

Quelles sont les principales missions d’InnovHealth ?

Nous avons pour mission de permettre aux citoyens de pouvoir gérer leur santé, de disposer des informations les concernant, et d’avoir la main sur leurs parcours partout dans le monde.

Il est question de permettre un accès intelligent à la santé, basé sur leurs informations et leurs profils afin d’être mieux suivis et mieux soignés, sans générer des dépenses colossales en matière de santé publique comme c’est le cas actuellement en France.

L’assurance maladie coûte très cher, mais des économies considérables sont possibles, notamment sur le parcours de soins d’un patient qui s’avère particulièrement complexe. L’absence de partage d’informations, et la perte de temps abyssale à faire de l’administratif génèrent des pertes importantes, et des dépenses inutiles et évitables.

Notre objectif est de permettre aux citoyens du monde d’avoir une plateforme collaborative, la plus complète, la plus sécurisée, actuellement la seule fonctionnelle et opérationnelle, remplie avec des standards internationaux (partenariat avec VIDAL pour la base de données des pathologies et des médicaments — ndlr), multilingue et universelle.

Quelles solutions apportez-vous ?

Nous sommes spécialisés dans la collecte, le suivi, la structuration et le partage des données de santé en vie réelle, données véhiculées par les individus eux-mêmes pour aboutir à des modèles d’Intelligence Artificielle (IA) automatisés et collaboratifs de prévention et de dépistage avec des programmes de communication interactive.

Notre technologie est totalement interopérable (protocole propriétaire basé sur notre propre blockchain privée appelée ChainForHealth), peut « se brancher » en quelques clics sur tous les logiciels métiers des professionnels de santé et établissements de soins partout dans le monde, pour extraire à la source et classer les informations (qui sont habituellement centralisées en silos fermés), tout en mettant le citoyen-patient-client au cœur du process et en vendant des services avec une vraie utilité.

Notre solution PassCare est un passeport de santé numérique, universel, utilisable partout dans le monde, permettant aux citoyens du monde de récupérer et classer immédiatement les informations de santé, simplement et facilement, en toute sécurité, via une carte sur laquelle il y a une identité numérique unique.

Nous souhaitons donner la main aux personnes afin qu’elles puissent gérer leur santé, et pour produire l’intelligence artificielle de demain de façon collaborative. De ces réflexions est né le concept d’intelligence artificielle collaborative en santé dont je suis l’auteur.

Quelle est la philosophie de PassCare, votre passeport de santé connecté) ? Que pensez-vous du dossier médical partagé, la solution de l’Assurance maladie ?

PassCare est vital, simple, intuitif, interopérable, intelligent, international et interactif, c’est le premier logiciel santé du citoyen, qui prend en compte tous les aspects santé et non seulement la maladie, et il est complémentaire avec tous les systèmes existants dont le DMP si on parle de la France, ce DMP est pour l’instant une coquille vide, qui a coûté beaucoup trop d’argent.

Moins de 5 pays à travers le monde ont réussi un DMP. Pourquoi s’acharner depuis 20 ans et avoir dépensé plus de 1 milliard d’euros pour une application à laquelle les professionnels de santé n’adhèrent pas.

Nous avons une très large longueur d’avance technologique et opérationnelle par rapport à d’autres entreprises mondiales sur ce secteur, et nous allons d’ores et déjà équiper d’autres États avec qui nous sommes en négociation actuellement en Europe et Afrique.

90% de nos investisseurs et de notre équipe sont des professionnels de santé, issus du terrain, alors que les médecins sont contre le DMP et presque unanimes au sujet de son dysfonctionnement et de son échec.

Vous évoquez « un modèle économique viral », qu’entendez-vous par là ?

Nous proposons un modèle économique en santé qui prône le Business to People (Tech For Good) sur des valeurs sociales et éthiques. Nous avons repensé le modèle de l’économiste français Jean Tirole – Prix Nobel 2014 en économie-, inventeur du modèle dit « biface » qui met en relation deux parties « interdépendantes économiquement ».

J’ai modifié ce modèle en proposant un modèle biface « interdépendant et en même temps indépendant économiquement pour les deux parties ». Nous mettons donc à disposition notre technologie à des relais de croissance « Business to People » qui déploient l’outil auprès de leurs communautés.

Ce sont des intermédiaires entreprises, assurances, mutuelles, assisteurs, groupements de pharmacies, laboratoires, cliniques, qui nous payent et déploient le passeport santé PassCare personnalisé auprès de leurs adhérents, salariés, patients, assurés, citoyens, etc.

À titre d’exemple, nous travaillons avec des mutuelles qui déploient la carte auprès de plusieurs dizaines de milliers d’adhérents à leurs frais. Nous déployons également notre système à travers des groupements de pharmacies, qui offrent la carte comme une sorte de « carte de fidélité santé » dans les pharmacies.

Grâce à ce modèle, nous atteignons rapidement des dizaines de milliers de personnes couvertes par PassCare sans nécessairement devoir les démarcher individuellement. La solution en offre individuelle et en offre family existe également en BtoC.

Les citoyens peuvent se procurer le passeport santé PassCare en ligne sur notre site et le recevoir chez eux par courrier postal, avec un abonnement mensuel pour bénéficier de tous les services, notamment de prévention, de dépistage, de suivi, d’alertes…

Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Notre société rémoise est une SAS qui compte aujourd’hui 11 salariés. Nous apportons un regard différent et une approche disruptive. Nous avons déjà un début de CA ce qui est rare pour une entreprise de notre secteur et de notre âge, nous avons des utilisateurs et des clients, avec des partenariats signés dont des grands groupes (L’Oréal, Alcatel-Lucent Enterprise monde, 170 pharmacies du groupement HPi, le groupe Telis à Monaco, la mutuelle santé Hélium du groupe Servyr…), et d’autres en cours de négociation.

Nous dépasserons dans les 3 mois à venir les 250.000 personnes couvertes par PassCare en cours de déploiement en France à travers ces relais de croissance que nous appelons HtoH (Human to Human, ancien BtoBtoC — ndlr).

Quid politique de vos partenariats ?

Alcatel-Lucent Enterprise a signé deux partenariats : le premier de co-innovation technologique pour pénétrer le marché de la santé en proposant de la télé-médecine intelligente basée sur l’information personnalisée et ciblée, puis un second contrat commercial pour offrir le « PassCare by Alcatel-Lucent » à l’ensemble de leurs salariés dans le monde.

La sécurité des données est un point crucial, comment est-elle garantie ?

Le modèle que j’ai inventé et que j’ai protégé dans 150 pays permet de transformer la donnée en empreinte et de l’anonymiser immédiatement, en donnant le contrôle aux citoyens en matière de partage de leurs informations de santé.

PassCare dispose d’un système de double clé avec authentification passant par le téléphone et qui permet de sécuriser les échanges de façon très forte. Notre technologie hybride respecte les réglementations françaises, européennes et internationales.

Nous offrons un cadre beaucoup plus sécurisé que ce qui se fait actuellement. Savez- vous que les départements des systèmes informatiques hospitaliers sont les plus piratés et les plus vulnérables ?

Par ailleurs, lorsque vous êtes à l’hôpital et naviguez dans les services, vos dossiers papiers sont souvent posés sur les brancards, alors qu’un nombre important de personnes transitent à longueur de journée. Où est la sécurité des données de santé à ce niveau- là ?

Lorsque vous sortez munis de votre dossier papiers, vous le mettez n’importe où, dans la voiture, chez vous, oui ailleurs avec un risque majeur de le perdre. En synthèse, le système actuel est archaïque !

Comment faire en sorte d’autonomiser le patient afin qu’il devienne acteur de sa santé ?

Aujourd’hui, les médecins prescrivent des médicaments et traitent leurs patients en se basant sur ce que l’on appelle « la médecine de preuve », mais cette preuve est issue d’études scientifiques qui sont faites sur quelques milliers de données de patients.

Imaginez si nous disposions de beaucoup plus de données structurées dans ces études ? Nous n’obtiendrions donc peut être pas les mêmes résultats statistiques…

Le numérique est-il une opportunité pour repenser le modèle de santé français ?

Le numérique est une formidable opportunité, non seulement pour repenser le modèle de santé français, mais surtout, pour faciliter la vie des gens, des patients, simplifier le parcours de soins, mais également faciliter la vie des professionnels de santé qui font beaucoup trop d’administratif aujourd’hui.

Ce temps pourra être consacré réellement à la relation médecin-malade. Par contre, si l’on souhaite que le numérique serve vraiment à quelque chose, il faut absolument partager l’information entre les professionnels de santé mais aussi entre les professionnels de santé et les patients.

Selon l’OMS (organisation mondiale de la Santé — ndlr), les défauts de communication et de partage de l’information en santé représentent 50% des erreurs médicales dans le monde, c’est donc un enjeu majeur ! Il faut mettre un terme à la rétention d’informations, et donner le pouvoir aux gens, c’est précisément là où se trouve le gros potentiel du digital !

A mon sens, le numérique est également une nécessité afin de protéger, et pérenniser le système d’assurance maladie universelle en France. Les dépenses sont exorbitantes mais pour une large part évitables, pourvu que nous ayons les informations et le suivi.

C’est ce qu’on appelle l’épidémiologie ciblée sur laquelle nous accusons un important retard. Nous pouvons économiser jusqu’à 3 milliards d’euros par an si PassCare est généralisé aux 65 millions de Français pour un coût de quelques millions d’euros par an.

Comment imaginez-vous l’avenir du secteur de la santé ?

Dans 10 ans, l’intelligence artificielle sera dans notre quotidien dans tous les domaines. Ce phénomène s’étendra également dans le domaine de la santé, mais si nous ne sommes pas préparés à anticiper cette évolution et à l’accompagner, nous risquons d’être dépassés.

La France a perdu sa position de leader dans beaucoup de domaines. Si nous n’ouvrons pas la voie aux partenariats publics-privés, si nous ne donnons pas plus d’argent aux jeunes entreprises, à l’innovation, à la recherche, et surtout si nous investissons insuffisamment dans l’intelligence artificielle, nous serons dépassés.

Pourtant, notre pays dispose d’un formidable potentiel. Les programmes d’enseignement des étudiants en médecine sont les mêmes depuis 30 ans. Comment espérer préparer cette future génération aux changements, à l’e-santé et à cette nouvelle médecine algorithmique dans ces conditions ?

Je le répète, nous disposons d’un excellent système de soins. Lorsque vous êtes malade, on vous traite parfaitement à l’instant t, mais nous avons un mauvais système de santé, qui ne permet pas une bonne gestion de l’avant-maladie et de l’après-maladie.

Le système est sclérosé, « bouffé » par les égos des uns et des autres. Il n’existe pas de vision globale, et surtout beaucoup trop d’administratif et de barrières.

Quelles sont vos ambitions pour l’avenir ?

Devenir le leader de la structuration des données de santé par les citoyens pour produire le système d’intelligence artificielle collaborative en santé publique le plus efficace et le plus sécurisé !

Je rêve que notre PassCare devienne le passeport santé numérique de référence pour le suivi, la prévention, et le dépistage de toutes les populations. Nous prévoyons de nous implanter en Afrique d’ici la fin de l’année afin d’y déployer un système connecté de santé numérique permettant de pallier les défaillances médicales.

Notre offre d’écosystème interconnecté permettra d’assurer un suivi « longitudinal » de la population et de cristalliser le dépistage et la prévention primaire, secondaire puis tertiaire : enrôlement et follow-up du VIH, paludisme, tuberculose, malaria dans des pays où l’on ne connaît pas bien la cartographie épidémiologique.

2 Commentaires

  1. InnovHealth a été choisi à la une du magazine Entreprendre avec cet article exceptionnel qui a eu un énorme succès dans tous les kiosques de France, 6 pages d’entretien passionnant avec la journaliste Isabelle Jouanneau où le fondateur s’est livré sur cette aventure entrepreneuriale, sa vision, ses origines, ses ambitions, sa rencontre humaine avec Christophe Lambert et d’autres sujets qu’il a raconté pour la première fois !

    Ce choix fait suite à :
    – La sélection du PassCare par le cabinet EY comme meilleure innovation de l’année 2018, et Lauréat du concours Graines de Boss 2019 du groupe M6 après une rude sélection par un jury d’experts, à cette occasion le Dr Adnan El Bakri et son équipe seront reçus par Bruno Le Maire au Ministère de l’Économie et des Finances en Juin.
    – La clôture d’une levée de fonds d’amorçage de 3 millions d’euros faite sans intermédiaire et avec uniquement des investisseurs privés dont essentiellement des professionnels de santé avec le soutien de Bpifrance.
    – Une équipe de 15 personnes entourée d’un comité scientifique et éthique indépendant et d’un conseil stratégique autour du PDG qui a ouvert le capital à l’ensemble des salariés.
    – La signature de multiples contrats pluriannuels en France et à l’international permettant un début de CA ce qui est rare pour des entreprises de ce secteur et de moins de 3 ans !
    – La concrétisation d’une offre gouvernementale en Afrique pour déployer le premier Passeport Numérique de Santé Publique auprès de plusieurs millions de citoyens, nous avons rencontré ces délégations africaines et assisté à la signature officielle lors de la keynote annuelle de l’entreprise le TakeCareShow début avril…

    Tout simplement, bravo !

  2. J’aime votre projet et j’ai envie d’apprendre de votre expérience je suis étudiant en génie informatique au bénin j’aimerais étudié comme vous car votre domaine appliquée me passionne

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